Le pianiste français Alexandre Tharaud

Tharaud inédit: vers l'inédit, et plus loin encore

CRITIQUE / Il fallait déjà un certain cran pour concocter le dernier programme de la saison des Violons du Roy autour d'une toute nouvelle création de musique contemporaine. Y accoler, en plus, une pièce aussi tapageuse et clownesque que Divertissement d'Ibert était carrément casse-gueule.
Un risque que le chef Mathieu Lussier a choisi d'assumer sans trembler, en faisant pleinement confiance au public et à ses collègues.
Ce choix très singulier, à mille lieues du répertoire tout en fougue et en finesse qu'on entend habituellement aux Violons du Roy, a dû en faire sourciller quelques-uns. Mais quel plaisir sur scène! Les musiciens se sont lancé à fond dans l'exécution de cette pièce qui navigue entre les segments hyperactifs, les cadences pataudes, les citations ironiques et un débordement quasi psychotique qui donne l'impression d'être plongé dans l'univers de Qui veut la peau de Roger Rabbit?
Plutôt que d'expédier une pièce contemporaine en début de concert, les Violons en ont fait la pièce de résistance de leur programme. Il faut dire qu'il s'agissait en quelque sorte d'une carte blanche à Alexandre Tharaud. Le pianiste français, complice de longue date de l'orchestre de chambre, dédie tout un pan de sa pratique à la musique contemporaine. Le compositeur argentin Oscar Strasnoy a travaillé toute la semaine à Québec pour créer Kuleshov, expressément pour Tharaud et les Violons.
À partir d'une réflexion sur l'effet Koulechov, un principe étudié en cinéma qui consiste à intercaler une image récurrente parmi des images changeantes pour en changer la résonance chez le spectateur, il a créé une oeuvre aux ambiances changeantes, dont plusieurs segments auraient pu accompagner un film noir.
Des pluies de notes aiguës descendantes, une ritournelle nonchalante, des moments d'une douceur suspendue, une mélodie qui se désarticule, des répétitions étourdissantes, des envolées jazzées, des portions presque éthyliques... Les moindres couleurs de la partition étaient portées par Tharaud dans tout son corps, par moment traversé de secousses. La concentration se lisait sur les visages des musiciens, entièrement dévoués à cette naissance surprenante.
La deuxième portion du concert était sous le signe du romantisme et de l'enchantement. Les Violons ont livré une magnifique interprétation de Siegfried Idyll de Wagner, une pièce douce et raffinée, aux emportements bien dosés, mesurés. Il suffisait de se laisser bercer pour avoir le coeur en fête. C'était beau de voir Lussier diriger La Valse de l'empereur de Strauss II comme s'il dansait avec l'orchestre, insistant avec une délicieuse lenteur sur certains passages avant de guider les musiciens vers des envolées rondes et chantantes.
Le concert était présenté au Palais Montcalm jeudi soir et sera repris vendredi soir à la salle Bourgie, à Montréal.