Réjean Vallée et Gabrielle Ferron, les deux protagonistes du huis clos Blackbird, présenté à compter du 12 février à Premier Acte.

Blackbird: les fantômes du passé

Pour la première pièce de sa compagnie de théâtre L’Apex, fondée avec son ami Lauren Hartley il y a deux ans, Gabrielle Ferron n’a pas choisi le chemin le plus fréquenté. Soucieuse de provoquer la discussion sur des «enjeux sociaux brûlants», la dramaturge a arrêté son choix sur Blackbird, de l’Écossais David Harrower, où une jeune femme retrouve le quadragénaire qui avait été son amant, une quinzaine d’années plus tôt. Elle n’était alors qu’une gamine de 12 ans. Enjeu brûlant, disions-nous?

Abus, exploitation, pédophilie ou véritable histoire d’amour, à chaque spectateur de se forger son opinion à partir de sa propre morale. «La grande force de la pièce, c’est justement de ne pas prendre position. La ligne est mince, c’est ce qui la rend si intéressante. C’est tellement bien ficelé que tu es dans le doute constamment», observe la dramaturge de 25 ans qui tient le rôle d’Una, l’adolescente devenue femme et qui, hantée par les questionnements, cherche à comprendre des années plus tard la signification de cette relation interdite.

«Ç’a été un coup de cœur artistique. Quand j’ai lu le texte pour la première fois, j’ai été happée par ce personnage. J’avais vraiment envie de l’interpréter.»

C’est à un ancien professeur de l’époque où elle fréquentait le Conservatoire d’art dramatique de Québec, Réjean Vallée, qu’elle a proposé le rôle de Ray, cet homme qui a purgé une peine de prison à la suite de cette liaison et qui a refait sa vie depuis dans une autre ville, sous une nouvelle identité.

«L’actualité des dernières années a été riche de ce genre de faits divers, raconte le comédien, attablé avec sa collègue dans un resto de l’avenue Cartier. C’est un sujet qui interpelle les gens et qui a fait le succès de la pièce.»

Sur Broadway

En effet, depuis sa création en 2005, Blackbird a été présentée sur plusieurs scènes du monde, récoltant son lot d’éloges et de récompenses. Sur Broadway, l’acteur Jeff Daniels l’a joué à deux reprises, d’abord avec Alison Pill, puis avec Michelle Williams. La pièce a aussi fait l’objet d’une adaptation cinématographique en 2016, Una, réalisé par le Britannique Benedict Andrews, avec Rooney Mara et Ben Mendelsohn.

Au Québec, la production a été montée au Théâtre Prospero, à Montréal, il y a huit ans, avec Marie-Ève Pelletier et Gabriel Arcand. C’est à Olivier Lépine (assisté de Lauren Hartley) que revient le mandat de mettre en scène la première de cette pièce dans la capitale.

Un défi de taille

Pour Réjean Vallée, le personnage de Ray représente un défi de taille, de loin l’un des plus importants de sa longue carrière. «C’est extrêmement vertigineux. En 30 ans de métier [et quelque 200 pièces], c’est peut-être l’un des deux textes les plus difficiles que j’ai eu à apprendre [avec Les chaises d’Ionesco]. C’est magnifiquement écrit, mais de façon saccadée. La pensée n’est jamais linéaire. Les personnages sont très nerveux. Ils essaient de se remémorer des souvenirs, mais la pensée est toujours brisée. Ça se passe beaucoup dans les regards et les silences.»

«Olivier [Lépine] a eu la bonne expression pour décrire le travail derrière cette pièce, c’est un marathon couru comme un sprint. L’intensité est très élevée», précise Gabrielle.

Sur le fond, on s’en doute, le propos est de nature à déstabiliser. Les deux comédiens en savent quelque chose depuis le début des répétitions. «Moralement, comment on aborde ça, ce n’est pas évident, poursuit le comédien. C’est un sujet extrêmement délicat, très complexe. C’est confrontant. Moi, c’est une chose que je ne peux pas concevoir, aimer une enfant de 12 ans, mais c’est ma job d’acteur de l’imaginer.»

Le huis clos laisse filtrer des zones d’ombre, surtout à l’égard du personnage d’Una, confrontée aux limites de la légitimité sexuelle. «Est-ce qu’elle a été victime ou pas? Était-ce une histoire d’amour ou un abus? Si ses sentiments étaient sincères, elle vit avec le doute depuis 15 ans. Au final, il n’en demeure pas moins qu’à 12 ans, tu n’as pas la maturité nécessaire pour prendre une décision éclairée», explique la jeune comédienne.

«On n’apporte pas de réponses, on pose des questions, enchaîne Réjean Vallée. Il y a des zones qui restent grises et c’est très bien ainsi. Je n’ai aucune idée de la réaction du public. J’ai bien hâte de voir.»

Blackbird est à l’affiche au Théâtre Premier Acte du 12 au 23 février. Une discussion en compagnie de Géraldine Massoungue et Annick Marceau, intervenantes sociales chez Viol-Secours, se déroulera après la représentation du vendredi 15 février.