Théâtre

Festival Jamais Lu: remettre le «je» au «nous»

En donnant la parole à une quinzaine d’auteurs pour le 7e festival Jamais Lu de Québec, la directrice artistique Marianne Marceau leur propose d’explorer les fils qui relient l’individu et la communauté, d’articuler le singulier au pluriel et de mettre le «je» au «nous».

Du 7 au 9 décembre, l’écriture théâtrale sera célébrée pendant trois soirs et une matinée au LANTISS, sur le campus de l’Université Laval. Le nomadisme obligé du Périscope a permis aux organisateurs du Jamais Lu de se relocaliser dans ce «lieu-laboratoire» aux milles possibilités, où ils créeront un cocon accueillant et festif.

La ligne éditoriale de cette année est «Je suis parce que nous sommes». Après avoir exploité «Échapper à l’utile» l’an dernier, la directrice artistique souhaite poursuivre la réflexion, en affirmant notre interdépendance et en appelant à une solidarité nécessaire. «Nous sommes tous composés d’un ensemble de caractères, d’idées, de comportements qui nous viennent des autres, qui ont été façonnés à la rencontre de l’autre», souligne-t-elle.

Théâtre

Sept questions à Édith Patenaude

BAS LES MASQUES / Pour son 10e anniversaire, la compagnie de Québec Les écornifleuses s’attaque à du costaud : une adaptation de Titus Andronicus, considéré comme le texte le plus violent de Shakespeare. Meurtres à répétition, viol et mutilations sont au cœur de cette pièce programmée au Périscope, qui s’installera au pavillon Louis-Jacques Casault de l’Université Laval le 17 novembre. Pour l’occasion, la metteure en scène Édith Patenaude a fait le choix d’inverser les rôles en confiant à des comédiennes les personnages masculins et vice versa. Discussion avec une femme de théâtre qui croit à la nécessité de réinventer les classiques.

1. Vous avez choisi avec cette adaptation d’inverser les genres des personnages et des interprètes. Pourquoi?

Je n’invente rien en faisant ça. Je pense juste qu’il faut faire cet exercice-là régulièrement pour qu’on puisse continuer d’utiliser le théâtre de répertoire d’une façon qui est adaptée à la réalité d’aujourd’hui. Le théâtre, comme toute forme d’art, a quand même la responsabilité et le privilège, même si c’est un cliché, d’être le miroir du monde. On se reconnaît dans la fiction. C’est sûr que les classiques doivent continuer d’être joués. Il y a des textes extraordinaires! Il ne faut pas fermer le répertoire parce qu’il est inéquitable. Il faut l’adapter, le travailler autrement. Sinon, pour toujours, il va y avoir une représentation masculine prépondérante sur nos scènes par rapport à ce qu’on veut que soit la réalité. Il faut que ça devienne naturel de jouer avec les genres, de la même manière qu’il faut que ça le devienne pour la diversité culturelle, pour la diversité des orientations sexuelles ou pour les gens qui vivent avec des handicaps. 

2. Qu’est-ce qui vous attire dans Titus Andronicus?

Instinctivement, je suis souvent revenue à ce texte-là. Il y a quelque chose de jouissif là-dedans. C’est l’œuvre d’un jeune Shakespeare. À l’époque, c’était l’un de ses textes les plus aimés du public. Maintenant, c’est l’un de ses plus controversés, parce qu’il est extrêmement sanglant. Comme j’ai une mémoire assez mauvaise, je l’ai souvent relu et chaque fois, même si c’est tragique, ça me faisait rire! C’est rocambolesque, ça n’arrête pas, c’est comme un film d’action. On se demande il est où Sylvester Stallone! Ça devient ridicule. Le texte est grotesque. Il dépeint un monde politique et humain, dans nos rapports aux autres et à l’étranger. On est dans l’intime, mais aussi dans le collectif. Mais c’est absurde, ça va trop loin. Quand ç’a été écrit, le courant du stoïcisme en philosophie était très fort. C’est un courant qui veut que pour trouver le bonheur, il faut que tu laisses glisser sur toi ce sur quoi tu n’as pas de contrôle. Je pense qu’on est arrivé à une époque où peut-être qu’on revient à ça. 

