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Théâtre

«Ici»: chacun cherche son chez-soi

CRITIQUE / La notion d’exil est souvent difficile à comprendre pour quelqu’un ayant vécu toute sa vie dans son pays natal. Il faut de la force et du courage pour se construire un autre chez-soi, s’adapter à de nouveaux us et coutumes, surmonter les préjugés, se faire des amis, tout cela en s’efforçant de ne pas succomber à la nostalgie qui fait parfois regretter son choix.

Sur la scène de La Bordée, jusqu’à samedi, huit membres de communautés culturelles de Québec proposent une réflexion sur ce thème dans l’air du temps, avec la production Ici, présentée au Carrefour international de théâtre en 2018, à nouveau dans une mise en scène de Nancy Bernier.

Ils s’appellent Natalie Fontalvo, Charo Foo, Carmen-Gloria Fortin, Irène Gonzalez, Ania Luczak, Michael Maynard, Mélissa Merlo et Flavia Nascimento. Sept femmes et un homme qui ont quitté leur pays, non sans regrets, que ce soit pour échapper à la dictature, suivre un amoureux ou tout simplement améliorer leur existence. Ils ont pour la plupart déjà vécu une expérience de scène dans leur pays d’origine, que ce soit comme comédien ou musicien.

D’entrée de jeu, une vidéo les montre dans leur enfance et leur tendre jeunesse, en Colombie, à Singapour, au Chili, en Pologne, en Angleterre, en Belgique et au Brésil (l’un des participantes est née au Québec). C’est le jeu des comparaisons, entre ce qu’ils avaient l’habitude de vivre là-bas et ce qu’ils vivent ici. Chez moi, tout le monde se mêle de tout / Ici, le monde se mêle de ses affaires. Chez moi, je n’ai pas eu à chercher pour trouver des amis / Ici, j’ai abandonné l’idée d’avoir des amis. Chez moi, je parlais tout le temps / Ici, je ne parle pas beaucoup.

À tour de rôle, devant une mappemonde déroulée sur le sol, ils se lèvent de leur chaise et s’avancent pour raconter leur histoire, «cette autre naissance dans la même vie». Le discret violon d’Andrée Bilodeau épouse leurs propos, drôles et touchants, jamais mièvres.

Tranches de vie

La cosmopolite troupe des huit déballe des tranches de vie de leur nouvelle existence, balance avec le sourire les préjugés qui alimentent leur quotidien, même après des années («Vous êtes Belge? Mangez-vous des frites tous les jours?»), confie tous ces moments qui font naître une bouffée de nostalgie de leur pays d’origine (sa journée d’anniversaire, les journées de grand froid, une chanson entendue à la radio, l’odeur d’un mets rappelle la cuisine maternelle, les dimanches…)

En revanche, même si ce n’est pas toujours facile, on devine à travers leurs mots l’amour et l’attachement qu’ils portent au Québec et qui les font se sentir à l’aise ici. «Je me sens vraiment chez moi lorsque je vais au marché et que j’arrive à marchander...», lance l’aînée de la troupe, Irène Gonzalez, sous les rires de l’assistance.

En cette période tumultueuse où le repli sur soi fait craindre l’étranger, Ici s’avère une main tendue vers l’autre, une invitation à porter un regard bienveillant sur le nouvel arrivant, pour ne plus voir en lui quelqu’un dont il faut se méfier, mais qui a beaucoup à offrir. Du moment qu’on prend soin de mieux le connaître...

«Chez-moi, ce n’est plus chez moi / Ici, peut-être un peu plus.»

Ici est présentée à La Bordée les 11-12 et 13 décembre (à 19h30) et le 14 décembre (à 16h). Le comédien et metteur en scène québécois d’origine iranienne Mani Soleymanlou sera présent le 14 décembre, à 19h30, pour échanger avec le public sur la thématique de la pièce.

Théâtre

Constituons!: périlleux exercice démocratique

CRITIQUE / Difficile de trouver projet plus ambitieux, voire casse-gueule, que celui de Christian Lapointe avec son ovni Constituons! Entretenir l’auditoire pendant trois heures sur les coulisses de la fabrication d’une constitution citoyenne, afin de pallier l’absence d’une véritable, celle que le Québec n’a jamais signée en 1982, représentait tout un défi.

D’entrée de jeu, avouons-le, le sujet n’est pas très sexy. Bien peu de monde voue une passion pour les affaires constitutionnelles. Les émules de Léon Dion et de Henri Brun ne courent pas les rues. Pourtant, quand on s’y attarde un moment, une constitution représente le socle de toute société. La liberté d’expression, l’égalité entre les sexes, les relations avec les nations autochtones, le fameux «vivre ensemble» quoi, autant de facettes qui façonnent ce texte démocratique indispensable.

Puisque le Québec n’a jamais adhéré à la constitution canadienne — rappelons-nous la «nuit des longs couteaux» où René Lévesque a été humilié par ses pairs des autres provinces — Christian Lapointe a décidé de prendre les choses en main et de former une assemblée constituante, tout ce qu’il y a de plus réelle. Une quarantaine de personnes, représentatives de la société québécoise, ont été invités à débattre de plusieurs enjeux.

À mi-chemin du théâtre documentaire et de la performance, la pièce de Christian Lapointe livre en trois actes les dessous de cette démarche de longue haleine. Pour le meilleur et pour le pire.

Le premier acte s’avère très didactique. Impossible d’y échapper. Il faut bien parler du pourquoi du comment. De la Commission Bélanger-Campeau, par exemple. Afin de rendre son exposé plus digeste, Lapointe se sert de figurines et de projections vidéos sur des débats citoyens. Des stores verticaux servent à projeter les images, et aussi à dissimuler la quincaillerie technologique qui sert de support scénographique.

La pièce emprunte un virage totalement inutile lorsque le très fougueux et énergique comédien entreprend de décliner le pedigree de chacun des 41 membres de son assemblée constituante, ce qu’ils font dans la vie, leurs loisirs, leurs aspirations. Comme dirait l’autre, c’est long longtemps. N’y aurait-il pas eu moyen d’abréger?

Questions au public

C’est toutes lumières allumées que se déroule la seconde partie. À l’invitation du comédien, avec une caméra qui renvoie l’image du public sur écran, les spectateurs sont invités à donner, à l’aide de cartons de différentes couleurs, leur degré d’approbation sur différents thèmes, comme le droit de mourir dans la dignité, la nomination des juges ou le service militaire obligatoire. Les questions fusent à la vitesse de l’éclair. Par tirage au sort, des spectateurs sont aussi interpellés en direct. Vite comme ça, à brûle-pourpoint, pourriez-vous dire quel est le rôle du citoyen en démocratie?

Autre moment difficile à passer que celui où Lapointe livre dans un crescendo, sur fond de musique rock, tous les commentaires déplacés qu’une certaine frange de la population vomit sur les réseaux sociaux au sujet de l’exercice démocratique. De quoi faire faire un triple axel à Tocqueville dans sa tombe. Là encore, notre patience est poussée dans ses derniers retranchements.

