Théâtre

Olivier Arteau confiné au Grand Théâtre: «Une expérience bénéfique»

Voilà maintenant deux semaines qu’Olivier Arteau n’a pas quitté l’enceinte du Grand Théâtre. Alors que son travail de mise en scène d’une adaptation d’«Antigone» de Sophocle entre dans sa dernière ligne droite, le jeune homme de théâtre s’est imposé un confinement volontaire de 30 jours afin de se consacrer entièrement à son œuvre, qui prendra vie au Trident dès le 5 mars. Et il ne compte pas déroger à son engagement.

«Ç’a été bénéfique, à part peut-être une journée [plus difficile]… Ça m’a permis d’être complètement disponible pour les interprètes et les concepteurs. Ça me donne le sentiment d’être vraiment investi dans le projet», évoque le metteur en scène, de qui on a pris des nouvelles mardi. 

Au boulot six jours par semaine avec son équipe, Olivier Arteau n’a pas eu trop le temps de s’ennuyer depuis qu’il s’est «enfermé» au Grand Théâtre. Il confie toutefois avoir trouvé plus pénible le répit de dimanche dernier. Il évoque la «culture du divertissement» dans laquelle on a si souvent tendance à s’évader quand un problème nous tracasse et de laquelle il a voulu se couper pendant sa réclusion. 

Il ajoute la répétition des mêmes lieux : une loge qui lui sert d’appartement au deuxième étage et une salle de répétition au sous-sol, deux pièces sans fenêtre, précisons-le. Le manque de nouveauté finit, semble-t-il, par avoir une répercussion sur le flux des idées qui peuvent se mettre à tourner en rond, à décortiquer le moindre détail… Mais comme le travail va bon train — on a même entendu l’expression «en avance» lors de notre visite de mardi — et qu’Arteau et son équipe en sont justement à l’étape du peaufinage, l’expérience n’a peut-être pas nui... Et la cour intérieure du Conservatoire de musique est toujours là pour prendre quelques bouffées d’air salvatrices aux moments opportuns. 

Dans le vif du sujet

L’un des avantages d’être confiné à un seul bâtiment, c’est qu’Olivier Arteau n’a pas eu à affronter la double tempête de la semaine dernière, qui était sur toutes les lèvres. Pas de pelletage à faire ni d’auto à extirper du banc de neige, pas de raison d’en parler non plus quand comédiens et concepteurs se pointent en répétition. Avec un metteur en scène toujours plongé dans sa pièce, on entre vite dans le vif du sujet.

«Il n’y a pas de small talk, ça n’existe plus», observe d’ailleurs la comédienne et conceptrice musicale Sarah Villeneuve-­Desjardins, qui n’a pour le reste pas constaté de grands changements dans la manière de travailler de son confrère. «À part que pour une fois, on sait toujours où le trouver!» rigole-t-elle. 

De voir ses mouvements limités au périmètre bétonné du Grand Théâtre ne veut pas dire pour autant d’être déconnecté de ce qui se passe à l’extérieur. Olivier Arteau cite l’état d’urgence décrété par Donald Trump pour pouvoir construire son mur à la frontière du Mexique. Pour la troupe qui bosse sur une version futuriste d’Antigone plantée dans un monde dystopique, la nouvelle a résonné fort. «Ça prouve que ce que j’imaginais lointain ne l’est pas tellement», résume Olivier Arteau. 

Il trouve aussi un parallèle entre la pièce et la résistance des 16 États américains qui font front commun pour bloquer la démarche de leur président. De quoi évoquer l’aspect collectif que peut prendre la lutte de l’héroïne Antigone contre l’empereur Créon. «C’est l’idée de se soulever ensemble, c’est une fièvre contagieuse», résume le metteur en scène.  

La pièce Antigone sera présentée au Trident du 5 au 30 mars.

