Quelques jours avant le début à Premier Acte de la pièce <em>À l’affiche</em>, le comédien Patrick Emmanuel Abellard et la metteure en scène Angélique Patterson se trouvaient dans leur élément dans cette salle du cinéma Cartier.

À l'affiche : Dans l'ombre du gars des vues

Avec son adaptation de la pièce The Flick de l’Américaine Annie Baker, Angélique Patterson amène le cinéma sur les planches de Premier Acte. Loin des vedettes hollywoodiennes qu’on s’attend à voir briller sur le grand écran, le spectacle braque les projecteurs sur les employés sous-payés d’une petite salle qui, entre deux coups de balai et un bouquet de références à des films-cultes, vivent quelque chose qui ressemble à une (petite ou grande...) crise existentielle.

Ils s’appellent Avery, Sam et Rose. Ils sont ceux qu’on croise sans trop les remarquer quand on va au cinéma. Ils déchirent notre billet, actionnent le projecteur et passent derrière nous pour ramasser les restes de popcorn. Ils se parlent, parfois en apparence pour ne rien dire. Mais à l’intérieur, ils bouillonnent. L’auteure Annie Baker les a choisis pour sujets dans sa pièce The Flick, récompensée d’un prix Pulitzer en 2014. La Québécoise Angélique Patterson a été complètement fascinée par le résultat, qu’elle a adapté sous le titre À l’affiche.

«Il y a quelque chose de tellement vrai dans l’écriture d’Annie Baker. Elle est pile-poil sur la quête d’authenticité de ces jeunes-là et sur le malaise qu’ils peuvent vivre à se côtoyer», résume celle qui signe la traduction et la mise en scène du spectacle, déjà l’objet d’adaptations dans plusieurs pays.

«Ces trois employés passent leurs journées à être témoins de grandes histoires sur l’écran, ajoute-t-elle. Tout de suite après, les lumières s’allument et ils ramassent des déchets qui ont été laissés dans la salle. Ils se demandent sans doute s’ils devraient être comme ces gens qu’ils voient sur l’écran. Est-ce que c’est comme ça qu’ils devraient interagir? Ça teinte aussi leurs relations entre eux. Il arrive qu’ils se demandent si les autres sont authentiques ou s’ils jouent un rôle. Il y a toujours cette question-là : est-ce que je suis assez?»

Virage numérique

N’allez pas chercher de récit épique dans À l’affiche. Concrètement, on assiste à des activités banales, tandis que deux des personnages passent une grande partie de la pièce à balayer les allées de la salle recréée sur scène pour un public installé là où l’écran se trouverait dans un vrai cinéma. Les protagonistes se révèlent petit à petit dans leurs échanges parfois maladroits, eux qui se retrouvent tous un peu à la croisée des chemins. Dans cet établissement presque vétuste, le tout est symbolisé par un nouvel acheteur souhaitant moderniser les équipements et remplacer les bonnes vieilles bobines 35 mm par un projecteur numérique.

Nourrissant une passion pour le cinéma qui frôle l’obsession, le personnage d’Avery, interprété ici par le Montréalais Patrick Emmanuel Abellard, vivra difficilement cette perspective de changement. Nouvellement embauché, socialement malhabile et visiblement névrosé, le jeune homme servira de pivot à une intrigue ancrée dans les non-dits, où chaque personnage aura à faire ses choix.

«Les relations interpersonnelles, ça n’a jamais été sa tasse de thé. Il a une intelligence hors normes, il a une capacité de rétention d’information extrême. Surtout les choses pour lesquelles il a un intérêt profond. Ça nous amène à poser la question : est-ce qu’il est un peu autiste ou Asperger? On explore des profils neurologiques atypiques, ce qui est relativement d’actualité ces jours-ci», décrit Patrick Emmanuel Abellard à propos de son personnage d’Avery.

«C’est comme si la société lui disait : “Il faut que tu avances plus vite. Toi, tu aimerais ça rester dans le passé et dans cette espèce de tradition du cinéma, mais maintenant, on est rendu ailleurs”, ajoute Angélique Patterson. Chaque personnage décide s’il va embarquer dans le train de la transition numérique, mais aussi dans ce rythme effréné de notre société. Ou si, comme Avery, ils vont rester plus authentiques envers eux-mêmes dans un rythme qui leur convient. C’est un combat constant.»

À l’affiche met notamment en opposition l’instantanéité du numérique et les manœuvres presque rituelles qui viennent avec la manipulation d’un projecteur et de bobines de film. Pour la metteure en scène, l’image est porteuse, à une époque où la culture se consomme souvent individuellement, chacun sur nos écrans.

«C’est une question de se rassembler, note-t-elle. Il y a quelque chose qui fait qu’on ressent l’âme d’un lieu. The Flick, c’est vraiment une ode au théâtre. De plus en plus, les gens écoutent Netflix et ils se textent en même temps au lieu de se parler. Il y a un médium technologique qui change les relations. Alors que là, c’est juste le plaisir d’être ensemble à se faire raconter une histoire. On le vit de moins en moins.»

La pièce À l’affiche est présentée à Premier Acte du 25 février au 14 mars.

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SAVOURER LES LONGUEURS

À sa création en 2013, The Flick avait essuyé quelques critiques à propos de sa durée et de certaines longueurs qui s’y invitent. Pour le comédien Patrick Emmanuel Abellard, celles-ci font partie de l’expérience dans un souci d’authenticité. «Je pense que c’est ce qu’Annie Baker a voulu faire vivre aux gens : “je veux que les gens se demandent ce qui va se passer. Je veux qu’ils soient confrontés à leur besoin de toujours accélérer et de tout le temps pousser le drame”. La vie, ce n’est pas ça. La vie, c’est lent, c’est ordinaire. C’est d’être assis à une lumière rouge et de ne faire absolument rien. Mais tu vis, il se passe quelque chose dans ta tête!»  Geneviève Bouchard