La solution finale

L’acte final s’avère très instructif. Le comédien cède la place, dans une présentation Facetime, à Alexandre Bacon, un spécialiste des réalités sociopolitiques des peuples autochtones. Cet invité très articulé revient, preuves à l’appui, sur les événements tragiques subis par ses pairs au fil des siècles. À une certaine époque, des politiciens fédéraux, clones des nazis, ont imaginé une «solution finale» pour faire disparaître les autochtones. Des histoires, comme le dit M. Bacon, qui ne sont pas enseignées à l’école.

Au final, il reste de cet objet théâtral inusité, fait pour public averti, une certaine confusion. Mais ne serait-ce que pour nous rappeler ô combien la démocratie demeure un processus aussi complexe que fragile, Constituons! s’avère une pièce utile et nécessaire.

Constituons! tient l’affiche au Périscope jusqu’au 15 décembre.

Actualités

Constituons! - Périlleux exercice démocratique

CRITIQUE / Difficile de trouve projet plus ambitieux, voire casse-gueule, que celui de Christian Lapointe avec son ovni «Constituons!» Entretenir l’auditoire pendant trois heures sur les coulisses de la fabrication d’une constitution citoyenne, afin de pallier l’absence d’une véritable, celle que le Québec n’a jamais signée en 1982, représentait tout un défi.

D’entrée de jeu, avouons-le, le sujet n’est pas très sexy. Bien peu de monde voue une passion pour les affaires constitutionnelles. Les émules de Léon Dion et de Henri Brun ne courent pas les rues. Pourtant, quand on s’y attarde un moment, une constitution représente le socle de toute société. La liberté d’expression, l’égalité entre les sexes, les relations avec les nations autochtones, le fameux «vivre ensemble» quoi, autant de facettes qui façonnent ce texte démocratique indispensable.

Théâtre

«Beu-Bye 2019»: une tradition qui prend de l’ampleur

En cette période de l’année, l’auteur et metteur en scène Lucien Ratio touche du bois pour que l’actualité se tienne tranquille et que 2019 se termine sans grand scandale. Avec un nouveau «Beu-Bye» qui prend forme en vue de la première du 12 décembre, l’heure n’est plus aux grands changements pour l’équipe qui pilote depuis six ans cette revue de l’année, la seule faite à Québec par des artistes de Québec. Surtout que la machine a pris du coffre depuis ses débuts.

Lucien Ratio parle volontiers de cette nouvelle mouture du Beu-Bye comme de la plus imposante à ce jour. Pour la première fois, le spectacle du temps des Fêtes quitte le théâtre de La Bordée pour s’installer un peu plus loin sur la rue Saint-Joseph, à l’Impérial. La chanteuse Mélissa Bédard, qui s’est révélée comme comédienne dans la série M’entends-tu (lire plus bas), se joint à la troupe complétée par Ariane Bellavance-Fafard, Jean-Philippe Côté, Nicolas Drolet, Philippe Durocher, Nicolas Létourneau et Monika Pilon. Philippe Grant, Gabriel Morin-Béland et Simon Guay se chargeront de leur côté du volet musical.

Théâtre

Un retour au Périscope pour la pièce «Foreman»

Après avoir connu un vif succès au printemps dernier au studio Marc-Doré, la pièce «Foreman» de Charles Fournier sera de retour au Périscope en 2020, cette fois dans la grande salle.

Articulé autour du malaise identitaire des jeunes hommes d’aujourd’hui, le spectacle mis en scène par Marie-Hélène Gendreau et Olivier Arteau s’est attiré éloges et récompenses, étant sacré œuvre de l’année dans la Capitale-Nationale aux Prix d’excellence des arts et de la culture. 

Ancien travailleur de la construction converti au théâtre, Charles Fournier a aussi accepté deux fois plutôt qu’une le prix du meilleur texte original, soit aux Prix de théâtre de Québec ainsi qu’aux Prix de l’Association québécoise des critiques de théâtre. 

La pièce sera reprise au Périscope du 15 septembre au 3 octobre 2020. Les billets sont en vente dès maintenant.

Théâtre

Les Hardings: chassé-croisé de la culpabilité

CRITIQUE / Fascinant objet théâtral, la pièce Les Hardings d’Alexia Bürger s’est installée à La Bordée jeudi avec un dosage parfait de réflexion et d’émotion. Au cœur du spectacle, une question des plus délicates : quand la tragédie frappe, qui faut-il montrer du doigt?

Dans un lieu abstrait évoquant les ruines d’un wagon de train (saluons le travail au décor de Simon Guilbault), l’auteure et metteure en scène Alexia Bürger a eu l’excellente idée de réunir trois homonymes inspirés d’hommes bien réels nommés Thomas Harding. Nous connaissions le premier (interprété par Bruno Marcil), conducteur du train qui a déraillé à Lac-Mégantic, entraînant 47 personnes dans la mort. Bürger a découvert les deux autres en faisant des recherches sur lui. Le second (Patrice Dubois) est un chercheur et auteur néo-zélandais qui a perdu sa fille dans un accident de la route dont il se sent responsable. Le troisième (Martin Drainville) est un assureur américain spécialisé dans les pétrolières. 

À qui la faute

Nous voilà donc devant deux personnages grandement traumatisés, qui ouvrent le dialogue avec un autre impitoyablement pragmatique. Dans une démarche qui loge quelque part entre le théâtre documentaire et la fiction, on assiste à un dynamique — et parfois très drôle — chassé-croisé dans lequel le récit touchant de catastrophes personnelles s’entremêle avec tout un questionnement sur la culpabilité et la responsabilité. 

Qui doit porter l’odieux de la tragédie de Lac-Mégantic? Le cheminot qui a reconnu ne pas avoir assez appliqué de freins à main tout en respectant les procédures habituelles (il a d’ailleurs été reconnu non coupable de négligence criminelle)? Ou son employeur qui coupe depuis des années dans le personnel, la formation et l’entretien du matériel (quitte à réparer des wagons à la colle époxy)? Les gouvernements qui adoptent des lois permettant ce laxisme? Ou M. et Mme Tout-le-Monde qui cultivent la pensée magique?

La question est tout aussi captivante pour ce père, qui a laissé son ado rafistoler elle-même une vieille mobylette. Quand les freins lâchent et qu’elle entre en collision avec un camion, doit-il se sentir responsable de sa mort? 

Lorsque l’assureur s’en mêle, tout se relativise. «Quand c’est la faute à God, ça facilite les choses», observera-t-il à propos de cette fameuse notion d’«Act of God», qui élimine le besoin de pointer un responsable ou un bouc émissaire. Sa sortie sur la valeur de la vie humaine n’est pas piquée des vers non plus. 

Créée l’an dernier au Centre du théâtre d’aujourd’hui, la pièce Les Hardings révèle une auteure précise et punchée. Son texte est porté par trois comédiens solides et justes. Mention spéciale à Bruno Marcil, bouleversant dans le rôle du cheminot. Le récit de cette nuit apocalyptique de juillet et le moment où il récite le nom des 47 victimes donnent des frissons. 