Théâtre

«Blackbird» : Troublante confrontation

CRITIQUE / Quand un homme dans la quarantaine entretient une relation amoureuse et sexuelle avec une jeune fille de 12 ans, on est vite tenté de régler le dossier. Lui : le salaud, l’agresseur, le prédateur. Elle : la victime innocente. Et si la question s’avérait plus complexe? Voilà l’épineuse prémisse de la pièce «Blackbird» de l’Écossais David Harrower, qui se déploie dans une troublante confrontation ces jours-ci à Premier Acte.

Mis en scène par Olivier Lépine, le spectacle s’ouvre alors que le duel est déjà entamé. Une quinzaine d’années après l’idylle qui a mené Ray (Réjean Vallée) à purger une peine de prison puis à refaire sa vie sous un nouveau nom, Una (Gabrielle Ferron) débarque sur son lieu de travail. Elle a vu dans un prospectus le visage de celui dont elle s’est entichée toute jeune. Celui qui n’a pas résisté à une envie inacceptable dans notre société. Et elle a décidé de briser le silence qui l’emprisonne depuis toutes ces années. Parce que si lui a disparu du paysage, elle a dû vivre avec les conséquences de cet été où tout a changé. Cherche-t-elle des réponses? Une vengeance? Une reprise de contrôle? Un peu tout ça, en fait.

Théâtre

«Astronettes, la longue marche vers les étoiles»: l’étoffe des héroïnes

Il était épais le plafond de verre que les premières femmes dans l’espace ont tenté de défoncer pour avoir l’opportunité de filer dans le cosmos à bord des fusées américaines et soviétiques, dans les années 50 et 60. Aussi méconnue que fascinante, l’histoire de ces intrépides exploratrices est au cœur d’«Astronettes, la longue marche vers les étoiles», une instructive et divertissante pièce du Périscope qui expose toute la discrimination dont ces pionnières ont été victimes.

S’il existe un «gène de l’explorateur» qui incite l’humain à toujours chercher à voir ce qui se cache derrière l’horizon, pourquoi seulement les hommes en seraient-ils pourvus? La pièce, née d’une idée originale de Caroline B. Boudreau et mise en scène conjointement avec Marie-Josée Bastien, déploie cette réflexion dans l’espace féminin, suivant le mouvementé parcours de la première femme dans l’espace, Valentina Terechkova, et de quatre astronautes du programme spatial américain Mercury 13.

Théâtre

Adapter Ingmar Bergman au théâtre, un tour de force

PARIS — C’est l’un des films les plus longs de l’histoire — plus de cinq heures en version originale : une metteuse en scène va tenter un tour de force en adaptant au théâtre «Fanny et Alexandre», introduisant ainsi Ingmar Bergman dans le répertoire de la Comédie-Française à Paris.

Un défi pour Julie Deliquet tellement cette épopée familiale semi-autobiographique de 1982 et œuvre-testament du maître du cinéma suédois a marqué les esprits comme l’un des chefs-d’œuvre du cinéma.

Film aux quatre Oscars diffusé chaque année à Noël à la télévision suédoise, «Fanny et Alexandre est comme un résumé de toute ma vie comme cinéaste», disait le réalisateur, également grand homme de théâtre.

Dans la Suède du début du 20e siècle, Fanny et son frère Alexandre grandissent au sein d’une famille heureuse de comédiens, les Ekdahl. Mais leur destin bascule avec la mort du père et le deuxième mariage de la mère avec un évêque luthérien strict et impitoyable. Le théâtre permet aux enfants et notamment à Alexandre d’échapper à la réalité oppressante.

«Ce film a sa place sur scène justement parce que ça parle tellement de théâtre et de sa confrontation avec la vie», explique la metteuse en scène Julie Deliquet.

Le réalisateur légendaire, qui disait «le théâtre est mon métier, le cinéma est ma vocation», fait des références à Shakespeare dans le film : le père de famille, Oscar, meurt d’une crise cardiaque en jouant le rôle du fantôme du roi dans Hamlet; le personnage du beau-père, Edvard Vergérus, fait écho à Claudius, le «roi usurpateur» qui a épousé la mère de Hamlet.