3. Où voyez-vous l’actualité dans ce texte?

On est bombardé de ce qui se passe dans le monde et qui n’a pas de bon sens. Et on ne peut pas réagir. J’ai l’impression qu’on est arrivé à un stade de grotesque dans le monde où il faut qu’on puisse constater que c’est insensé, qu’on en rit un coup ensemble en ayant conscience de ce qui se passe. Il y a quelque chose dans ce texte-là qui tient de la survie. Tout ce déclin de l’Occident, du capitalisme, ces changements climatiques qui vont réorganiser le monde, tous ces migrants… On a toujours senti qu’il y avait la guerre ailleurs dans le monde. On en parlait dans nos fictions, mais d’une manière distanciée parce qu’on ne l’avait pas vécue. Mais là, on sent que c’est peut-être à nos portes, que c’est possible qu’on l’expérimente dans l’espace de nos vies. 

4. Qu’est-ce que l’échange des genres apporte au propos, selon vous?

Ça fait qu’on se questionne sur l’animal humain. Fondamentalement, le fait que tu sois un homme ou une femme ne change rien à la situation. Les réactions qui sont provoquées, c’est de l’animalité. Il faut que le comédien joue ça avec le plaisir de l’enfant qui joue à un jeu. L’enfant n’est pas dans des codes genrés, à moins qu’on les lui impose. C’est un grand défi d’interprétation. 

5. Le côté grotesque que vous trouvez dans le texte se traduit-il dans votre mise en scène? 

On se donne des permissions. Il arrive par exemple qu’un sacre passe par là même si on joue du Shakespeare. Quand tu le parles en québécois, ça arrive naturellement. Il y a des brèches d’humour. J’espère que les spectateurs vont rire à certains moments… Même s’ils vont se dire qu’ils ne sont pas censés rire parce que c’est tragique. Quand ça fait sept personnes de suite qui meurent, on peut se dire : «Ben là, c’est assez! C’est ridicule!» Il ne faut pas tout prendre au sérieux. 

6. La description de la mission artistique de votre compagnie pose la question : «Qu’est-ce qui doit être entendu de façon urgente?» Comment s’applique-t-elle ici?

Pour faire du théâtre de nos jours, il faut être en nécessité, il faut être en urgence. J’essaie que les comédiens ne disent rien qui n’est pas absolument nécessaire. Sinon on le coupe, on s’en fout. On n’a plus de temps pour dire des choses qui ne sont pas importantes. Et il n’y a pas d’argent. Le financement n’augmente pas, même qu’il diminue parce qu’il n’y a pas d’adéquation avec le coût de la vie. […] Ça ne va pas en s’améliorant. En même temps, il faut avoir de l’espoir. Il y a des diffuseurs qui ont refusé le projet à cause du texte. Parce qu’il n’y a pas d’issue, pas de lumière, pas d’espoir. Pour moi, l’espoir est ailleurs. Il est dans l’idée de le faire, de donner à des filles le plaisir de le faire, d’en rire de cette horreur-là. Je pense que quelque chose de fort peut émerger dans l’urgence. Mais ça serait bien aussi de ne pas toujours être dans l’urgence…

7. Après Five Kings au Trident, votre spectacle est le deuxième cet automne qui adapte très librement l’œuvre de Shakespeare…

Je pense que Shakespeare serait content de ça. Il était très conscient de son époque, il la critiquait. Je pense qu’il voudrait qu’on utilise ses textes comme des matériaux pour parler d’aujourd’hui. Il serait désespéré de voir ses textes s’empoussiérer et devenir des shows de musée. Si on revient si souvent à Shakespeare, c’est parce que ce sont des textes puissants. Ça m’intéresse beaucoup. Et ça m’intéresse de voir des femmes là-dedans. Ce n’est pas tant l’idée du pouvoir qui me fascine que l’idée de la puissance. De voir des filles être puissantes, ça fait beaucoup de bien.

Vous voulez y aller?

Quoi : Titus

Quand : du 17 novembre au 2 décembre

Où : LANTISS (Pavillon Louis-Jacques Casault de l’Université Laval)

Billets : 23 $ jusqu’au 16 novembre, 36 $

Info : theatreperiscope.qc.ca

Théâtre

Abadou veut jouer du piano: une poisse assourdissante

CRITIQUE / Des malentendus à profusion, des portes qui claquent et une bonne dose d’absurde. Si l’automne a bel et bien pris ses aises, on se croirait au théâtre d’été ces jours-ci à Premier Acte, avec la bruyante comédie Abadou veut jouer du piano.

Dès le début du spectacle, alors qu’une simple visite d’appartement tourne à une décalée tentative d’agression sexuelle, on comprend que Jacquelin (Nicolas Centeno) a la poisse. Il nous le confirme avant longtemps en énumérant ses déboires : parents morts, femme suicidée, faillite et on en passe. Voilà que ce comptable de région beige à souhait espère se réinventer en s’installant en ville et en réalisant son rêve de devenir professeur de piano. Le pauvre n’aura pas la tâche facile avec sa première cliente, une femme qui s’entête à vouloir que son fils adoptif joue du Beethoven. Le hic, c’est que l’élève en question, Abadou, est un «enfant-tronc» autiste et sourd et que sa mère espère le voir à l’œuvre le soir même. 

