Le nouveau spectacle de Fabien Cloutier, «Bonne retraite, Jocelyne», propose une réflexion plutôt pessimiste sur le vivre ensemble.

«Bonne retraite, Jocelyne» : Beaucoup de bruit pour (presque) rien

CRITIQUE / Un manque d’empathie flagrant, une écoute quasi inexistante, une fausse civilité, des personnages qui se heurtent et se blessent, qui parlent, parlent, et parlent sans jamais rien régler. Si vos réunions de famille vous semblent parfois rock‘n’roll, attendez de voir celle imaginée par Fabien Cloutier dans «Bonne retraite, Jocelyne»…

Sans doute moins percutante que certaines autres pièces du dramaturge beauceron — on pense au doublé de Scotstown et Cranbourne ou à Pour réussir un poulet —, ce nouveau spectacle propose une réflexion plutôt pessimiste sur le vivre ensemble. Et comme c’est souvent le cas dans le théâtre de Fabien Cloutier, qui signe ici le texte et la mise en scène, il souligne le fait que ce n’est pas parce qu’on rit que c’est toujours drôle. 

Le tout commence de manière plutôt anodine, dans un jeu de devinettes qui s’avère tout de même annonciateur de ce qui va suivre. On voit qui parle le plus fort, qui veut dominer, qui préfère au contraire s’effacer, qui aura tendance à tempérer les ardeurs si les esprits s’échauffent. On constate surtout que la plupart des protagonistes ont du mal à se taire quand ce n’est pas à leur tour de parler.

Ça se corsera quand l’hôtesse Jocelyne (Josée Deschênes) voudra entrer dans le vif du sujet et annoncer pourquoi elle a réuni les siens : choquée par la mort d’une collègue, elle a décidé de prendre une retraite anticipée. Ce sera laborieux, elle sera interrompue 1000 fois pour des petits riens… Et son annonce ouvrira surtout la porte à une sorte de mêlée orale, alors que cette famille saisira l’occasion de se gratter le bobo, ou plutôt les bobos : des inégalités qui créent de la jalousie, des jugements sévères, des reproches latents, des secrets enfouis depuis longtemps… Dans un crescendo qui va de la badinerie au conflit ouvert, ça va jouer dur. «Vous êtes heureux quand on souffre», dira à un moment la Jeanne campée par Sophie Dion. On a tendance à lui donner raison. 

On pense à ce pauvre, pauvre neveu Kevin (excellent Vincent Roy). En peine d’amour, il sera victime d’un véritable carnage verbal. Conscientes ou non, les attaques viennent de (presque) toutes parts. Tout le monde l’aime, pourtant. Mais personne ne voit son malaise, sa tristesse, voire sa détresse, parce que tous sont trop occupés à s’écouter parler en mettant leur grain de sel pour décortiquer sa situation. On n’est plus dans la maladresse, c’est de l’indélicatesse pure et simple. Ouch!

Spécimens sous observation

La scénographie conçue par le duo Cooke-Sasseville place ce beau monde dans un écrin tout sauf réaliste. Oubliez la cuisine ou le salon banlieusard, nous nous retrouvons dans une sorte de vivarium style Pierrafeu rempli de roches, d’ossements, d’un palmier et d’un feu de camp. Rien ne le souligne dans le texte et les personnages semblent inconscients de leur environnement. Belle façon de mettre en exergue le côté sauvage de certains échanges… Ou le fait que la manière rustre avec laquelle les membres de cette famille se traitent fait un peu «homme des cavernes». Ou encore que ces spécimens sous observation sont révélateurs de certains traits plutôt répandus dans leur espèce.

Dans la langue toujours aussi directe de Fabien Cloutier, le personnage de Brigitte Poupart sert ici de catalyseur à bien des escalades verbales : raide, campée sur ses positions (ou ses préjugés), brutalement affirmative.

À l’inverse, le Paul de Jean-Guy Bouchard désamorce — en apparence, du moins — les conflits en étant incapable de saisir le fond des choses parce qu’il s’enfarge dans les détails sans importance. C’est souvent très drôle, mais ça condamne les siens à faire du surplace. La finale en queue de poisson au son d’un disque qui saute laisse d’ailleurs présager que la joute oratoire dans le clan de Jocelyne n’en était ni à son premier, ni à son dernier round…

La pièce Bonne retraite, Jocelyne est présentée au Trident jusqu’au 9 février.