«Je n’ai absolument pas l’intention de rivaliser avec la beauté du film, je voulais en faire une version scénique et non pas une adaptation complètement farfelue», explique Julie Deliquet.

«Aller plus loin au théâtre» 

Au départ, un roman écrit par Bergman, Fanny et Alexandre est devenu un téléfilm de plus de cinq heures avant qu’il ne soit raccourci à trois heures dans les salles de cinéma, tout comme la pièce qui se joue jusqu’au 16 juin.

Si le film se déroule à travers les yeux des enfants, Julie Deliquet a choisi les benjamins de la Comédie-Française pour interpréter Fanny et Alexandre.

«Je ne voulais pas des enfants qui fassent de la figuration. Je parle d’une génération écrasée à travers les jeunes comédiens de la troupe, comme Jean Chevalier (Alexandre) ou Rebecca Marder (Fanny) qui à l’âge de 23 ans est la plus jeune pensionnaire de la Comédie-Française depuis Isabelle Adjani», poursuit la metteuse en scène.

Face à eux, des acteurs et actrices «cultes» de la Maison de Molière comme Dominique Blanc, Denis Podalydès ou Elsa Lepoivre.

Fanny et Alexandre est en grande partie autobiographique : Bergman était lui-même fils de pasteur luthérien ayant eu une enfance à la fois joyeuse et austère. De nombreux éléments et personnages du film étaient inspirés de la famille du réalisateur dont le centenaire de sa naissance a été célébré en 2018.

Julie Deliquet a fait le choix de situer l’action dans un théâtre et non pas dans la maison familiale comme dans le film, mais elle n’est pas dupe des pièges que sous-tend la version scénique.

«Au cinéma, on nous montre quelque chose et on y croit tout de suite. Au théâtre, pour y croire, c’est tellement dur. Dans les scènes de violence, je suis obligée d’aller plus loin au théâtre», souligne la metteuse en scène qui a déjà monté pour la troupe Oncle Vania de Tchekhov il y a plus de deux ans.

«Pour faire peur, c’est tellement plus difficile. Un fantôme au cinéma, c’est dingue. Au théâtre, ça peut être la chose la plus nulle au monde», sourit-elle.

Théâtre

Blackbird: les fantômes du passé

Pour la première pièce de sa compagnie de théâtre L’Apex, fondée avec son ami Lauren Hartley il y a deux ans, Gabrielle Ferron n’a pas choisi le chemin le plus fréquenté. Soucieuse de provoquer la discussion sur des «enjeux sociaux brûlants», la dramaturge a arrêté son choix sur Blackbird, de l’Écossais David Harrower, où une jeune femme retrouve le quadragénaire qui avait été son amant, une quinzaine d’années plus tôt. Elle n’était alors qu’une gamine de 12 ans. Enjeu brûlant, disions-nous?

Abus, exploitation, pédophilie ou véritable histoire d’amour, à chaque spectateur de se forger son opinion à partir de sa propre morale. «La grande force de la pièce, c’est justement de ne pas prendre position. La ligne est mince, c’est ce qui la rend si intéressante. C’est tellement bien ficelé que tu es dans le doute constamment», observe la dramaturge de 25 ans qui tient le rôle d’Una, l’adolescente devenue femme et qui, hantée par les questionnements, cherche à comprendre des années plus tard la signification de cette relation interdite.

«Ç’a été un coup de cœur artistique. Quand j’ai lu le texte pour la première fois, j’ai été happée par ce personnage. J’avais vraiment envie de l’interpréter.»

C’est à un ancien professeur de l’époque où elle fréquentait le Conservatoire d’art dramatique de Québec, Réjean Vallée, qu’elle a proposé le rôle de Ray, cet homme qui a purgé une peine de prison à la suite de cette liaison et qui a refait sa vie depuis dans une autre ville, sous une nouvelle identité.