Alors que le prof tente de s’atteler à la tâche d’enseigner à Abadou à jouer du piano avec sa tête, une ribambelle d’intrus, tous plus cinglés les uns que les autres, viendront cogner à sa porte et l’empêcheront de faire son travail : l’ami perdu depuis un moment qui réapparaît par hasard (Dayne Simard, qui déride principalement le public lorsque son personnage est inconscient, dans une sorte d’hommage au film Week-end chez Bernie…), un policier cocaïnomane beaucoup trop intense, une amoureuse suicidaire elle aussi branchée sur le 220 (Nathalie Séguin), etc. 

Surenchère

L’auteur et metteur en scène Hilaire St-Laurent Sénécal mise ici sur le potentiel comique de la surenchère. La table est bien mise avec la rencontre de ce personnage ridiculement louche (Mathieu Grignon) avec ses avances peu subtiles, tout comme celle de la mère, aussi absurde qu’autoritaire (Marie-Ève Bérubé). Le concierge serviable, mais xénophobe et psychorigide en matière de stationnement campé par Maxim Paré Fortin et le livreur psychopathe d’Olivier Arteau touchent aussi la cible. 

Mais le spectacle, peut-être trop long, finit par s’enliser dans une série de détours qui nous ramènent dans le même registre criard. Entre les comédiens qui hurlent une bonne partie de leurs répliques, les portes qui claquent et ces coups de feu à répétition qui viennent finir de nous casser les oreilles, l’expérience d’Abadou veut jouer du piano s’avère souvent assourdissante, voire un peu pénible par moments.

La pièce Abadou veut jouer du piano est présentée à Premier Acte jusqu’au 25 novembre.

Théâtre

Le cas Joé Ferguson: les racines de la violence

CRITIQUE / Qu’est-ce qui pousse un être humain à commettre l’irréparable? Cette question immensément complexe s’applique à n’importe quel meurtrier n’importe où dans le monde. D’une plume sensible et incisive, Isabelle Hubert la ramène avec Le cas Joé Ferguson à un désespéré dans un village du Québec. Avec beaucoup de nuances, le spectacle qui s’est installé au Trident cette semaine creuse sans jugement pour déterrer les racines de la violence.

Au cœur de ce texte à la fois drôle et percutant se trouvent les habitants d’une bourgade «en choc post-traumatique» : l’une des leurs, sœur Laurette, la directrice de l’école primaire, vient d’être assassinée par Joé Ferguson, un jeune homme ostracisé qui s’est par la suite donné la mort. Débarque alors une étudiante en criminologie s’intéressant aux répercussions des crimes violents dans les milieux ruraux. Maladroitement, elle tente de mener l’enquête. Elle n’aura pas la tâche facile dans ce cadre d’emblée méfiant envers les étrangers… 

Le contexte, on l’apprendra de la bouche des habitants du village, qui se gardent bien de trop en dire à l’étudiante, mais qui, comme le rappelle la thanatologue du coin, parlent beaucoup du cas Joé Ferguson… «Mais entre eux autres». À plusieurs reprises, le public se voit placé dans un rôle d’interlocuteur, alors que trois d’entre eux dévoilent des bribes d’information qui énoncent peu à peu ce qui deviendra les ingrédients d’un désastre : la misère qu’on devine chez nos voisins, mais qu’on tait parce que ce ne sont pas nos affaires, qu’on ne veut pas se mouiller, que quelqu’un d’autre va agir… Ou au contraire, cette idée que la différence est louche et mérite d’être sanctionnée. 

Multitude de points de vue

Ce sujet à la fois complexe et délicat, Isabelle Hubert le cerne avec beaucoup de nuances, sans jamais tomber dans le pathos ou la lourdeur. Rien dans cette histoire n’est tout noir ou tout blanc, personne n’est complètement bon ou totalement méchant. 

Cultivant la référence qui fait sourire et l’image vive qui frappe l’imaginaire, l’auteure réussit avec quatre personnages à exprimer une multitude de points de vue sur la ruralité, certes, mais surtout sur l’ouverture aux autres. Il y a la fille de la ville qui débarque avec ses gros sabots (Joëlle Bond) et celle qui vient aussi d’ailleurs, mais qui a été adoptée depuis longtemps (Sylvie Drapeau). Il y a celle qui aspirait à une autre vie, qui pose un regard à la fois dur et lucide sur son patelin et sur elle-même (Valérie Laroche). À l’inverse, il y a celui qui se montre parfaitement adapté à son écosystème, auquel il contribue sans une once de culpabilité, sans se remettre en question (Steven-­Lee Potvin). 

