La quotidienne District 31 attire chaque soir 1,2 million de personnes devant le petit écran, un succès inégalé.

Le phénomène District 31

On s'est demandé tout l'hiver si Nadine et Patrick, les deux enquêteurs vedettes de District 31, allaient partir comme prévu à la fin de la saison, ou si les producteurs avaient réussi à convaincre Magalie Lépine-Blondeau et Vincent-Guillaume Otis de rester. À quelques jours de la finale, jeudi à 19h à ICI Radio-Canada Télé, on en est à se demander si l'un ou l'autre s'en sortira même vivant.
Luc Dionne, l'auteur de <i>District 31</i>
Avec Laurent (Patrick Labbé) dans la nature, et un Kevin (Alexandre Goyette) instable et confus, on peut s'attendre au pire. Sur le retour ou non de ses deux héros, l'auteur Luc Dionne se montre aussi peu bavard que ses suspects en interrogatoire. «Je ne réponds pas à ça!» On risque seulement d'être fixés au dernier épisode. «Ou pas», dit-il avec délice.
L'auteur a été dépassé par le succès inattendu de sa quotidienne, en ondes depuis septembre. Alors que l'écoute en direct est en baisse à la télévision, District 31 rivait jusqu'à 1,2 million de fidèles devant leur écran, quatre soirs par semaine. «Le buzz est encore plus fort qu'Omertà. Les gens m'arrêtent, m'en parlent. C'est ça, mon paramètre, plus que les chiffres, qui sont en dehors de notre contrôle», confie Luc Dionne, qui reste sceptique à propos des sondages.
Les vies de Patrick et Nadine (Vincent-Guillaume Otis et Magalie Lépine-Blondeau) sont-elles en danger?
Avec District 31, on est dans la fiction, mais pas tout à fait. Certains soirs, on avait l'impression que la série était le prolongement des nouvelles, notamment avec les scandales qui ont secoué le Service de police de la Ville de Montréal. Luc Dionne, qui avait pourtant écrit les scènes bien avant, dit n'avoir rien inventé. «Toutes les guerres de clans au SPVM, ça fait des années que ça dure. La guerre entre le clan italien et la gang de [l'ex-enquêteur] Philippe Paul, pour quelqu'un qui suit l'actualité policière, ce n'est rien de nouveau. La distribution non consensuelle de matériel pornographique, ce n'est pas moi qui ai inventé ça. Ça existe et ça va continuer d'exister.» Aussi dire que tout le scandale autour de l'espionnage des journalistes ne l'a pas vraiment étonné. Il croit cependant que les juges de paix accordent beaucoup trop facilement des mandats de surveillance policière du genre. «Si j'avais écrit ça, tout le monde aurait ri de moi», dit-il. 
Passionné des affaires policières depuis toujours, Luc Dionne connaît le domaine sur le bout de ses doigts. «J'écoute très peu de séries de fiction, mais je me demande s'il y a un seul documentaire que je n'ai pas vu, sur des trucs policiers et des procès. Ma vidéothèque en est pleine», dit-il. Un doute sur la crédibilité d'une intrigue ou d'une procédure? Un coup de téléphone ou un message à un de ses nombreux contacts, il a la réponse en quelques secondes.
Nadine et Patrick
Luc Dionne admet avoir pris son temps avant de réunir enfin Nadine et Patrick, qui ont passé une bonne partie de la saison à se courtiser subtilement. «J'ai voulu les réunir à la Saint-Valentin, mais ma blonde trouvait ça trop cucul! Alors, j'ai visé le 100e épisode, et c'est ce qui est arrivé. Je trouvais qu'il y avait quelque chose de fort à entretenir le désir longtemps. J'ai l'air d'un dur, mais je suis un grand romantique!»
Poupou et Isabelle (Sébastien Delorme et Hélène Bourgeois Leclerc) n'en sont pas à leur premier différend.
Certains fidèles de l'émission prenaient la chose tellement au sérieux qu'ils menaçaient l'auteur de ne plus la regarder s'il tardait trop à les mettre ensemble. «Je reçois des messages intenses, ça me fait rire. J'étais parti avec l'idée d'une relation qui n'aboutirait jamais. Mais à un moment donné, les personnages ne t'appartiennent plus. Bien sûr, je pourrais dire au public: "Je vais faire ce que je veux."» Cette fois, il l'a écouté.