«L’actualité des dernières années a été riche de ce genre de faits divers, raconte le comédien, attablé avec sa collègue dans un resto de l’avenue Cartier. C’est un sujet qui interpelle les gens et qui a fait le succès de la pièce.»

Sur Broadway

En effet, depuis sa création en 2005, Blackbird a été présentée sur plusieurs scènes du monde, récoltant son lot d’éloges et de récompenses. Sur Broadway, l’acteur Jeff Daniels l’a joué à deux reprises, d’abord avec Alison Pill, puis avec Michelle Williams. La pièce a aussi fait l’objet d’une adaptation cinématographique en 2016, Una, réalisé par le Britannique Benedict Andrews, avec Rooney Mara et Ben Mendelsohn.

Au Québec, la production a été montée au Théâtre Prospero, à Montréal, il y a huit ans, avec Marie-Ève Pelletier et Gabriel Arcand. C’est à Olivier Lépine (assisté de Lauren Hartley) que revient le mandat de mettre en scène la première de cette pièce dans la capitale.

Un défi de taille

Pour Réjean Vallée, le personnage de Ray représente un défi de taille, de loin l’un des plus importants de sa longue carrière. «C’est extrêmement vertigineux. En 30 ans de métier [et quelque 200 pièces], c’est peut-être l’un des deux textes les plus difficiles que j’ai eu à apprendre [avec Les chaises d’Ionesco]. C’est magnifiquement écrit, mais de façon saccadée. La pensée n’est jamais linéaire. Les personnages sont très nerveux. Ils essaient de se remémorer des souvenirs, mais la pensée est toujours brisée. Ça se passe beaucoup dans les regards et les silences.»

«Olivier [Lépine] a eu la bonne expression pour décrire le travail derrière cette pièce, c’est un marathon couru comme un sprint. L’intensité est très élevée», précise Gabrielle.

Sur le fond, on s’en doute, le propos est de nature à déstabiliser. Les deux comédiens en savent quelque chose depuis le début des répétitions. «Moralement, comment on aborde ça, ce n’est pas évident, poursuit le comédien. C’est un sujet extrêmement délicat, très complexe. C’est confrontant. Moi, c’est une chose que je ne peux pas concevoir, aimer une enfant de 12 ans, mais c’est ma job d’acteur de l’imaginer.»

Le huis clos laisse filtrer des zones d’ombre, surtout à l’égard du personnage d’Una, confrontée aux limites de la légitimité sexuelle. «Est-ce qu’elle a été victime ou pas? Était-ce une histoire d’amour ou un abus? Si ses sentiments étaient sincères, elle vit avec le doute depuis 15 ans. Au final, il n’en demeure pas moins qu’à 12 ans, tu n’as pas la maturité nécessaire pour prendre une décision éclairée», explique la jeune comédienne.

«On n’apporte pas de réponses, on pose des questions, enchaîne Réjean Vallée. Il y a des zones qui restent grises et c’est très bien ainsi. Je n’ai aucune idée de la réaction du public. J’ai bien hâte de voir.»

Blackbird est à l’affiche au Théâtre Premier Acte du 12 au 23 février. Une discussion en compagnie de Géraldine Massoungue et Annick Marceau, intervenantes sociales chez Viol-Secours, se déroulera après la représentation du vendredi 15 février.

Théâtre

Astronettes, la longue marche vers les étoiles: le cosmos féminin

L’histoire de la conquête spatiale s’est écrite presque essentiellement au masculin. Des 545 humains à avoir volés vers les étoiles depuis une soixantaine d’années, seulement 60 femmes. Or, si la plupart des gens peuvent nommer le premier homme dans l’espace (Youri Gagarine en 1961), voire le premier animal (la chienne Laïka, trois ans plus tôt), peu sont capables d’identifier la première pionnière du cosmos, cherchez l’erreur.

