«J’étais dans un restaurant et à ma grande stupéfaction, j’écrivais en anglais au lieu d’écrire en français. Je ne l’avais pas décidé», se remémore l'auteur Larry Tremblay au sujet de sa pièce.

«The Dragonfly of Chicoutimi» revit à La Bordée

Au milieu des années 90, alors que le débat référendaire était sur toutes les lèvres, Larry Tremblay a un jour pris son stylo et s’est mis à écrire… en anglais. Loin de freiner cet étonnant élan, l’auteur l’a laissé couler librement, sans se poser de questions. Ç’a donné «The Dragonfly of Chicoutimi», singulier objet théâtral qui revit dès mardi à La Bordée dans une mise en scène de Patric Saucier.

Vingt-trois ans après la création de ce spectacle unique en son genre, son auteur le jure: rien n’a été prémédité. «J’étais dans un restaurant et à ma grande stupéfaction, j’écrivais en anglais au lieu d’écrire en français. Je ne l’avais pas décidé», évoque l’écrivain, observant avec le recul qu’il y avait là certainement l’expression d’une préoccupation sur l’identité et la culture québécoise. 

«C’est étrange, ajoute le créateur. En écrivant la première phrase, j’aurais pu m’arrêter là. Mais non, j’ai continué. J’ai rempli deux carnets en l’espace de trois semaines. Ç’a donné The Dragonfly of Chicoutimi.»

La pièce se décline comme un tête-à-tête avec un certain Gaston Talbot. Après un traumatisme dont nous apprendrons la nature au fil de son monologue, ce dernier s’est levé un matin en ayant oublié sa langue maternelle. C’est donc en anglais — mais l’anglais d’un francophone, précisons-le — qu’il s’entretient avec le public dans ce qui s’apparente d’abord à une conférence, qui glissera vers les confidences, puis une confession. 

«C’est un anglais qui est écrit ou parlé par un francophone qui ne sait pas très bien l’anglais, précise Larry Tremblay. Après, je me suis auto-enquêté en me demandant: “mais d’où vient cet anglais?” Je me suis aperçu un peu plus tard que ça venait des chansons que j’écoutais quand j’étais ado: les Beatles, les Rolling Stones, Led Zeppelin. Il y a des rythmiques dans le texte qui ressemblent vraiment à des chansons, parfois.»

D’un seul jet

Larry Tremblay raconte avoir écrit The Dragonfly… en un seul jet et avoir très peu modifié son texte, même après avoir consulté des anglophones qui lui ont souligné certaines incongruités dans les structures des phrases ou le choix des mots. «Je me suis dit que si je corrigeais trop, ça changerait trop la nature même du texte. Il fallait vraiment garder cet anglais atrophié et bizarre», évoque celui qui a été surpris d’entendre des spectateurs torontois souligner le côté poétique de son texte. «Ce n’est jamais arrivé à Montréal!» lance-t-il. 

Au final, l’auteur estime que cette parenthèse anglaise l’a aidé à devenir un meilleur écrivain en français. «Je n’avais plus de contrainte grammaticale ou de vocabulaire. Je n’avais plus d’autocensure. Je n’avais pas peur de faire des fautes», raconte-t-il. Une libération qu’il a gardée pour la suite. «C’est comme si je me surveillais trop quand j’écrivais. Un écrivain a besoin d’espace et de liberté pour que son imaginaire s’étale dans l’espace...» 

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L’orangeraie gagne encore du terrain

Véritable phénomène littéraire, le roman L’orangeraie de Larry Tremblay continue de faire son chemin sur la planète. «Je pense que nous en sommes à la 18e traduction, avance l’auteur. L’édition en ukrainien vient de sortir. Les versions turque, grecque et arabe s’en viennent. Je suis content parce qu’il y a très peu d’œuvres traduites en arabe. L’orangeraie était sortie en hébreu il y a déjà deux ans. Je suis content que ça sorte en arabe.»

Le livre raconte l’histoire des jumeaux Amed et Aziz, qui grandissent somme toute paisiblement dans un pays en guerre jusqu’à ce que l’un d’eux soit appelé à se sacrifier pour la cause. Adapté au théâtre — la pièce a notamment été présentée au Trident au printemps 2016 —, le roman deviendra en 2020 un opéra. «J’ai déjà terminé le livret, confirme l’écrivain. Je travaille avec un compositeur franco-libanais qui habite Paris et qui s’appelle Zad Moultaka. Il est aussi un artiste en arts visuels. C’est un compositeur vraiment très, très talentueux.»

