Ce rôle dans Faits divers, Marie-Ève Beaulieu l’attendait depuis longtemps. Tellement qu’elle en était presque à se demander si le métier voulait encore d’elle...

Marie-Ève Beaulieu, l’avocate au congélo

CHRONIQUE / Certains la découvrent, d’autres savent qu’ils l’ont vue quelque part, plusieurs la retrouvent avec plaisir. Mais où était donc Marie-Ève Beaulieu, si convaincante dans le rôle de l’avocate folle dingue Anne Dupuis dans Faits divers, l’un des personnages les plus flamboyants de l’automne télévisuel?

Originaire de Cowansville, dans les Cantons-de-l’Est, la comédienne a tenu plusieurs rôles après sa sortie du Conservatoire d’art dramatique de Montréal en 2004, à la télé dans Minuit, le soir, Les hauts et les bas de Sophie Paquin et Virginie, où elle a été durant deux saisons la sœur de la deuxième Virginie, Stella Charest, vivant avec une déficience intellectuelle. Puis, silence radio de cinq ans, une éternité dans la carrière précaire d’une actrice.

Ce rôle dans Faits divers, l’actrice de 36 ans l’attendait donc depuis longtemps. Tellement qu’elle en était presque à se demander si le métier voulait encore d’elle. «Durant ces cinq années, je sentais quand même que ça pouvait changer, parce que je passais des auditions. Chaque fois, je sentais que ça passait proche. Je ne lâchais pas», dit-elle.

Puisqu’il fallait gagner sa vie, elle a tout essayé et tenté de travailler comme serveuse. «Même pour ça, on ne me prenait pas. Là où j’allais, les gens me reconnaissaient, me disaient qu’ils m’aimaient, mais en bout de ligne, ne m’engageaient pas. Je me disais : ‘‘Coudonc, je suis vraiment mal barrée!’’ Tu vois dans l’œil de l’autre qu’il ne comprend pas pourquoi je ne travaillais pas dans mon domaine.» Puis, elle a travaillé dans des garderies, enseigné le théâtre aux enfants et même eu un emploi de vendeuse dans une boutique de vêtements. Avant de décrocher enfin ce rôle en or. 

Tout un numéro que cette Anne Dupuis, avocate véreuse et névrosée, doublée d’une psychopathe improvisée, qui dissimule sa victime dans un congélateur. Un personnage très physique, toujours dans l’action, qui court partout. Pensons seulement à cette scène où Anne Dupuis doit soulever le cadavre avec son tracteur. Ou cette autre, où elle doit le déterrer pour en prélever un échantillon. «Je me sentais comme à Fort Boyard! C’était plutôt amusant», confie la comédienne. Ce sont pourtant les scènes de confrontation avec Mike Pratt (Fabien Cloutier) qu’elle a trouvées les plus complexes à jouer.

Un rythme exigeant, mais stimulant pour l’actrice, qui a dû tourner 75 scènes en à peine 15 jours. «J’avais des journées énormes. Les choses déboulent, t’es en mission et t’as pas le temps de ressortir la tête entre chaque scène. Mais j’ai fait ça avec une joie immense, en me disant que je ne savais pas combien de fois ça pouvait passer dans une vie, un rôle comme celui-là.»


Marie-Ève Beaulieu dans Faits divers

Au moment de passer l’audition, Marie-Ève Beaulieu ne connaissait pas l’histoire véritable de Claire Lortie, cette avocate accusée, mais acquittée du meurtre de son ex-conjoint, dont le cadavre mutilé avait été retrouvé dans un congélateur enfoui sous terre, dans les années 80. «Je suis consciente que ça reprend beaucoup les mêmes événements. Je me suis informée sur le cas par curiosité, mais je ne me suis pas du tout basée là-dessus pour mon interprétation. J’ai créé un personnage de toutes pièces, dans mon univers à moi.»

L’avocate de Faits divers «aux petits pas pressés» — c’est dans la description de l’auteure Joanne Arseneau — est le «premier rôle de madame» de Marie-Ève Beaulieu, qui jouait surtout «les petites filles douces». Tout le look sculptural, «plus blanc que blanc», imaginé par Carmen Alie aux costumes, rend le personnage encore plus typé. «C’était magique de jouer dans un univers aussi grotesque et humoristique, plein d’ironie. J’aimais déjà beaucoup le travail de Joanne Arseneau, j’avais adoré La loi du cochon, une autre tragédie en milieu rural, là d’où je viens.»

Les acteurs, qui ne disposaient au départ que des textes des sept premiers épisodes, ignoraient quel virage prendrait leur personnage. «Quand on tournait, on ne se rendait pas vraiment compte que c’était drôle. Nous, on jouait ça comme une tragédie.»

Anne Dupuis est certainement le personnage le plus tordu de sa carrière, mais pas son premier hors normes, comme celui d’Agnès, sa serveuse «avec un grain dans la tête» de Minuit, le soir. «Les gens me demandaient souvent si j’avais peur d’être cataloguée dans les rôles de folles. Moi, je n’étais pas inquiète. Mais quand j’ai constaté que j’avais moins de rôles, je me suis demandé si ça n’avait pas un lien.»


Quand on tournait, on ne se rendait pas vraiment compte que c’était drôle. Nous, on jouait ça comme une tragédie
Marie-Ève Beaulieu, au sujet de Faits divers

Après avoir été si longtemps privée de sa passion, Marie-Ève Beaulieu voit l’avenir avec optimiste et adorerait rejouer la femme fatale, loin de la candeur des rôles qu’on lui a beaucoup attribués. Elle sera sur les planches du Théâtre du Nouveau Monde dans Les fourberies de Scapin en janvier et à la salle Albert-Rousseau en mars. Elle a dans ses cartables des bribes d’un spectacle de cabaret, qui lui permettrait de chanter et de danser, une autre de ses passions. Et toujours l’envie de travailler avec son frère cinéaste, Justin Beaulieu, récompensé tout récemment à la Course des régions pancanadienne. «J’ai tout un monde intérieur qui a besoin d’exploser», dit-elle.

Il ne reste que deux épisodes à Faits divers, que 703 000 fidèles savourent chaque lundi à 20h sur ICI Radio-Canada Télé. Anne Dupuis s’en sortira-t-elle indemne? «Dans les derniers épisodes, on sent une espèce de filtre qui s’installe dans son visage. Elle devient plus zombie, déconnectée, moins dans la maladresse. Elle y va sans émotion, sans pitié», affirme l’actrice, superbement dirigée par le réalisateur Stéphane Lapointe.

Anne Dupuis pourrait-elle revenir dans une deuxième saison de ce Fargo de Mascouche? Encore faut-il qu’elle survive à la première, et que le diffuseur commande une suite. De plus, l’auteure avait déjà indiqué qu’on repartirait une toute nouvelle enquête dans une éventuelle deuxième saison. Une question tout aussi nébuleuse qu’une enquête de Constance Forest dans Faits divers.