Valentina Terechkova, c’est la réponse, ça vous dit quelque chose? Et Sally Ride, Peggy Whitson, Mae Jemison? Toutes ces scientifiques ont brisé à leur façon le plafond de verre, que ce soit à titre de première Américaine dans l’espace, de première femme à commander la station spatiale internationale ou de première Afro-Américaine astronaute.

Toutes ces histoires oubliées de la contribution des femmes à l’exploration spatiale, Caroline B. Boudreau et Marie-Josée Bastien les ont apprises au cours de leur marathon de lecture et de recherches, en vue de la préparation de la pièce Astronettes, la longue marche vers les étoiles, à l’affiche au Théâtre Périscope du 12 février au 2 mars.

La première se passionne depuis sa tendre enfance pour les étoiles. Adolescente, elle a visité Cap Canaveral. Marie-Josée Bastien, elle, a toujours eu un faible pour les récits des premières pionnières à avoir foulé les lieux les plus inaccessibles de la planète. Le duo a mis son expertise et ses recherches en commun pour bâtir le propos et la mise en scène de cette œuvre d’anticipation du Théâtre Niveau Parking.

«Ça fait longtemps que je voulais faire une création et je suis tombée par hasard sur l’histoire de Valentina (Terechkova)», explique l’instigatrice du projet, Caroline B. Boudreau. À peu près au même moment, Marie-José Bastien la contacte pour lui soumettre un projet sur ces pionnières qui ont foulé des territoires inconnus.

Dès lors, poussées par une énergie communicative, les deux artistes décident de lancer le projet d’une pièce relatant à la fois la première mission de colonisation sur Mars, en 2035, avec un équipage féminin, et le parcours de l’aventurière Alexandra David-Néel, première Européenne à séjourner au Tibet, en 1924.

Le gène de l’exploration

À travers des maquettes miniatures, des vidéos, des images d’archives et des enregistrements sonores, la pièce s’intéresse aux parcours de ces femmes d’exception, poussées par une audace, une curiosité et une volonté inébranlable de repousser leurs limites. «Elles viennent toutes avec leur lot d’anecdotes extrêmement théâtrales», souligne Caroline B. Boudreau.

Marie-Josée Bastien parle du «gène de l’exploration» qui a poussé ces femmes à se lancer corps et âme dans des missions risquées, sans savoir si elles reviendront. «Il y en a qui sont bien à la maison, d’autres qui se demandent toujours ce qu’il y a derrière la montagne. C’est l’histoire de ces femmes (qui se posent cette question) que nous voulions raconter.»

Assurance dans le regard

Sur scène, quatre personnages féminins — Claude Breton-Potvin, Véronika Makdissi-Warren, Mélissa Merlo et Claudianne Ruelland — incarnent les «astronettes» en route vers la planète rouge. Guillaume Perreault, «l’allié de toutes», incarne les rôles masculins. Le récit personnel de chacune sert à construire «la grande histoire de l’aventure féminine à travers le temps».

La force de caractère de ces pionnières, les deux metteurs en scène la perçoivent dans leurs yeux, sur les photos d’archives. «Elles ont une assurance remarquable dans le regard, s’étonne Caroline B. Boudreau. Ces femmes qui lèvent les yeux vers le ciel et qui se demandent dans quoi elles s’inscrivent, c’est cette prise de conscience que nous voulons faire vivre dans le spectacle.»

Nos deux femmes de théâtre seraient-elles partantes pour un périple vers Mars, sachant que le voyage risque d’être un aller simple en regard des risques? «Je ne sais pas si je partirais, j’ai tellement peur de tout», laisse tomber Caroline. «Moi, non. La Terre me convient parfaitement...», termine en rigolant Marie-Josée.