Un projet de long-métrage est aussi toujours dans les cartons. «Le producteur montréalais a renouvelé l’option», laisse entendre Larry Tremblay, précisant que l’adaptation, si elle se concrétise, sera un processus de longue haleine. «Faire un film avec L’orangeraie, ça demande de gros moyens, explique-t-il. On ne peut pas imaginer un petit film, c’est ça le problème. Ça implique de tourner à l’étranger et on se pose la question à savoir dans quelle langue on ferait ça. D’où le fait que ça prend beaucoup de temps.»  

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LE LABORATOIRE DE LANGUE DE JACK ROBITAILLE

Porté par le regretté Jean-Louis Millette à la création de The Dragonfly of Chicoutimi, le singulier rôle de Gaston Talbot sera repris dès mardi par Jack Robitaille. Le comédien d’expérience a vu comme un laboratoire le travail sur ce texte particulier, écrit dans un anglais bancal, entre la conférence et la confession. Retour avec lui sur son travail de préparation. 

Malgré le texte en anglais, la pièce est faite pour être jouée devant un public francophone, note Jack Robitaille.

Q Que dites-vous aux spectateurs qui pourraient être intimidés à l’idée d’aller voir une pièce en anglais?

C’est quand même un pari inouï de faire un texte en anglais s’adressant à des francophones. Là-dessus, je veux quand même rassurer le public. Moi, j’ai joué dans toutes sortes de pièces dans ma vie, dont du Molière. Au niveau de l’écoute, ce n’est pas plus exigeant cette pièce-là qu’une pièce de Molière. C’est fait avec des mots qu’on comprend, avec des structures qui sont parfois francophones. Je sais qu’il y a une appréhension, que des gens se disent qu’ils ne comprendront rien. Moi je dis: «si vous comprenez Molière, vous allez comprendre, même si ce n’est pas la langue de Molière.» L’oreille s’habitue. Même si un mot peut nous échapper, ça reste un vocabulaire simple et des situations simples. 

Q Comment avez-vous abordé ce texte de Larry Tremblay?

R Je ne suis pas un anglophone, je baragouine l’anglais. Il faut dire que la pièce est faite pour être jouée devant un public francophone. Les erreurs de prononciation les accents mal placés sont acceptés. […] Pour moi, c’est comme un théâtre expérimental. J’aborde ça comme si je jouais dans une pièce à Premier Acte avec quelque chose d’inusité. La pièce a été vue, mais pas tant que ça. Ça va être une découverte pour beaucoup de monde. Je le prends comme un laboratoire. C’est tellement inusité, tellement déstabilisant au départ que pour moi, le spectacle a ce caractère-là. Et c’est ce qui m’a souri là-dedans. Même si la pièce a fait ses preuves, ç’a été devant un public relativement restreint. On va continuer à déstabiliser notre monde, mais de façon sympathique. Ç’a été une préoccupation du metteur en scène Patric Saucier. On n’ira pas dans l’hermétisme. Les clés de compréhension sont toutes là. 

Q Est-ce que ce spectacle vous a demandé davantage de préparation qu’une pièce plus conventionnelle?

Oui, ç’a été plus long. C’est la même chose quand on joue un classique: un Shakespeare en français ou un Molière. C’est une langue qui est loin de la nôtre. Il y a des tournures qui ne nous appartiennent plus. C’est la même chose dans le théâtre de Shakespeare, qui est plein d’images et de métaphores qui ne sont pas toujours faciles à comprendre parce qu’il était quand même très accroché à son époque. Ça m’a pris plus de temps qu’une pièce de Michel Marc Bouchard, par exemple, où c’est une langue d’auteur, mais qui est plus proche de celle qu’on parle.  

VOUS VOULEZ Y ALLER?

• Quoi: The Dragonfly of Chicoutimi

• Quand: 30 octobre au 24 novembre

• Où: La Bordée

• Billets: 38$

• Info.: bordee.qc.ca