Nathalie Séguin et Dayne Simard incarnent les amoureux de la pièce «Beef», une réflexion sur la masculinité et la ruralité présentée à Premier Acte.

«Beef»: entre le «fif» et le «gros cave»

CRITIQUE / Est-il pire d’être perçu comme un «fif» ou d’être jugé comme un «gros cave»? Dans «Beef», son premier texte porté à la scène, l’auteur et comédien Dayne Simard pose la question sur le ton de la comédie dramatique. Avec la complicité d’Anne-Marie Olivier à la mise en scène, il offre surtout un questionnement perspicace sur la masculinité et la ruralité, sur la difficulté de se tenir debout et d’être qui on veut être quand les modèles sont, disons, plutôt limités.

Beef nous amène en campagne, où Michel (Dayne Simard), un gars de la ville, vient de s’établir pour réaliser son rêve de cultiver une terre et de produire des légumes bio. Déjà, il détonne dans le paysage. Et ça ne s’arrête pas là pour celui qui se déplace en vélo dans ce pays de «trucks» et de «quatre roues», qui n’aime pas la bière en ces lieux où l’alcool coule à flots, qui se cuisine de l’houmous dans cette contrée où la chasse — et la possession d’une arme à feu — est une condition sine qua non à la masculinité. Bref, dans le regard de ses nouveaux concitoyens, Michel est un «fif».

Ça ne l’empêchera pas de tomber dans l’œil de la belle Manon (Nathalie Séguin), barmaid de la taverne locale qui en a marre de se conformer à l’image de pitoune qu’on attend d’elle. Elle est séduite par Michel parce qu’il est différent, mais cette même différence l’inquiète un peu. Parce qu’elle connaît bien sa mère (rugissante Nancy Bernier), incarnation parfaite de la «redneck» bornée qui boit trop, qui parle trop fort et qui en vient aux poings quand elle est à court d’arguments. D’abord sûr de lui, Michel se remettra en question sous cette pression sociale. Et ça va faire mal...

Au milieu de ce portrait déjà trouble, un policier rustre qui s’élève en modèle macho de virilité (Éliot Laprise, qui excelle dans le ridicule) en rajoute. Et son frère simplet (David Bouchard) deviendra sans s’en rendre compte le pivot de l’intrigue.

Entre des personnages ancrés trop grassement dans des stéréotypes (la mère et le policier) et d’autres aux conflits plus subtilement exprimés (Michel, Manon et le frère), Dayne Simard — qu’on pourrait décrire comme un petit frère de Fabien Cloutier — a trouvé le bon équilibre entre la rigolade et la réflexion. Rythmé et juste assez cru, son texte prend une nouvelle dimension dans la mise en scène d’Anne-Marie Olivier, qui a choisi de revenir aux racines de cette région rurale fictive pour camper l’action dans des éléments évoquant l’agriculture : pelle, râteau, sacs d’engrais quelques seaux servent d’accessoires et plantent le décor. Et il y a surtout cette terre noire qui recouvre le sol et qui ensevelira par moments des personnages dépassés par leur sort, qui viendra salir leur peau et leurs vêtements à l’image de leurs situations qui s’encrassent. Un très bon flash.

La pièce Beef est présentée à Premier Acte jusqu’au 9 février.