Théâtre

Laurel et Hardy: sage hommage à deux légendes

CRITIQUE / Stan Laurel et Oliver Hardy ont fait les beaux jours du cinéma muet à la fin des années 20. Pendant un quart-de-siècle, au fil d’une centaine de films, le mythique duo comique a imposé sa marque à Hollywood. C’est à ces destins hors du commun, marqués autant de hauts que de bas, de bons coups que de drames, que la comédie musicale Laurel et Hardy revisite sans toutefois laisser un souvenir impérissable.

Installée à la salle Albert-Rousseau jusqu’à samedi, la pièce a vu grand en voulant embrasser en un peu plus d’une heure et demie la prolifique carrière et la vie personnelles mouvementée des deux acteurs, incarnés avec une belle complicité par André Robitaille et Louis Champagne qui, en plus d’avoir le physique de l’emploi, démontrent une belle complicité. Avec eux sur scène, sept autres comédiens, dont Bernard Fortin, Brigitte Lafleur et Myriam Leblanc. 

Il émane un sentiment d’inachevé dans plusieurs numéros qui ne peuvent compter sur la force des textes pour faire passer le spectacle à une vitesse supérieure. Le burlesque est évidemment au rendez-vous – Feydeau n’est jamais loin avec ces portes qui s’ouvrent et se ferment - mais sous une forme pas toujours convaincante. 

La pièce, mise en scène par Carl Béchard, épouse de façon chronologique les différentes étapes de la carrière de Laurel et Hardy, s’attardant particulièrement sur le plateau de tournage de quelques-uns de leurs films. Sur celui de Vive la liberté!, sorti en 1929, les deux comédiens se retrouvent entre ciel et terre, sur une poutre d’un immeuble en construction. Un astucieux procédé permet d’assister à leurs supposées prouesses sur grand écran, alors que c’est plutôt une caméra qui les filme en plongée, couchés sur scène, faisant semblant de jouer aux équilibristes, un policier à leurs trousses. 

Les problèmes personnels des deux hommes sont abordés sans qu’on se sente nécessairement interpellé. Séducteur impénitent, marié à cinq reprises, Stan Laurel démontre dans un numéro qui s’étire inutilement son faible pour l’autre sexe, en compagnie d’une domestique frivole. De son côté, Hardy, qui a dilapidé sa fortune aux courses de chevaux, est en vedette dans segment plus ou moins drôle, où lui et ses invités imitent fébrilement, dans les estrades, le jockey se dirigeant vers le fil d’arrivée. Sur le tournage de La maison de la peur, la mort du nouveau-né de Laurel s’invite, mais l’émotion reste en rade.

Plus souvent qu’autrement, le volet didactique du spectacle dispute le haut du pavé avec le divertissement. Stéphane Archambault, en journaliste s’apprêtant à interviewer Stan Laurel en fin de carrière, sert de fil conducteur entre les numéros. Il intervient régulièrement auprès du public pour livrer des informations pertinentes, certes, sur les différentes étapes de vie des deux hommes, mais le procédé s’avère un brin agaçant. Ici et là, quelques chorégraphies inspirées des Années folles, la plupart assez réussies.

Au final, il en résulte un spectacle plutôt sage et réservé qui peine à livrer ses promesses.

Théâtre

«La porte du non-retour»: au coeur de la tragédie africaine

Une partie de l’Afrique se meurt. Encore et toujours. Jadis, pendant la traite des Noirs, 50 millions de ses habitants ont été arrachés à leurs terres. Aujourd’hui, ce coin de la planète est ravagé par des guerres au nom de l’intérêt économique de l’Occident. «C’est la faillite de l’humanité. C’est l’âme du monde que l’on saigne. Qu’est-ce que ça va prendre pour que ça arrête?»

Dans notre casque d’écoute, les mots empreints d’une poésie noire de l’auteur, metteur en scène et photographe Philippe Ducros résonnent. Aux murs du Théâtre Périscope, où se tient jusqu’au 12 février le parcours déambulatoire théâtral et photographique La porte du non-retour, dans le cadre du Mois Multi, une cinquantaine d’images invitent à la réflexion, au gré du monologue intérieur de leur auteur qui montre et décrit toutes ces «petites fins du monde» vécues par certains peuples africains.