Ce texte solide est porté par une distribution qui l’est tout autant. Dans ce spectacle où il est beaucoup question de non-dit, le verbe est à l’honneur et le franc-parler se déploie dans une structure avec porte coulissante et lit escamotable évoquant tantôt un autocar, tantôt la chambre d’un motel, le secrétariat de l’école, le bureau de la thanatologue ou le columbarium. Mais dans cette mise en scène de Jean-Sébastien Ouellette, c’est finalement le mouvement qui sera le plus grand vecteur d’émotion : par la présence fantomatique de Joé, mais encore davantage celle de sa mère (Valérie Laroche), qui nous brise le cœur sans même dire un mot. 

Le cas Joé Ferguson est présenté au Trident jusqu’au 25 novembre. 

Théâtre

Changement de garde à Beaumont St-Michel

Après 21 ans à la barre du Théâtre Beaumont St-Michel, Dany Gagnon a quitté ses fonctions cette semaine. Un conflit l’opposant à son ancien associé, Claude-André Roy, force la productrice à poursuivre ses activités théâtrales ailleurs. Un changement de garde qui ne compromet pas la prochaine saison de la salle de spectacles de Bellechasse, assure M. Roy.

Joints mercredi, les deux anciens partenaires ont tous deux comparé leur rupture professionnelle à un «divorce» à l’amiable. «Ce sont des circonstances qui arrivent quand des individus travaillent ensemble un certain nombre d’années. Il y a eu de l’usure dans notre façon de procéder», a résumé M. Roy. 

L’an dernier, après un processus de médiation, Mme Gagnon avait vendu ses parts du théâtre à M. Roy, tout en demeurant directrice générale de l’institution. Un contrat de trois ans avait alors été signé. «Je n’étais plus copropriétaire, mais je restais associée avec lui au niveau de la production. On avait une entente comme quoi si quelqu’un était malheureux là-dedans, il pouvait briser le bail.» M. Roy s’est prévalu de cette clause l’été dernier. 

Claude-André Roy en est à monter une équipe qui planchera sur la prochaine programmation de sa salle. «Le théâtre a un avenir. J’y suis depuis 1983. Il y a eu un long cycle fructueux avec Mme Gagnon. Son passage a été déterminant dans l’histoire du théâtre Beaumont St-Michel, mais c’est terminé», a-t-il précisé.

Dany Gagnon se joindra sous peu à un théâtre de la grande région de Montréal à titre de coproductrice. Elle y poursuivra sa route avec la comédie Le concierge, dont la présentation a été couronnée de succès l’été dernier à Beaumont St-Michel. Une tournée est également prévue en 2018 et en 2019 pour le spectacle mis en scène par Michel Poirier et mettant notamment en vedette Sylvain Marcel et Nathalie Mallette. D’ici là, Le concierge revivra cet hiver dans la capitale : une vingtaine de représentations sont à l’affiche du Théâtre de la Cité universitaire du 13 février au 9 mars. Détails et réservations au www.les-tournees-st-michel.com

Théâtre

Des arbres: vérités en accéléré

CRITIQUE / Faire ou ne pas faire un enfant… Pour certains, ça va de soi. Pour d’autres, la question suscite moult questions, anxiétés et tiraillements. Le couple incarné par Sophie Cadieux et Maxime Denommée dans Des arbres du Britannique Duncan Macmillan, qui lance enfin la saison du Périscope, loge à la deuxième adresse. Leurs angoisses sont détaillées avec autant de punch que de finesse dans ce spectacle chorégraphié au quart de tour, qui donne souvent à rire, mais qui s’avère au final aussi touchant de vérité.

Dans le cas qui nous intéresse, le sujet de procréer ou non est tout bonnement soulevé par monsieur dans la file d’attente des caisses d’un magasin IKEA. Ou plutôt, elle vient de l’être… Parce que quand la pièce commence, madame frôle déjà la crise de nerfs. Et on est déjà de son côté. Parce que ses réparties sont aussi drôles, qu’absurdes ou assassines. Et parce qu’on voit tout de suite qu’on ne s’ennuiera pas avec ce couple fondamentalement honnête l’un envers l’autre, parfois cinglant (voire un brin cynique), mais aussi drôle, tendre et très vrai.