La pièce Les Hardings est présentée à La Bordée jusqu’au 7 décembre.

Théâtre

«Les Hardings»: entre culpabilité et responsabilité

Pour Alexia Bürger, le point de départ de la pièce «Les Hardings» est ancré dans une simple recherche sur le Web. Bouleversée par la tragédie de Lac-Mégantic et troublée par la responsabilité que d’aucuns voulaient faire porter au cheminot Thomas Harding après l’explosion qui a emporté 47 personnes le 6 juillet 2013, l’auteure et metteure en scène a voulu en savoir plus sur lui. Et elle a vu qu’il était loin d’être le seul à porter ce nom.

Ainsi lui est venue l’idée de réunir sur scène trois Thomas Harding : le Québécois accusé, puis acquitté, de négligence criminelle dans la foulée du désastre ferroviaire de Lac-Mégantic, un chercheur néo-zélandais ayant perdu une fille dans un accident pour lequel il se sent responsable et un assureur américain spécialisé dans les compagnies pétrolières.

Arts

«Les Belles-Soeurs»: une plainte pour discrimination raciale dans un théâtre peut aller de l’avant

VANCOUVER — Quand Ravi Jain a entendu parler de l’expérience d’une actrice de Victoria qui dit s’être vu refuser une audition pour un rôle dans «Les Belles-soeurs» parce qu’elle était noire, il a tout de suite pu s’identifier à l’histoire.

Ravi Jain, qui est le directeur artistique et fondateur du Why Not Theatre à Toronto, affirme que certains metteurs en scène canadiens soutiennent depuis longtemps que les acteurs de minorités visibles ne peuvent pas jouer certains rôles parce qu’ils se déroulent à une époque et dans un lieu qui les excluraient.

«Ce n’est tout simplement pas vrai. C’est une vision limitée de l’époque et des structures de pouvoir qui existaient», a-t-il avancé.

Il a tenu ces propos après une décision du Tribunal des droits de la personne de la Colombie-Britannique, plus tôt ce mois-ci, autorisant une plainte de Tenyjah Indra McKenna contre la Victoria Theatre Guild and Dramatic School et sa metteuse en scène bénévole.

Les documents du tribunal indiquent que Tenyjah Indra McKenna avait contacté la metteuse en scène Judy Treloar en août 2017 à propos d’une audition pour jouer un rôle dans la production par le théâtre du récit de Michel Tremblay «Les Belles-soeurs».

Judy Treloar a d’abord invité l’actrice à prendre le scénario, mais lorsque celle-ci lui a dit qu’elle était une femme noire, la metteuse en scène lui a répondu qu’une femme noire ne serait ni une soeur ni une voisine dans la pièce, selon les documents.

«Même si je n’aime pas dire cela, les quinze femmes de cette pièce sont des Québécoises et la pièce se déroule à Montréal en 1965. Une femme noire ne serait ni une voisine ni une soeur dans cette pièce, mais j’aimerais beaucoup vous rencontrer et vous entendre lire», peut-on lire dans un courriel envoyé par Judy Treloar à Tenyjah Indra McKenna.

Les documents indiquent que Judy Treloar a déclaré que son commentaire ne s’appuyait pas sur des préjugés raciaux ou des stéréotypes, mais plutôt de mois d’étude et de préparation pour la production de la pièce. Elle décrit le sujet de la pièce comme portant sur «les femmes québécoises blanches, xénophobes et de la classe ouvrière du quartier montréalais du Plateau-Mont-Royal», indiquent les documents.

Tenyjah Indra McKenna a mis en doute les sources de Judy Treloar dans une réponse par courrier électronique, ajoutant qu’elle avait grandi à Montréal.

«Fait intéressant, au cours des années 1960, ma famille a vécu et travaillé dans le même arrondissement de Montréal où se déroulent «Les Belles-soeurs»», a écrit l’actrice.

«Je me demande également - si vous hésitez à faire appel à une actrice noire pour assurer l’exactitude historique, combien d’actrices québécoises ou francophones allez-vous choisir?»

Depuis lors, le théâtre a offert 1500 $ à Tenyjah Indra McKenna, mis en place une formation sur la diversité pour les membres du conseil, le personnel de production et les employés, et nommé deux médiateurs pour traiter les plaintes de harcèlement ou de discrimination.

Le tribunal a décidé que cela ne suffisait pas pour rejeter la plainte.

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Théâtre

Alain Platel de retour au Carrefour de théâtre

Après quatre visites remarquées au Carrefour international de théâtre, le metteur en scène belge Alain Platel sera de retour au festival en 2020 avec le spectacle «Requiem pour L.», hommage métissé à l’œuvre inachevée de Mozart porté par la compagnie Les ballets C de la B.

Le spectacle sera présenté une seule fois le 2 juin à la salle Louis-Fréchette du Grand Théâtre. Les billets seront en vente en avril prochain.

Théâtre

Robert Lepage dans «887»: une première en solo au Diamant

Après l’avoir jouée plus de 300 fois à travers le monde, Robert Lepage a vécu une soirée émouvante, mardi, en présentant pour la première fois sa pièce solo «887» dans l’écrin magnifique dont il rêvait depuis si longtemps, Le Diamant.

Aucune cérémonie n’a marqué ce moment historique. Ni avant ni après la pièce, le comédien ne s’est adressé à l’assistance. Lepage a plutôt choisi de laisser parler son talent, toujours aussi impressionnant. Seul sur scène pendant deux heures, l’auteur-metteur en scène-acteur a entraîné l’assistance dans un mémorable voyage au pays de la mémoire. 

Fort d’un récit au croisement de la petite et de la grande histoire, entre l’intime et l’universel, Lepage déploie des trésors d’ingéniosité techniques et scénographiques pour rendre hommage à son père Fernand, revisiter des pans de son enfance et quelques moments historiques de notre histoire (visite du général De Gaulle, le samedi de la matraque, les bombes du FLQ...).

887 — titre inspiré du numéro civique de l’immeuble que Lepage a habité dans les années 60 avec sa famille, sur l’avenue Murray — fait toujours aussi forte impression, même pour ceux qui ont eu la chance de la découvrir au Trident, à l’automne 2016. Drôle, touchant, bouleversant — on pense à la finale d’anthologie où le comédien livre le poème Speak White, de Michèle Lalonde —, la pièce fait passer par toute la gamme des émotions.


Théâtre

Antonio Banderas inaugure son théâtre en Espagne

L’acteur Antonio Banderas a inauguré vendredi le théâtre qu’il a fondé dans sa ville natale de Málaga, en Espagne, avec la première de la comédie musicale A Chorus Line dont il est l’un des interprètes.

Pour marquer l’ouverture du tout nouveau Teatro del Soho à Málaga, Banderas a choisi une œuvre qui évoque les artistes anonymes et « toutes les souffrances qu’il y a derrière » ce genre de spectacle, a-t-il expliqué à la presse cette semaine.

