Le documentaire «La mosquée : une communauté menacée» permet de mesurer comment la tragédie de la Grande Mosquée de Québec a marqué la communauté musulmane.

Mosquée: l’ampleur des dommages

CHRONIQUE / Ils sont encore nombreux à refuser de qualifier la tuerie de la Grande Mosquée de Québec d’acte terroriste. «Je pense pas qu’il y ait de l’islamophobie au Québec», a dit notre premier ministre, François Legault. Pour plusieurs, Alexandre Bissonnette n’était qu’«un pauvre type», un être malade, qui n’a pas commis ces six meurtres par idéologie, mais dans un accès de folie.

Bien difficile de nier l’existence d’islamophobie au Québec après avoir vu La mosquée : une communauté menacée, que diffuse Canal D jeudi soir à 22h. Suivre le quotidien des proches des victimes de la tuerie, comme le fait Ariel Nasr dans ce documentaire, permet de mesurer l’ampleur des dégâts, de voir comment la tragédie du 29 janvier 2017 a bousillé leur vie. Et ça arrache le cœur.

Le sentiment d’insécurité de cette communauté à Québec ne s’est jamais atténué. Elle déplore que les discours haineux aient repris de plus belle, que des groupes d’extrême droite décomplexés soient sortis en public en lançant des propos racistes, dans l’impunité la plus totale. «Comment voulez-vous que je ne sois pas inquiet?» demande Rachid Rafah, né en Algérie, et qui est arrivé au Québec en 1975. «La police ne nous protège pas», dénonce-t-il.

Les témoignages sont lourds de sens. Mohamed Hafid, qui a survécu à l’attaque de la mosquée, s’est fait dire par son fils de 10 ans : «Papa, je sais pas comment faire si je t’avais perdu. Pourquoi ils ont fait ça?» Le père ne sait que répondre, et la question tire les larmes. La douleur est encore vive pour Najat Naanaa, veuve d’une des victimes, Azzeddine Soufiane, qui confie à la caméra : «Ce jour-là, moi aussi, je suis morte.»

Placée au centre de tous ces témoignages, l’affirmation du premier ministre François Legault sur l’absence d’islamophobie au Québec choque et paraît absurde. C’est la force du documentaire : nous mettre au visage nos contradictions.

Au lendemain de la tragédie, l’ancien agent du SCRS, Michel Juneau-Katsuya, a affirmé que certains animateurs de radio de la région de Québec avaient «du sang sur les mains». Le documentaire ne va pas aussi loin, mais pointe du doigt, sans les nommer, certaines stations de la capitale qui attiseraient les discours haineux. Outre Sylvain Bouchard, qui avait estimé ne pas en avoir fait assez pour faciliter le dialogue avec la communauté musulmane, un geste noble, bien peu ont reconnu quelque tort que ce soit. Est-ce si difficile de faire preuve d’empathie envers des concitoyens qui ont vécu un drame sans nom et en portent toujours les séquelles, peu importe leur religion?

Ceux qui ont suivi de près le dossier, notamment dans les pages du Soleil, n’apprendront pas tant de choses en regardant La mosquée : une communauté menacée, qui date un peu — les dernières images ont été tournées en février. Mais l’œuvre est nécessaire pour saisir tous les dommages causés. Plusieurs visages vous seront même familiers, dont celui d’Aymen Derbali, survivant pris en charge par l’Institut de réadaptation en déficience physique après avoir reçu plusieurs balles, et qui suscite l’admiration par son courage et sa persévérance.

Le nom d’Alexandre Bissonnette ne sera prononcé qu’en fin de documentaire, alors que les familles apprennent le verdict de la cour, qu’elles trouvent infiniment trop clément et qu’elles reçoivent comme une claque au visage. Heureusement, on conclut l’heure sur une note d’espoir. Tout n’est pas noir : on souligne l’élan de solidarité et de sympathie de nombreux Québécois de souche à l’égard de la communauté musulmane de Québec. Il ressort toutefois de l’œuvre d’Ariel Nasr le sentiment qu’ils ont été abandonnés depuis, et qu’une commémoration annuelle ne suffira pas à apaiser leur peine et leur insécurité.