Dans cette mise en scène de Benoît Vermeulen, les amoureux, seuls sur un plateau on ne peut plus épuré, s’adonnent à une chorégraphie finement élaborée. Le texte déboule à toute allure, surtout lorsqu’il est porté par Sophie Cadieux. Les scènes s’enchaînent avec fluidité alors qu’on passe d’un moment de vie à l’autre et d’une émotion à l’autre, comme si un as de la télécommande avait ici fait bon usage du bouton «avance rapide». Il en résulte un spectacle ultra rythmé, qui repose presque uniquement sur la prouesse de ses interprètes. Et ils ne déçoivent pas. 

Performance impeccable

Visiblement complice, le duo d’acteurs offre ici une performance impeccable. D’un côté, elle qui peut autant partir en vrille (ce qu’elle fait beaucoup, d’ailleurs) qu’énoncer des constats impitoyables de vérité. Comme ce moment où la jeune femme s’interroge sur l’empreinte écologique de son éventuel poupon, qu’elle estime à 10 000 tonnes de CO2. «C’est le poids de la tour Eiffel. Je mettrais au monde la tour Eiffel», lance-t-elle. Ou cet instant où l’intellectuelle jure qu’elle ne laissera pas la maternité changer ses habitudes culturelles. «Je ne veux pas me servir de mon enfant comme excuse pour devenir une conne», tranche-t-elle. Lui donne le change, en apparence plus calme. En apparence seulement…

En pleine névrose 

On nage ici en pleine névrose, alimentée par une pression sociale («on ne rajeunit pas, il serait temps qu’on le fasse...») et des angoisses de «bonnes personnes» nourries par un monde où il peut parfois être difficile de cultiver l’optimisme. L’auteur, adapté avec vigueur par Benjamin Pradet, a choisi son camp. Et ses interprètes lui font honneur. 

Des travaux de rénovation au bâtiment du Périscope ont forcé la relocalisation des premiers spectacles à l’affiche cette saison. La pièce Des arbres est ainsi présentée au théâtre du Conservatoire d’art dramatique de Québec, rue Saint-Stanislas, jusqu’au 11 novembre. 

Théâtre

Une tournée musicale pour les 50 ans des Belles-soeurs

MONTRÉAL — Cinquante ans et pas un cheveu blanc: pour marquer l’anniversaire de la célèbre pièce de Michel Tremblay Les Belles-soeurs, ses personnages féminins colorés repartent en tournée en 2018 avec un spectacle en version musicale.

Cette pièce devenue un incontournable classique du théâtre québécois a été jouée pour la première fois en 1968 au Théâtre du Rideau Vert, à Montréal.

La saga des timbres-primes a marqué des générations de Québécois qui ont lu l’oeuvre ou l’ont vue sur scène.

Pour son demi-siècle, la création reprend la route, avec un spectacle appelé Belles-soeurs, théâtre musical, a-t-il été annoncé officiellement mardi matin à Montréal. Cette version chantée avait été créée en 2010 par René Richard Cyr, qui a aussi signé le livret et les paroles, avec une musique de l’auteur-compositeur et interprète Daniel Bélanger.

Michel Tremblay estime que cette nouvelle tournée est une «preuve d’amour qui lui fait chaud au coeur».

Le prolifique dramaturge dit avoir déjà été surpris de l’engouement maintenu pour sa pièce malgré le passage du temps, mais plus maintenant.

«Il faut se rendre à l’évidence. Il y a quelque chose qui fonctionne. Probablement l’humanité du propos, les âmes humaines étant les mêmes partout dans le monde. Je pense que des femmes comme cela, des femmes d’ouvriers qui en ont arraché, il y en a partout, alors ça résonne partout», offre-t-il en guise d’explication.

Et puis, la trame va au-delà de l’anecdote: si Les Belles-soeurs n’avait été qu’une histoire de femmes qui collectionnent des timbres, «ça ne serait jamais sorti du Québec», juge-t-il.

Il croit aussi que le fait que la pièce ne compte que des personnages féminins a joué un rôle dans sa popularité, les actrices et les metteures en scène de par le monde souhaitant la réaliser.

Pour l’anniversaire, le metteur en scène René Richard Cyr a revisité sa création et la distribution d’actrices a aussi été modifiée. On y retrouvera entre autres Maude Guérin, Sonia Vachon et Éveline Gélinas, qui incarneront les énergiques Germaine Lauzon, Rose Ouimet et Pierrette Guérin. Il y aura 12 comédiennes au lieu de 15, comme c’était le cas dans la version précédente.

Le théâtre musical s’arrêtera, dans cet ordre, à Sainte-Thérèse, Saguenay, Trois-Rivières, Gatineau, Montréal, Québec et Sherbrooke. La première représentation aura lieu à Sainte-Thérèse le 4 juillet 2018.