L’histoire de A Chorus Line met l’accent « sur ces personnes qui soutiennent réellement l’industrie du théâtre musical, mais dont les noms ne brillent pas en lettres de lumière et ne sont pas connus », a-t-il insisté.

Lui-même figure parmi les 26 interprètes. Il joue le rôle de Zach, un chorégraphe qui doit auditionner d’autres artistes.

Banderas importe ainsi un classique de la comédie musicale américaine, qui avait battu des records de longévité à New York en étant à l’affiche, sans discontinuer, de 1975 à 1990 à Broadway.

Un orchestre de 22 musiciens accompagne en direct le spectacle, dans ce nouveau théâtre de plus de 800 places.

A Chorus Line partira ensuite en tournée en Espagne, pour des représentations à Bilbao, à Barcelone puis à Madrid.

«Ensuite, il faut voir s’il y a la possibilité de faire le saut vers l’Amérique », a dit Banderas, qui espère que le spectacle — « en espagnol » — pourra être présenté à New York.

Banderas inaugure ce théâtre six mois après après avoir été récompensé au Festival de Cannes par le prestigieux Prix d’interprétation masculine pour son rôle dans le film Douleur et gloire de son compatriote Pedro Almodovar.

L’infarctus qu’il a subi en 2017 et les délicates opérations du cœur qui ont suivi ont incité l’acteur à réaliser sans tarder son rêve d’ouvrir un théâtre dans la ville qui l’a vu naître en 1960.

Il s’est engagé à investir plus de 200 000 euros (293 000 $) par an dans l’établissement, parrainé par une banque espagnole.

Pour le diriger, il a embauché Lluis Pasqual, un ancien directeur du Centre dramatique national d’Espagne, du théâtre de l’Odéon à Paris, de la Biennale de théâtre de Venise et du Théâtre Lliure à Barcelone.

L’acteur rappelle que Lluis Pasqual avait « changé sa vie », en 1981, en lui confiant un rôle au théâtre national à Madrid, avant qu’Almodovar ne le lance au cinéma en 1982.

Théâtre

Robert Lepage se souvient [VIDÉO]

Quelques jours avant la présentation de sa pièce 887 au Trident, en septembre 2016, Le Soleil avait suivi Robert Lepage dans des lieux marquants de son enfance, dans le quartier Montcalm.

L’auteur, metteur en scène et comédien s’apprête à reprendre dès le 19 novembre son magistral solo sur la scène du Diamant. 

Théâtre

«La duchesse de Langeais»: le deuil de l’amour

CRITIQUE / Ç’a été écrit il y a une cinquantaine d’années comme un spectacle solo. Voilà que sur les planches du Trident, dans une mise en scène de Marie-Hélène Gendreau et portée par une prestation admirable de Jacques Leblanc, «La duchesse de Langeais» de Michel Tremblay se dédouble, se danse, se chante, s’actualise… Et s’avère d’autant plus pertinente et touchante.

Sans doute moins connu que sa célèbre sœur Albertine, le personnage d’Édouard est récurrent dans l’œuvre de Tremblay. Homosexuel refoulé de jour, travesti flamboyant et grandiloquent de nuit, il s’imposera comme un pilier de la vie nocturne montréalaise en s’autoproclamant duchesse.

Théâtre

«Nikki ne mourra pas»: déjouer la spirale

CRITIQUE / «J’ai peur de finir à jamais triste comme toi», lancera à un moment le personnage central de «Nikki ne mourra pas» à sa mère, qui sombre peu à peu dans l’alcool. Ces dix petits mots résument le cœur de cette première pièce du Collectif des sœurs Amar, qui aborde avec vivacité et sensibilité le thème de la maladie mentale et des dommages collatéraux vécus par les proches de ceux qui en sont atteints.

Nikki ne mourra pas, qui vient de prendre l’affiche à Premier Acte, c’est d’abord une relation parent-enfant devenue toxique à cause des problèmes de dépendance de la mère. C’est aussi un récit initiatique racontant le passage à l’âge adulte — transition complexe même dans des contextes plus cléments — d’une jeune femme angoissée par le legs que lui ont laissé un père suicidé et une mère alcoolique.

Théâtre

Jacques Leblanc: chez Tremblay comme chez Racine

Au détour de la conversation, une phrase de Jacques Leblanc étonne et fait sourire : «je m’embarque là-dedans comme en religion», lance l’acteur à propos du rôle-titre qu’il s’apprête à incarner dans «La duchesse de Langeais» de Michel Tremblay. L’expression semble d’autant mieux choisie quand on sait que le personnage qu’il y embrasse serait sans doute fier de soulever l’ire des adeptes de la soutane.

Un an et demi après avoir triomphé au Trident dans Amadeus, Jacques Leblanc remontera sous peu sur la même scène avec un nouveau défi théâtral où il bouclera une sorte de boucle. Deux décennies après s’être mesuré au personnage d’Hosanna à La Bordée (lire plus bas), il se glissera dans la peau d’Édouard, alias la duchesse de Langeais, un autre célèbre travesti aussi coloré que torturé imaginé par Michel Tremblay.

Livres

9e festival du Jamais Lu Québec: documenter la survivance

«Nous sommes des programmateurs d’impulsions», illustre Marcelle Dubois, directrice générale du Jamais Lu. La 9e mouture «Québec» du festival, qui se déploie aussi à Montréal et à Paris, honore cette maxime. Le théâtre documentaire y sera mis à l’honneur sous la thématique «Pour ne pas disparaître», à travers les textes d’une quinzaine d’auteurs, du 28 au 30 novembre.

Cette urgence de préserver et d’éviter la disparition des êtres aimés, des communautés et de la nature qui nous entoure était un dénominateur commun dans les textes soumis à Marianne Marceau, la directrice artistique du Jamais Lu Québec, et à son équipe de lecteurs aguerris. À cette époque de «Do It Yourself» (faire soi-même), de recrudescence du survivalisme et d’écoanxiété, on sent que nos contemporains cherchent de nouveaux modèles, des sorties de secours. «C’est aussi le cas lorsqu’on veut s’informer, note Marianne Marceau. On se tourne vers le documentaire pour approfondir des sujets qu’on peine à attraper dans le flot de nouvelles continues des médias de masse.»

Théâtre

Des pistes de solution pour accroître la place des femmes au théâtre

Le Chantier féministe 2019 portant sur la place des femmes en théâtre a dévoilé son rapport mardi matin à Montréal, assorti de recommandations pour atteindre la parité et faire tomber «le rideau de verre».

Les auteures et les metteures en scène sont confrontées à des inégalités criantes qui perdurent entre les femmes et les hommes, ressort-il du rapport.

Les pistes de solutions dégagées sont issues d’un événement ayant rassemblé près de 1000 participants au Théâtre Espace Go en avril dernier, pendant une semaine entière.