Ces clichés, Philippe Ducros les a pris pendant deux voyages en Afrique de l’Ouest et en République démocratique du Congo, en 2008 et 2010. Des visages d’hommes, de femmes et d’enfants condamnés à survivre au désespoir, dans des camps de réfugiés. Des déplacés de guerre qui côtoient une misère sans fin. Malgré l’horreur, quelques sourires. «Ils ont tous le même regard, relate Ducros, celui de la volonté de vivre et de revenir un jour à un endroit qu’ils pourraient nommer chez eux. Ailleurs qu’en Cauchemardie.»

Dans les salles noires du Périscope, avec en toile de fond une musique anxiogène, les images et les mots s’impriment dans notre esprit. Ici et là, des tableaux explicatifs. Comme celui expliquant le décret qui a fait du roi des Belges, Léopold II, propriétaire exclusif des terres du Congo en 1885. Ou cette autre dictature sanglante du maréchal Mobutu Sese Seko, et le triste règne de son successeur Laurent-Désiré Kabila. 

Des richesses pillées

La prose de Ducros se fait parfois dure. Il murmure à nos oreilles sa révolte, sa colère, son désespoir, sa rage, son impuissance. Le récit du viol d’une femme glace le sang. Il pointe d’un doigt accusateur l’Occident, endormi dans son confort, occupé à «faire semblant», et aussi les firmes minières, dont beaucoup sont canadiennes, qui pillent les richesses africaines sans vergogne pour mieux engraisser leurs actionnaires. «Peut-être que l’humanité est juste une entreprise cotée en bourse? Cette terre d’Afrique n’est plus celle des hommes, c’est celle des minéraux.»

La porte du non-retour est le nom d’un monument qu’on retrouve à quelques endroits en Afrique, en mémoire des millions d’esclaves déportés vers l’Amérique. Tous savaient qu’une fois passée cette porte, ils ne reviendraient plus jamais. D’une certaine façon, force est de constater avec raison que Ducros n’est jamais revenu des camps africains.

Théâtre

Olivier Arteau: réclusion volontaire au Grand Théâtre

Au deuxième étage du Grand Théâtre, Olivier Arteau nous accueille dans ce qui sera sa maison pour le prochain mois : une loge sans fenêtre, un matelas posé à même le sol, quelques sacs remplis d’effets personnels qu’il n’a pas encore eu le temps d’installer et une ventilation bruyante à laquelle il faudra s’habituer. Pour les 30 prochains jours, le jeune metteur en scène sera reclus dans le bâtiment de béton du boulevard René-Lévesque. Rassurez-vous tout de suite, c’est son choix.

Afin de marquer le coup de sa première mise en scène au Trident avec une adaptation d’Antigone de Sophocle, Olivier Arteau a décidé de s’astreindre à une expérience plutôt intense. Depuis mardi soir et jusqu’à la première du 5 mars, il ne quittera pas l’enceinte du Grand Théâtre. Il se donnera bien la permission d’aller prendre l’air dans la cour intérieure du Conservatoire de musique. Mais pour le reste, il a prévu ce qu’il faut pour ne pas avoir à sortir : un frigo bien rempli, quelques bouquins et beaucoup de questions à méditer. Il voit dans cette démarche un écho au destin de cette Antigone emmurée vivante. Et dans un système qui «nous demande d’être superproductifs comme artistes», il estime surtout avoir une occasion de réflexion à saisir. 