L’histoire de cette ménagère du Plateau Mont-Royal, à Montréal, qui gagne dans les années 1960 un million de timbres-primes et qui invite ses soeurs et voisines à une «soirée de collage», a ravi les spectateurs au cours des décennies.

René Richard Cyr a depuis adapté le théâtre musical en anglais, renommé Sisters. L’exercice d’adaptation du spectacle l’a amené à apporter des changements, qu’il a ensuite transposés dans la mouture 2018. Le metteur en scène affirme aussi être en train de travailler sur une nouvelle chanson avec Daniel Bélanger.

Mais pas d’inquiétude: «même décor, même show, même esprit», dit-il.

La nouvelle mouture fait plaisir à l’auteur.

«Quand René Richard m’a dit qu’il reprenait le spectacle et qu’il m’a parlé des changements, j’étais très content parce qu’au moins je ne pouvais pas dire: “oh mon dieu, pas encore la même chose”», a blagué M. Tremblay.

C’est le comédien et producteur Louis Morissette qui a eu l’idée de marquer de cette façon les 50 ans de la pièce.

«Moi, j’avais envie qu’il y ait un party. Alors j’ai décidé de l’organiser», a-t-il expliqué.

Les billets seront en vente dès le 4 novembre.

Théâtre

Isabelle Hubert: le retour d’une «survivante euphorique»

BAS LES MASQUES / Isabelle Hubert se décrit comme une «survivante euphorique». Alors qu’elle sort d’une année sabbatique lors de laquelle elle a remisé sa plume pour se battre contre un cancer du sein, l’auteure verra ces jours-ci avec bonheur se concrétiser deux projets qui mettent en vitrine sa dualité créatrice : Le cas Joé Ferguson, où on trouve à rire dans une situation dramatique et L’hôpital des poupées, où elle s’est attaquée à la délicate tâche de causer philosophie avec les tout-petits.

«J’ai une rage de vivre pour vrai, lance la dramaturge. C’est l’effet secondaire de toute cette aventure-là. Je me trouve tellement chanceuse. Les deux projets qui arrivent là étaient prévus avant que j’aie mon diagnostic. Pendant toute l’année, ce n’était pas le fun, c’était une grosse tempête à traverser. Mais il y avait ça qui m’attendait.»

Nous avons rencontré Isabelle Hubert dans le foyer de la salle Octave-Crémazie du Grand Théâtre, là où un peu plus d’un an auparavant, elle a vécu une expérience pénible à la première de 887 de Robert Lepage au Trident. Elle avait vu son oncologue le jour même, mais s’était dit que ce n’était pas une raison de rater ce très attendu spectacle, pendant lequel elle a «beaucoup tripé». Mais après la représentation, alors qu’elle attendait son chum dans le foyer, la vue de ses confrères, nombreux en ce soir de rentrée théâtrale, a commencé à lui peser. Qui savait pour sa maladie? Qui ne savait pas? Comment interpréter telle salutation ou telle réaction? Isabelle Hubert raconte s’être réfugiée sous son capuchon pour éviter les regards.

La dramaturge partage l’anecdote parce qu’elle a un peu l’impression de boucler la boucle en renouant avec le Trident, maintenant qu’elle a retrouvé la forme. Aussi parce que sa pièce Le cas Joé Ferguson s’apprête à y être présentée et que c’est justement «un texte qui dit de parler pour essayer de voir ce qui se passe en dessous des capuches», image-t-elle.  

Il n’est pourtant pas question de maladie dans le spectacle, plutôt ancré dans un fait divers fictif. Dans un petit village, un jeune homme ostracisé a commis l’irréparable. Lorsqu’une étudiante en criminologie s’intéressant à l’impact des crimes violents en milieu rural débarque pour mener une enquête, tout un casse-tête se dévoile dans les confidences, mais aussi les silences des habitants.

Atrophie de l’empathie

Originaire de New Richmond en Gaspésie, Isabelle Hubert ne nie pas avoir emprunté des éléments à son coin de pays. «J’avais très envie de parler de chez nous, d’exprimer toute la tendresse que j’avais pour mon village, et tout le dégoût que je ressentais aussi. J’avais envie de faire quelque chose de gris, d’écrire une pièce pleine de nuances», dépeint l’auteure, qui se dit généralement préoccupée par le manque de compassion ambiant. 

«Il y a des études qui ont été faites sur comment l’empathie s’atrophie chez l’être humain, ajoute-t-elle. Ça m’inquiète vraiment beaucoup. C’est peut-être le plus gros problème de l’humanité, avec l’environnement. Avec Internet, Facebook, les commentaires… Les gens sont durs! C’est un vrai gros problème de société.»