Il partait notamment de ce constat : de 2012 à 2017, des 151 pièces qui ont été présentées sur les scènes francophones à Montréal et à Québec, seulement 19 % des textes et 19 % des mises en scène avaient été confiées à des femmes.

Pour atteindre la parité dans le milieu théâtral québécois, le comité de direction a mis en lumière ces suggestions : la création de comités-conseil féministes au sein des différents conseils des arts, la création d’outils statistiques sur le genre et la parité hommes-femmes et la redistribution du financement public — notamment par l’application de quotas paritaires, l’utilisation de la parité comme critère d’évaluation lors de l’attribution des fonds publics et un rattrapage historique.

«On ne veut pas qu’elles [les femmes] soient financées parce qu’elles sont des femmes. Mais parce qu’elles sont des femmes, elles sont moins financées», a illustré Ginette Noiseux, la directrice générale et artistique d’Espace Go. «Il faut leur donner les moyens.»

Le rapport recommande aussi la création de prix soulignant les réalisations des créatrices en théâtre et la réforme des prix existants. Actuellement, un seul prix sur neuf porte le nom d’une femme de théâtre, soit le prix Denise-Pelletier.

«Ce rapport se veut une référence et une source d’inspiration pour toutes les femmes qui se battent pour la parité au théâtre», a déclaré Mayi-Eder Inchauspé, directrice de l’administration et des ressources humaines d’Espace Go, lors du point de presse tenu au théâtre à Montréal.

Sous-représentées

Et afin de dresser le portrait actuel de la situation au Québec, de nouvelles statistiques ont été compilées pour le Chantier féministe.

«Quel que soit l’angle sous lequel sont regardées les données, les femmes continuent d’être largement sous-représentées dans l’espace de la création théâtrale des scènes montréalaises et québécoises francophones», a souligné Marie-Ève Milot, codirectrice artistique du Théâtre de l’Affamée et représentante des Femmes pour l’équité en théâtre (F.E.T.).

Pour les saisons 2017-2018 et 2018-2019, elles ne sont responsables que de 37 % des textes et de 33 % des mises en scène. Si ces pourcentages semblent meilleurs que les précédents, les statistiques révèlent toutefois que les femmes sont confinées aux petites salles où elles doivent majoritairement s’autoproduire, avec peu de moyens financiers et peu de ressources humaines pour créer.

Il s’agit d’une amélioration, mais on ne parle pas de parité, précise Mme Milot, qui estime que des mesures radicales sont requises pour que le théâtre reflète mieux la société.

Il faut que tous et toutes passent à l’action pour qu’il ne revienne pas juste aux auteures et aux autres artistes du milieu théâtral de «briser le rideau de verre».

Lors de la conférence de presse, un nouveau prix a été annoncé, soit le prix Jovette-Marchessault, pour souligner la contribution importante de femmes artistes en théâtre. Assorti d’une bourse de 20 000 $, il porte le nom de cette romancière, poète, dramaturge, peintre et sculptrice montréalaise, qui a vécu de 1938 à 2012. La première lauréate sera connue en mai 2020.

Le Chantier féministe a été organisé par l’Espace Go en collaboration avec le mouvement des Femmes pour l’équité en théâtre (F.E.T.).

Théâtre

Per te.: jongleries créatrices

CRITIQUE / En pleine résidence de création d’un nouveau spectacle, la troupe de Daniele Finzi Pasca a été frappée par un grand drame : la mort de l’une des leurs, Julie Hamelin, la femme de Finzi Pasca. Endeuillés, ils ont décidé de continuer de créer ce qui est devenu leur hommage à l’auteure et conceptrice, Per te. (Pour toi., en italien).

Il ne fallait toutefois pas s’attendre à ce que le mot hommage soit pris au pied de la lettre par Daniele Finzi Pasca, connu à travers le monde autant pour ses productions grandioses dans le cadre de cérémonies olympiques que pour ses créations intimistes mêlant cirque et théâtre. 

Stoppés net en pleine création, les artistes se présentent dans une mise en abîme, quelque part durant les répétitions, trois mois avant la première de l’œuvre en chantier. L’équilibriste Évelyne Laforest, assise sur un banc de parc rouge, central à la fois dans l’histoire de Julie mais surtout dans le spectacle, tente de nous amener dans «le jardin de Julie», qui se trouve quelque part derrière ce grand rideau de ciel orné d’une porte, ou dans cette boîte qu’elle porte sur ses genoux.

On glisse alors dans une suite de tableaux disparates. Les acrobates, poètes, jongleurs, tous un peu clowns à leurs heures, répètent des scènes qui semblent parfois au stade de l’idéation, parfois presque terminées.

Là, un chevalier encombré de sa lourde armure cabotine avec une roue Cyr. Puis, deux autres chevaliers essaient de dompter de grandes voilures aux couleurs de feu qui dansent sous l’impulsion d’un grand vent. On y évoque, à mots couverts, la maladie, celle qui a affligé Julie.

Tourbillon

Ce tourbillon, on y verra virevolter, au fil des scènes, différents projectiles : petits sacs de plastique remplis d’air, joyeuses balles rouges, feuilles mortes, neige en styromousse, drapeaux de plastique léger qui bruissent joliment. C’est peut-être là l’image la plus forte et la plus constante du spectacle. Un tourbillon qui peut symboliser à la fois le tourment du deuil et les impulsions créatrices qui n’arrêtent jamais leur transformation. 

C’est aussi ce vent qui contribue aux plus belles réussites visuelles du spectacle, comme cette magnifique scène de cerceau aérien sous une pluie de pétales de roses, sur un fond turquoise peuplé de tiges lumineuses. Dans ces numéros où le cirque prend les devants, on se laisse plus facilement émouvoir par la poésie des dispositifs scéniques imaginés par l’équipe. 

Certaines scènes versent plutôt dans le théâtre, soit par des monologues, soit par des saynètes clownesques où la bande d’artistes nous fait vivre sa dynamique et indisciplinée camaraderie. Comme cet amusant numéro où David Menes, nu comme un ver, nous parle des rêves où il se retrouve en tenue d’Adam entouré de ses amis, sans que personne ne le remarque. 

Les monologues livrés par les comédiens-acrobates auraient pu s’avérer d’une grande richesse poétique, si seulement on les avait mieux mis en exergue, mieux laissé respirer. Ils étaient souvent doublés d’une bande sonore envahissante qui ne laissait pas le temps aux mots de se déposer en nous.

La démarche devient plus organique et émouvante après l’entracte, notammant dans une séquence touchante où, après un ballet de cerceaux volants, Beatriz Sayad et Évelyne Laforest s’interrogent sur la précision des mots quand vient le temps de parler de deuil. De par sa nature de spectacle inachevé, Per te. reste un spectacle exigeant, qui laisse aux spectateurs beaucoup de balles avec lesquelles jongler pour donner un sens à l’expérience. Comme l’a si bien dit l’un des cabotins en fin de parcours : «C’est de la poésie, c’est pas nécessaire de tout comprendre». Il faut savoir se laisser porter par le vent. 

