Les cinq comédiennes de la pièce «Amour Amour» (Lé Aubin, Ariel Charest, Sarah Villeneuve-Desjardins, Catherine Côté et Claude Breton-Potvin) défendent leurs personnages avec une énergie folle.

«Amour Amour»: renouveau dystopique

CRITIQUE / C’est à une expérience sociologique inusitée et souvent déconcertante auquelle Premier Acte convie son public pour la deuxième création de la saison. «Amour Amour» se veut une réflexion sur le conditionnement sociétal où des individus se réveillent dans un monde aseptisé, incapables de communiquer entre eux, étrangers à leur environnement. Dès lors, leur cheminement consistera à édifier des codes leur permettant de créer un semblant de communauté. Avec les inévitables écueils qui accompagnent le processus.

Dans un univers de rideaux laiteux qui confère à la scène des allures de vaisseau spatial, cinq personnages féminins s’extirpent difficilement de leur cocon de plastique et d’aluminium. Ils sont aussi dépourvus qu’un enfant à la naissance, ces êtres qui rappellent la précog Agatha, dans le film Rapport minoritaire de Spielberg. C’est la découverte des corps. Un semblant de langage prend forme. Les premiers sentiments d’effroi et d’empathie s’installent. La conscience de soi aussi, fragile.

Une voix féminine robotisée - on pense à l’ordinateur Hal de 2001, L’odyssée de l’espace, pour rester dans la science-fiction - guide le groupe dans son exploration de ce monde dystopique. «Vous êtes libre de vous construire, de vous organiser par vous-mêmes.» Méchant défi qui fait du spectateur le témoin d’expérimentations loufoques, parfois grotesques, de ces cyborgs qui aspirent à devenir «de meilleures personnes».

Un appareil pour mesurer la valeur intrinsèque des choses et des actes amène les protagonistes, dépourvus de tout référent social, à s’affronter dans un étrange concours de popularité, entre applaudissements et huées. Ils se retrouvent fort dépourvus lorsque vient le moment de composer avec des objets du quotidien. Un fer à repasser sert à écraser des légumes, un ventilateur devient un confident, un fusil est cajolé. Une serre servira à la découverte des végétaux, mais aussi comme une alcôve pour les premiers émois amoureux.

Malgré quelques tableaux désarmants, qui mettent parfois notre patience à rude épreuve, l’auteur et metteur en scène Gabriel Cloutier Tremblay, également cofondateur de la compagnie signataire de la pièce (Kill ta peur), pousse l’allégorie dans ses derniers retranchements pour mieux faire réfléchir à notre relation au monde, particulièrement à la façon dont chaque individu est embrigadé dans un carcan, forcé de trouver sa place rapidement, à défaut d’être mis au ban de sa communauté. Le cas échéant, reste pour lui, comme il est démontré, la fuite anxiogène vers un ailleurs qu’on souhaite meilleur.

Les cinq comédiennes – Lé Aubin, Claude Breton-Potvin, Ariel Charest, Catherine Côté et Sarah Villeneuve-Desjardins – se donnent à plein dans des rôles physiquement exigeants. Elles doivent jouer de multiples gestuelles et mimiques, certaines rigolotes. À l’inverse, on doute de l’à propos d’en faire parler quelques-unes de façon tout à fait normale lors de certains passages.

De nombreuses chorégraphies, déclinées sur des rythmes robotisés de circonstances ajoutent à l’effort collectif, et figurent comme autant de rappels d’une société où chacun doit marcher au pas. Un sixième personnage, masculin celui-là (Miguel Fontaine) intervient en fin de parcours, sans que sa présence ajoute rien de bien pertinent au propos.

Amour Amour est présentée à Premier Acte jusqu’au 2 novembre.