Avec Le cas Joé Ferguson, où Sylvie Drapeau, Joëlle Bond, Valérie Laroche et Steven Lee Potvin partagent les planches dans une mise en scène de Jean-Sébastien Ouellette, Isabelle Hubert raconte avoir eu envie de partir d’un drame et de «lever les coins de couverte qui n’ont pas été levés», question de réfléchir à ce qui l’a alimenté.

«Je ne voulais pas faire la leçon, avance-t-elle. Par rapport au terrorisme, par exemple, ou aux gestes désespérés des gens, je voulais dire : ne succombons pas à la haine. Même si c’est impardonnable. Prenez cinq minutes de votre vie pour essayer d’imaginer ce qui se cache derrière ça. En 2001, les kamikazes qui sont embarqués dans les avions, quelle a été leur vie pour qu’ils soient convaincus que c’était la bonne chose à faire? Il y a quelque chose derrière ça. Je ne dis pas que c’est légitime. Mais je dis qu’il y a toujours un terreau fertile aux gestes de violence. Il faudrait juste, minimalement, essayer de l’admettre.»

Le sujet n’est pas gai, loin de là. Mais fidèle à son habitude, Isabelle Hubert y insuffle une dose d’humour. Elle n’y peut rien, c’est une seconde nature, clame-t-elle. «Je me suis déjà fait dire : “Vas-tu te brancher? Est-ce que c’est comique ce que tu écris ou c’est dramatique?” lance-t-elle. Non, je pense que je ne me brancherai jamais. Moi, je peux brailler et rire dans la même journée, dans la même heure, voire dans la même minute. La vie, c’est ça. Il y avait de l’espoir à Auschwitz et il y a de grands drames à Walt Disney…»

Vous voulez y aller?

Quoi: Le cas Joé Ferguson

Quand: 31 octobre au 25 novembre

Où: Grand Théâtre (Octave-Crémazie)

Billets: 45 $

Info: www.letrident.com

***

Philosophie pour tout-petits 

Avec sa nouvelle création jeune public, la compagnie Nuages en pantalon propose aux spectateurs âgés de quatre ans en plus une incursion dans la philosophie. Adaptation par Isabelle Hubert du roman d’Ann Margaret Sharp, la pièce L’hôpital des poupées s’installe aux Gros Becs le 14 novembre, dans une mise en scène de Jean-Philippe Joubert. 

Une petite fille très attachée à sa poupée se posera bien des questions lorsque son jouet sera victime d’un accident. «Elle réalise que la tête est vide et ça la happe. Les pensées qu’elle attribuait à sa poupée deviennent les siennes. Cette histoire, ce qu’elle dit, c’est que tes jouets sont inertes, qu’ils ne te parlent pas, que c’est toi qui es assez intelligente pour faire ça. Ça dit que oui, tu peux t’amuser avec un jouet. Mais la richesse est à l’intérieur de toi», résume Isabelle Hubert, qui dit avoir «mis à profit toutes mes connaissances, mon expérience et ce qui me reste de talent» pour servir ce sujet parfois délicat. Certains aspects, comme le détachement de l’enfant par rapport à sa poupée, étaient nous dit-elle souvent perçus comme dramatiques par les jeunes spectateurs pendant les étapes de création. «Là, on est satisfait, assure Isabelle Hubert. On a réussi à dire ce qu’on voulait… Sans traumatiser les enfants!»

Vous voulez y aller?

Quoi: L’hôpital des poupées

Quand: 14 au 26 novembre

Où: Les Gros Becs

Billets: 20 $

Info: www.lesgrosbecs.qc.ca

Théâtre

Ouvrir les vannes de l'imaginaire

CRITIQUE / À bord d’un autobus du Réseau de transport de la capitale, Et si… nous invite à ré-imaginer l’histoire de Québec, mais aussi à ouvrir les vannes de notre imagination. Un périple riche en mots, signé par JP – Escouade créative, un collectif de jeunes programmateurs, et Québec en toutes lettres.

Tous les sièges sont occupés. Sophie Thibault, notre guide, prend les présences… «De Champlain, Samuel? Houde, Paul?» en quelques rires, la connexion avec le public est faite et la visite guidée commence.

Le vrai, le faux et des digressions déjantées sur ce que pourraient cacher les façades familières, sur les histoires extraordinaires que pourraient porter les passants et sur ce qu’il serait advenu si l’histoire avait été retournée à l’envers accompagnent notre promenade. 