Per te. est présenté au Diamant du 30 octobre au 1er novembre

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Théâtre

«Hope Town» : Les deux côtés de la médaille

CRITIQUE / Un ado quitte sa famille sans donner de raison ni laisser d’adresse. Pas de grands drames en toile de fond, juste une perpétuelle incompréhension mutuelle… Et des cœurs ravagés pour ceux qu’il laisse derrière. Avec «Hope Town», Pascale Renaud-Hébert explore avec nuances, sensibilité et un sens de répartie à toute épreuve le thème de la disparition. Dans une mise en scène de Marie-Hélène Gendreau, le tout prend vie avec beaucoup d’humanité à La Bordée.

Hope Town raconte les retrouvailles inattendues d’un frère et d’une sœur. En cavale depuis cinq ans, le premier a quitté la maison sans jamais donner de nouvelles à sa famille. Il gagne maintenant sa vie dans un restaurant Subway gaspésien. La deuxième s’y arrête par hasard alors qu’elle prend des vacances avec son amoureux.

Théâtre

«Les idées lumière»: la science est une fête

CRITIQUE / Déguisés en fantômes, un chapeau de fête en carton sur la tête, deux comédiens-scientifiques cuisinent un gâteau pour Marie Curie, tout en concoctant du CO2 pour en souffler les bougies. À travers une série de numéros poétiques et spectaculaires, «Les idées-lumières», des Nuages en pantalon, allie art, science et philosophie en cultivant l’émerveillement.

Le public verra la création d'un nuage, une éruption de mousse multicolore, des tambours lanceurs de vortex et de messages intersidéraux, mais Les idées-lumières n’a rien du spectacle de vulgarisation scientifique classique. On délaisse les sarraus blancs pour des costumes éclatés, on pose les bases des grandes théories scientifiques pour mieux les lancer dans la poésie, on laisse la magie opérer plutôt que de tout expliquer.

Théâtre

«Dévoré(s)»: la télé me regarde...

CRITIQUE / «La télé me regarde», ont chanté les Vulgaires Machins sur l’album «Compter les corps»… Voilà deux titres qu’aurait pu emprunter Jean-Denis Beaudoin pour sa pièce dite «horrifique» «Dévoré(s)», qui s’est installée au Périscope juste à temps pour l’Halloween.

Loin de la joie de la course aux friandises, c’est justement cette fête que les personnages imaginés par Beaudoin vont célébrer d’une bien malsaine manière et en fort douteuse compagnie. Ils vivent à une époque où le monde extérieur représente une menace et où des êtres effrayants rôdent dans le voisinage… Mieux vaut donc se cloîtrer devant la télé. Voilà qui tombe bien, puisque le 31 octobre est désormais prétexte à organiser un jeu de téléréalité où les participants gagneront gros s’ils réussissent à capter l’attention du plus grand nombre, peu importe comment : «l’an dernier, ça s’est terminé dans un bain de sang», fera remarquer l’un d’eux. On voit le genre…

Ici, une mère prête à tout pour gagner (Lise Castonguay); son fils paralysé par l’anxiété (Mathieu Richard); la copine de celui-ci (Ariane Bellavance-Fafard), peut-être la seule qui n’a pas encore perdu l’équilibre; un ami qui n’est plus l’ombre de lui-même (Dayne Simard) et qui emmènera un autre ami, blafard et inquiétant (Jean-Denis Beaudoin). Il y a surtout ce livreur de lait tout aussi pâle, aussi sinistre que truculent (Hugues Frenette), bien déterminé à s’incruster. La table est mise pour une soirée où personne — sur scène, du moins — ne sortira indemne.

Les codes du cinéma d’horreur 

Dans la «boîte noire» du théâtre du Périscope, une maison de contreplaqué aux fenêtres barricadées a été érigée. Elle servira bientôt de surface de projection quand la vidéo sera habilement mise à profit. Et elle en verra de toutes les couleurs dans cette pièce mise en scène par Jocelyn Pelletier, qui pige dans les codes du cinéma d’horreur : une trame sonore efficace signée Christophe Dubé, quelques éléments qui font sursauter (la célèbre technique du jump scare) et des effets spéciaux conçus par Guillaume Perreault qui ajoutent un aspect gore quand vient le temps de répandre théâtralement des fluides corporels. De quoi faire plus rire que peur. Quoique c’est souvent la réaction que ce genre d’imagerie provoque dans le public. 

À la fois touffue dans la symbolique, mais au rythme souvent trop lent, la pièce Dévoré(s) touche la cible à moitié. Au fil des rondes de téléréalité qui se multiplient et des tirades rituelles, prières malfaisantes et ritournelle obsédante qui s’accumulent, on peut en venir à trouver le temps long.  

Il faut saluer l’idée d’avoir mis le public dans le coup en lui faisant jouer le rôle des téléspectateurs de la téléréalité de Dévoré(s). Mais est-ce nécessaire de lui brûler la rétine par un abus d’éclairages qui aveuglent (ces fameux blinders...)? Si l’objectif était de créer de l’inconfort, c’est réussi. 

La pièce Dévoré(s) est présentée au Périscope jusqu’au 16 novembre. La représentation du 31 octobre sera suivie d’un bal électro. À vos masques...

Théâtre

Daniele Finzi Pasca: le legs de la joie

Quand la maladie et la mort ont emporté Julie Hamelin, sa famille théâtrale a réagi en faisant ce qui avait toujours été sa raison d’être : un spectacle, intitulé Per te. («pour toi»). Une œuvre perlée de tristesse, mais aussi de rires et de légèreté, en hommage à celle qui fût la compagne d’aventures et l’amoureuse de Daniele Finzi Pasca.

Le public de Québec a connu l’inimitable clown dans Icaro, splendide pas de deux tout en délicatesse où Finzi Pasca choisit chaque fois un spectateur pour raconter sa fable magique, qui se déroule dans une chambre d’hôpital. 

Le spectacle fut présenté au Carrefour international de théâtre à l’invitation de Bernard Gilbert, qui en était alors directeur — et qui est maintenant directeur du Diamant. Icaro eut un tel effet qu’il fut reprogrammé l’année suivante et qu’une tournée canadienne fut organisée.

À Montréal, Julie Hamelin se trouvait dans la foule, avec ses comparses du cirque Éloize. Le coup de foudre fut professionnel, les collaborations se sont multipliées. Ils ont travaillé ensemble six ou sept ans, avant que l’amour se pointe. «Étrangement, c’est là, quelques mois après, qu’on a découvert qu’elle était malade. Notre histoire, ça a été toute une histoire, qui nous a fait passer d’un hôpital à l’autre.»

Personne, sauf certains membres de la compagnie et sa famille, n’était au courant de la bataille qu’elle faisait. Deux ans après leur mariage en 2009, ils ont fondé la compagnie Finzi Pasca, qui a continué de faire de la création à échelle humaine, tout en menant des projets vertigineux, comme les cérémonies des Jeux olympiques et paralympiques de Sotchi.