«Quand on fait des créations personnelles, on est tellement à la recherche de financement qu’on ne peut pas se permettre d’être dans des processus comme ça, explique-t-il. Mes comédiens ne peuvent pas faire ça parce qu’ils ne gagnent pas assez pour ne faire qu’une seule chose. Mais moi, en tant que metteur en scène qui a accès à un grand plateau, j’ai comme envie d’honorer cette chance-là et aussi de témoigner du nombre d’heures dont j’ai besoin avec mon œuvre pour parvenir à livrer ce spectacle-là. Ce n’est pas vrai que ça entre dans un 150 heures tight...»

Se mettre à l’épreuve

En tout, Olivier Arteau aura 744 heures à consacrer à son projet. Entre les répétitions avec son équipe, il a la ferme intention de prendre du recul des réseaux sociaux pour se consacrer davantage à la lecture et l’écriture. «Si tu restes dans ton œuvre et que tu dors ici, oui, tu vas faire autre chose, mais il reste que l’œuvre mijote toujours», croit l’auteur, metteur en scène et comédien, à qui l’on doit notamment les surprenantes pièces Doggy dans gravel et Made in Beautiful, qu’on a pu voir à Premier Acte. 

De son propre aveu, Arteau ignore quels effets la réclusion aura sur lui. Et il ne niait pas mardi redouter un sentiment de solitude. Le tout fait partie de l’aventure. Alors qu’il en demande beaucoup physiquement à ses interprètes — nous avons pu en voir certains en action en salle de répétition sur un gigantesque tapis roulant… —, il souhaite lui aussi se mettre à l’épreuve et trouver une zone de vulnérabilité. 

«Si ça fait 22 jours que je suis ici et que je demande [à une comédienne] de courir une demi-heure, il y a une sorte de réciprocité dans l’expérience», image-t-il. 

Nous aurons l’occasion de prendre des nouvelles d’Olivier Arteau dans les prochaines semaines. D’ici là, l’homme de théâtre se dit conscient que le quart de siècle tout juste franchi, cette première mise en scène au Trident arrive vite dans sa carrière. Raison de plus pour mordre à fond dans l’expérience. «J’ai 26 ans, je n’ai pas d’enfant. Je peux plonger. J’ai envie d’y aller avec ce que j’ai dans le ventre à 26 ans. Après, ma démarche et les processus vont évoluer avec l’âge et les contraintes que j’aurai, mais pendant que je n’en ai pas, j’ai envie d’y aller», résume celui qui espère, au final, se rapprocher du personnage d’Antigone. 

«Elle va jusqu’à mourir pour juste enterrer son frère, lance-t-il. Il y a quelque chose qu’on ne comprend pas. Avec la perte de spiritualité, comment est-ce que je peux trouver [la réponse]? Par la vie monastique, est-ce qu’il va arriver autre chose? Par l’ennui, par le temps, par la réflexion, est-ce que je vais trouver une forme de spiritualité qui va me permettre de comprendre un peu cette dévotion-là?»

La pièce Antigone sera présentée au Trident du 5 au 30 mars.

Théâtre

Philippe Ducros : Témoin du monde

Au fil des voyages parfois périlleux qui ont nourri son œuvre théâtrale, Philippe Ducros s’est souvent fait demander pour quel média il travaillait. C’est arrivé en Bosnie et en Palestine, nous dit-il. La question lui a aussi été posée en République démocratique du Congo (RDC), un périple «bouleversant» qui a en partie inspiré «La porte du non-retour», parcours déambulatoire photographique qui s’installe au Périscope à l’occasion du Mois Multi.

«Souvent, les gens plaçaient de l’espoir en moi, observe l’auteur, metteur en scène et photographe. Une chose qui est revenue très souvent, c’est : “porte mon témoignage au reste du monde. Dis-leur ce qu’on vit.” Tout à coup, ça devient très prenant pour moi et ça n’aide pas à bien dormir la nuit. Je ressens un sentiment de responsabilité qui s’installe. Pour moi, c’est plus qu’une œuvre théâtrale. Je me sens vraiment la responsabilité d’être le passeur, d’être le témoin de ce qu’ils vivent.»