C’est un long monologue, foisonnant, où les idées bourgeonnent, s’accumulent et tournent un peu en rond. Même si on salue la verve de l’auteur Éric LeBlanc et que le tout est livré avec aplomb et maîtrise par la comédienne, le texte aurait gagné à être élagué, pour laisser les idées se déposer et permettre aux passagers d’observer davantage cette ville dont on lui parle.

Quatre passagers spéciaux arriveront comme des bouffées d’air frais. D’abord, au Parlement, Erika Soucy grimpe pour nous présenter un Québec dystopique, devenu un chef de file mondial du méthane après la victoire des Français sur les plaines d’Abraham. On retiendra les acronymes humoristiques, les carrés jaunes en signe de résistance et éclats très théâtraux (presque un peu trop) qui ont ponctué le tout.

Un chant inspiré

Théâtre

CHSLD: Le clown est (un peu) triste

CRITIQUE / On s’entend qu’il y a dans la vie des endroits plus rigolos qu’un CHSLD. Si bon nombre d’entre nous passeront par là, on préfère ne pas trop y penser. Parce que ça nous ramène à notre fin, à notre vulnérabilité, à cette dignité qu’on risque de perdre. Avec le spectacle Centre d’humbles survivants légèrement détraqués (CHSLD), la metteure en scène Véronika Makdissi-Warren a fait le pari qu’on pouvait trouver là matière à rire. Et selon ce qu’on a pu entendre à La Bordée le soir de la première, elle ne s’est pas trompée.

Au fil de ce spectacle tragi-comique coproduit par le Théâtre Niveau Parking, l’art clownesque s’invite dans une résidence pour personnes âgées afin de mettre en exergue les grandes manies et les petites misères de personnages du troisième âge. 

Dans ce Centre d’humbles survivants légèrement détraqués vivent M. Garant, un ancien militaire bourru (efficace Jocelyn Paré) et sa femme encore fantasque (Karina Werneck Assis). Il y a le volontaire M. Sanschagrin (Patrick Ouellet, qui table avec succès sur ses qualités acrobatiques) et le nouveau venu M. Ladouceur (Réjean Vallée), qui tentera de trouver sa place dans ce singulier écosystème. 

Il y a finalement Mme Blanchette, qui sert à certains moments de catalyseur au spectacle. Parce qu’elle est la plus diminuée, physiquement et mentalement, et que tous sont portés à la protéger. Et parce que c’est par elle qu’arrive l’inévitable question de la dignité. Si ses couinements aigus — CHSLD est une œuvre de peu de mots et de plusieurs onomatopées — peuvent irriter un brin dans les segments comiques, Marie-Pier Lagacé touche indéniablement la cible dans les moments plus graves. 

Solitude

Pendant la durée de la pièce, tout ce beau monde est littéralement stationné dans le salon morne de leur résidence. Souvent, il ne se passe pas grand-chose, voire carrément rien. Véronika Makdissi-Warren et son équipe l’assument et l’utilisent dans des segments silencieux, où une simple expression faciale ou un mouvement de chaise berçante fera retentir les rires çà et là dans la salle. 

Les moments d’«action» de la routine quotidienne du foyer — manger, prendre ses pilules, jouer aux cartes, aller aux toilettes (ou ne pas se rendre à temps…), etc. — sont magnifiés par l’humour. Esprit de bottine, gros mots bien envoyés et jeu physique sont déployés avec une énergie inversement proportionnelle à l’âge des personnages. Dans une série de tableaux qui vont du ludique à l’absurde, le salon deviendra tour à tour piste de danse, arène de lutte, champ de bataille…

S’il convoite le rire — et l’obtient souvent, d’ailleurs —, CHSLD demeure une histoire de solitude. Dans ce spectacle qui raconte à la fois une journée et une année dans ce foyer pour personnes âgées — en vieillissant, les années passent vite, mais les journées sont longues, dit-on… —, les résidents n’ont pratiquement aucun contact avec le monde extérieur. Dans un environnement résolument beige, ils ont pour seule compagnie ces colocataires qu’ils n’ont pas choisis et un préposé dévoué, mais complètement débordé (Raphaël Posadas qui se fait joyeusement malmener). Ils dépendent de ce jeune homme pour répondre à leurs besoins primaires, mais il incarne aussi la discipline et le réconfort. C’est transposé sur scène avec humour, mais on se doute qu’on ne doit pas être trop loin de la réalité. Et ça fait quand même un peu mal à regarder. 

Le spectacle Centre d’humbles survivants légèrement détraqués (CHSLD) est présenté à La Bordée jusqu’au 18 novembre.