«Dans la vie, si on est chanceux, on rencontre des figures comme ça. Qui t’aident, qui te poussent. J’ai eu vraiment de la chance. On travaille dans une compagnie très soudée et ma perte était la perte de tout le monde, raconte Finzi Pasca. Ce qu’on raconte dans un spectacle comme Per te., c’est que le temps aide et qu’il faut fêter la vie.»

Même s’il est né dans le deuil, le spectacle est l’un des plus drôles que la compagnie ait fait, assure le créateur. Il raconte l’histoire d’une troupe à trois mois de la première. Du théâtre dans le théâtre, acrobatique et dansant, où les concepteurs ont sculpté l’air. Portant des armures forgées par un forgeron italien, les acrobates voient leurs mouvements emprisonnés. «Un acrobate emprisonné à l’intérieur d’une matière qui pèse 40 kilos joue d’une manière dramatiquement différente», souligne Finzi Pasca, qui voulait créer un contraste en amenant aussi beaucoup de légèreté dans le spectacle. «Avec un jeu de ventilateurs, qui peuvent créer des tourbillonnements, des vortex, de la magie, on a trouvé comment faire voler des matières de manière contrôlée autour des personnages.»

Un banc, dans le spectacle, évoque ceux de Lugano, où Daniele Finzi Pasca retrouvait ses amis par tous les temps, en grandissant, et où Julie aimait aller s’asseoir, pour réfléchir, discuter et prendre l’air. «Lorsque la ville de Montréal a décidé de nommer un parc à la mémoire de Julie Hamelin, face aux bureaux du Cirque du Soleil, la ville de Lugano a donné un banc, comme celui-là», indique le metteur en scène. Plusieurs symboles qui restaient mystérieux en Russie ou au Mexique prennent ancrage dans la réalité lorsque le spectacle est présenté au Québec, sur «la terre de Julie». «Ici, on entend des rires à des endroits où on n’en avait pas entendus encore, observe Finzi Pasca. 

Pendant deux ans, Daniele Finzi Pasca n’a pas pu jouer Icaro. «Pour un moment, après la mort de Julie, j’ai eu de la difficulté à le jouer parce que c’est quelqu’un dans un hôpital, qui dit qu’il faut toujours avoir du courage, qu’il y a toujours des possibilités. J’ai recommencé il y a un an et demi. J’ai retrouvé le plaisir de raconter cette histoire.» Pour lui, la vie et la joie l’emportent, toujours.

Per te. sera présenté au Diamant du 30 octobre au 1er novembre. Daniele Finzi Pasca donnera un entretien devant public lundi à 19h dans le foyer. L’entrée est libre, mais il n’y a que cent places disponibles.

Théâtre

«Amour Amour»: renouveau dystopique

CRITIQUE / C’est à une expérience sociologique inusitée et souvent déconcertante auquelle Premier Acte convie son public pour la deuxième création de la saison. «Amour Amour» se veut une réflexion sur le conditionnement sociétal où des individus se réveillent dans un monde aseptisé, incapables de communiquer entre eux, étrangers à leur environnement. Dès lors, leur cheminement consistera à édifier des codes leur permettant de créer un semblant de communauté. Avec les inévitables écueils qui accompagnent le processus.

Dans un univers de rideaux laiteux qui confère à la scène des allures de vaisseau spatial, cinq personnages féminins s’extirpent difficilement de leur cocon de plastique et d’aluminium. Ils sont aussi dépourvus qu’un enfant à la naissance, ces êtres qui rappellent la précog Agatha, dans le film Rapport minoritaire de Spielberg. C’est la découverte des corps. Un semblant de langage prend forme. Les premiers sentiments d’effroi et d’empathie s’installent. La conscience de soi aussi, fragile.

Théâtre

Pascale Renaud-Hébert: le dilemme de la disparition

Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à quitter ses proches pour ne jamais donner de nouvelles? Se disant fascinée par les histoires de disparition, l’auteure et comédienne Pascale Renaud-Hébert a mis cette interrogation au cœur de sa pièce «Hope Town», qui s’installe à La Bordée dès le 29 octobre.

«C’est comme une affaire qui m’obsède, confirme-t-elle. Il y a toute la question de : qu’est-ce qui est arrivé. Parce que c’est ça le drame des familles et des proches des personnes disparues. Ils ne savent pas, ils ne savent jamais, il n’y a pas de deuil qui peut être fait.»

Théâtre

Jean-Denis Beaudoin: lutter contre son monstre intérieur

Curieux d’explorer le mécanisme de la peur sur scène, l’auteur et comédien Jean-Denis Beaudoin propose juste à temps pour l’Halloween «Dévoré(s)», une pièce de «théâtre horrifique» ancrée dans ses propres angoisses et explorant à la fois la crainte de l’autre et l’obsession d’être présent dans son regard.

«Dans mes pièces, le danger n’est pas extérieur aux personnages. Ils sont leurs propres dangers», évoque l’auteur, qui l’admet de lui-même : il se cache «un peu» derrière les figures qu’il décrit. «Je ne trouve pas ça intéressant de parler juste du fait que j’ai vécu de l’anxiété. Même si oui, c’est important d’en parler et c’est le propos même du spectacle», avance-t-il au fil d’une entrevue où il confiera qu’il a entrepris un exercice de psychanalyse. On aurait pu s’en douter, comme le processus avait déjà été entamé sur scène avec sa première pièce, Mes enfants n’ont pas peur du noir.

Théâtre

Un monde de possibles dans La république des rêves

Dans La république des rêves, il n’y a pas d’acteurs, mais des habitants. D’ailleurs, le jeu n’est pas accompli par les comédiens, mais bien par les spectateurs.

On parle de spectateurs, mais dans ce parcours déambulatoire créé par le Théâtre À l’Envers et présenté dans le cadre de Québec en toutes lettres, il n’y a rien de passif. «On est dans le théâtre relationnel», explique Benoît Gasnier, l’un des trois créateurs derrière le projet. «Avec le Théâtre À l’Envers, on travaille beaucoup sur la relation qui se crée avec les spectateurs. C’est pour ça qu’on a toujours des petites jauges, jamais vraiment plus de 60 personnes à la fois», poursuit-il. 

Le Soleil a eu droit, jeudi, à une visite des coulisses de cette expérience théâtrale, inspirée d’une nouvelle écrite par Bruno Schulz. Tentons ici d’en résumer l’essence. À leur arrivée au sous-sol de la Maison de la littérature, dans la zone où se trouve la petite scène, les participants seront accueillis par François Lavallée, un conteur de Montréal, qui les fera participer à sa fabrique de slogans. Par grappe de dix, ils franchiront ensuite le vestiaire, un petit espace sombre où les odeurs réveillent des souvenirs. Benoît Gasnier invitera ses convives à dépoussiérer leurs habits, avant de passer dans la zone principale, aménagée dans la petite agora. 

À ce moment, c’est Julie Seiller qui prend le relais pour proposer différents jeux et explorations. On trouve plusieurs petites zones : une roseraie où l’on est invité à recréer une odeur d’enfance; un endroit où l’on peut dormir debout, en écoutant différentes bandes sonores; un jeu de brindilles où l’on devient architecte de nuages… «On essaie vraiment de développer un langage sensoriel», détaille François Lavallée. L’idée, explique-t-il encore, est de retrouver un certain élan créatif de l’enfance. 

Théâtre

Gabriel Cloutier Tremblay: éloge de la candeur

C’est peut-être l’ultime symbole du renouveau… Un groupe d’adultes se réveillent dans un lieu commun en ayant tout oublié : souvenirs, référents sociaux, langage. Ils ont été remis à neuf, en somme, et devront se créer leur propre société. Voilà la prémisse de la pièce «Amour Amour», que Gabriel Cloutier Tremblay a imaginée dans une réflexion ancrée dans le temps, une quête de candeur et une interrogation sur la valeur des choses.

«Je me questionnais beaucoup sur le conditionnement social, explique-t-il. Je ne prétends pas arriver avec une idée nouvelle. On a vu maintes et maintes fois ce genre de processus dystopique. Ou même cette réflexion sur le fait qu’on est dans une culture de performance. Je voulais me concentrer sur le fait qu’on n’a plus le temps de contempler les choses.»

Théâtre

Denis Bouchard : Si Dieu existe...

Denis Bouchard travaillait sur son spectacle «Le dernier sacrement», qui aborde les thèmes de la mort et des religions, quand le débat sur laïcité a une nouvelle fois fait des vagues. Pour l’auteur, metteur en scène et comédien, ç’a été «la cerise sur le sundae».

«La réalité a rejoint la fiction, d’une certaine façon, évoque-t-il. Moi, il y a beaucoup de choses que j’avais à dire là-dessus depuis longtemps.»

Théâtre

«Je cherche une maison qui vous ressemble»: chercher la flamme perdue

CRITIQUE / «C’est un hommage que je veux faire. Pas une tragédie grecque», lance à un moment Catherine Allard dans «Je cherche une maison qui vous ressemble», spectacle inspiré de Pauline Julien et Gérald Godin qui s’est installé au Périscope mardi. Et quel hommage ses complices et elle leur rendent! Vivant, vibrant, minutieux, senti… On en ressort gonflé d’inspiration, mais aussi d’une grisante nostalgie.

Alliant théâtre, chanson et poésie; mettant à profit des images d’archives et des extraits de la correspondance du couple (rassemblée dans le livre La renarde et le mal peigné), le spectacle créé l’an dernier à Montréal multiplie les angles d’attaque pour couvrir son sujet. Et il s’avère d’une indéniable efficacité.

Instigatrice du projet, la comédienne Catherine Allard a eu l’idée de cet hommage pour souligner le 20e anniversaire du décès de Pauline Julien, qui s’est enlevé la vie en octobre 1998. Elle s’est entourée de l’autrice Marie-Christine Lê-Huu et du metteur en scène Benoît Vermeulen. Sur scène, elle côtoie le comédien Gabriel Robichaud et les musiciens Gaël Lane Lépine et Cédric Dind-Lavoie. Une solide équipe, en somme. Mais en répliques comme en chansons, c’est vraiment elle qui captive par sa fougue, sa justesse et sa passion. 

Une grande histoire

L’histoire de Pauline Julien et de Gérald Godin en est une grande. D’amour et de politique, de poésie et de fierté, de ferveur et de soif d’émancipation, d’action et d’engagement plutôt que de passivité. C’est une histoire tragique, aussi, quand on pense que cet homme d’idées a été emporté par un cancer du cerveau et que cette femme de mots, frappée par une aphasie dégénérative, les a peu à peu perdus. Je cherche une maison qui vous ressemble navigue dans tous ces aspects avec agilité, avec des personnages qui se racontent eux-mêmes à diverses époques de leur vie, à travers leurs œuvres… et même après leur mort. 

On apprécie d’ailleurs ces moments où les interprètes et leurs sujets se répondent. Comme cet instant où Robichaud commence à réciter l’Énumération de Godin, qui terminera le texte sur l’écran dans un extrait de La nuit de la poésie. Ou quand la vraie Pauline prend le relais pour la fin du Temps des vivants

Afin de mettre leur hommage dans un contexte actuel, les comédiens vont jusqu’à «tricher» en faisant tomber le quatrième mur. À plusieurs reprises, Catherine Allard et Gabriel Robichaud abandonnent leurs personnages pour expliquer leurs motivations ou leurs doutes concernant le projet souverainiste. La pièce met en exergue le fait que Pauline Julien et Gérald Godin représentent le symbole d’une «époque incandescente» de l’histoire du Québec. Une époque révolue, pouvons-nous aussi avancer. Catherine Allard fait le pari que de voir le feu qui animait ces amoureux peut encore être contagieux. De quoi doublement attiser la nostalgie, tant de ceux qui y étaient que de ceux qui auraient sans doute aimé y être...

Le spectacle Je cherche une maison qui vous ressemble est présenté au Périscope jusqu’au 19 octobre. Il se promènera aux quatre coins du Québec d’ici au printemps 2020.

Théâtre

«Là où le sang se mêle»: important dialogue

CRITIQUE / Dans un contexte culturel (et un médium théâtral) où les voix des Premières Nations sont sous-représentées, de voir une pièce comme «Là où le sang se mêle» revêt une pertinence certaine. Si la version mise en scène par Charles Bender présentée ces jours-ci au Diamant n’évite pas quelques maladresses, on doit saluer cette main tendue et cette ouverture au dialogue.

Traduit de l’anglais par Bender, le texte original de Kevin Loring a été récompensé d’un prix du Gouverneur général en 2009. On peut comprendre pourquoi, si l’on considère la portée sociale qu’il peut offrir dans un discours public où les Autochtones sont souvent réduits à des stéréotypes.

Pourtant, loin de mettre des lunettes roses, l’auteur joue d’abord lui-même dans les mêmes eaux avant d’approfondir la question. Si le titre de Là où le sang se mêle fait référence au croisement de deux rivières, une grande partie des scènes de la pièce se déroulent dans un bar, où les amis d’enfance Floyd (Marco Collin) et Quêteux (Charles Bender) viennent s’échouer. S’ils se colletaillent avec une certaine bonhommie sous les yeux d’un barman blanc (Xavier Huard) qui leur fait crédit, leur trouble est grand. Tous deux survivants des pensionnats autochtones, ils vivent avec les conséquences des sévices qu’ils ont subis : alcoolisme, consommation de drogue, criminalité, violence, problème de jeu… 

Le retour dans la région de la fille de Floyd viendra bouleverser un certain ordre établi où chacun a enfoui ses traumatismes. Fillette, Christine (Soleil Launière) a été enlevée à son père endeuillé jugé inapte à prendre soin d’elle. Élevée en ville, elle souhaite reconnecter avec ses racines et connaître sa propre histoire. Sa présence viendra malgré elle rouvrir des blessures… Mais aussi lancer un dialogue libérateur.