Plus encore que le public, le jeu des acteurs peut vraiment influencer l'écriture de l'auteur. Prenez Patrick Labbé. Son personnage, Laurent Cloutier, devait disparaître après avoir été poussé à démissionner. «Toute l'histoire de l'écoute électronique, c'était pour me permettre de nourrir le personnage de Patrick. Je le trouvais trop bon pour le faire disparaître», explique Luc Dionne.
Toilettes
Les vieux fans d'Omertà se souviennent des scènes dans les toilettes, toujours un peu loufoques. La salle de bain tenait aussi un rôle important dans Bunker, le cirque, la série suivante de Luc Dionne. Et voilà qu'on a eu notre lot de moments savoureux au petit coin dans District 31, avec comme enjeu majeur le fameux sèche-mains. Parlez-lui des toilettes, et l'auteur s'emballe. «Dans une autre vie, je dois être mort dans les toilettes! Moi, la salle de bain, c'est un endroit où je peux me choquer ou faire rire. Les affaires de sèche-mains, ça me met complètement à l'envers. Les distributrices de savon, les toilettes qui flushent mal. En voyage ou avec des amis, j'ai toujours une histoire qui est arrivée dans les toilettes. Je ne sais pas pourquoi», raconte l'auteur avec un certain amusement.
En pleine écriture de la troisième saison de Blue Moon, qui sera tournée cet été, Luc Dionne compte s'accorder des vacances prochainement. Cent-vingt épisodes, ça use son homme. «J'avoue que je me fatigue plus vite qu'avant. J'ai besoin de bouger, j'aime beaucoup m'entraîner, ce que j'ai négligé depuis l'automne.» Rien cependant pour distraire l'auteur du plaisir d'entreprendre la deuxième saison. On parle de Nadine et Patrick, mais qu'adviendra-t-il d'Isabelle (Hélène Bourgeois Leclerc), qui a joué avec le feu récemment? De Poupou (Sébastien Delorme), qui se frotte à de dangereux personnages? Et de tous les autres? Plus que quatre épisodes avant de languir jusqu'à l'automne!
De Marilyn à District 31
Le téléroman <i>Marilyn</i>, avec Louisette Dussault, a ouvert la voie aux autres quotidiennes dramatiques de 19h à Radio-Canada.
Vous vous souvenez de Marilyn, cette quotidienne sur une femme de ménage (Louisette Dussault), qui finissait par accéder à la mairie de Montréal? Mis en ondes à l'automne 1991, le téléroman de Lise Payette connaîtra trois belles saisons, lançant une longue tradition dans la case du lundi au jeudi à 19h, à Radio-Canada.
On l'oublie, mais l'arrivée des dramatiques quotidiennes est née d'un échec cuisant, celui de CTYVON, la série humoristique d'Yvon Deschamps sur le quotidien d'une chaîne de télévision, en 1989-90. Alors directrice générale des programmes à Radio-Canada, Andréanne Bournival a dû gérer cette crise qui s'est étendue jusqu'à la fin de la saison comme un long cauchemar. «Une série crève-coeur, conçue un peu en catastrophe et lancée trop vite, se souvient-elle. C'était un contrat de 39 semaines. Après 26, j'ai mis fin à ce contrat-là. Sinon, on étirait l'agonie.»
Quand est arrivé le projet de Marilyn, écrit par Lise Payette, il n'était pas question de reproduire les mêmes erreurs. «On a beaucoup appris de CTYVON. Cette fois, les textes étaient écrits à l'avance. L'équipe avait ses studios à la Cité-du-Havre, loin de la maison mère, pour créer un vrai cocon de travail. L'expérience de Marilyn a été inspirée par ce qui n'avait pas marché à CTYVON. Au moment du lancement, on n'était pas pris au dépourvu, on savait où on s'en allait.»
Marina Orsini et ses élèves dans <i>30 vies</i> en 2011
La mise en place d'une case horaire de fiction quotidienne à Radio-Canada figure certainement parmi les fiertés d'Andréanne Bournival, qui est restée en poste de 1988 à 1992, avant d'occuper des postes de direction à TV5, Canal D et l'Office national du film. «Fabienne [Larouche] m'a déjà dit que s'il n'y avait pas eu Marilyn, il n'y aurait pas eu Virginie et les suivantes, qu'elle mène de main de maître, avec pas plus de moyens qu'on en avait.»
Mme Bournival est d'ailleurs une fan invétérée de District 31. «30 vies avait été un coup de coeur pour moi, et je ne voulais pas m'embarquer dans une autre quotidienne. Mais à Noël, j'ai visionné les 60 premiers épisodes en trois jours! Maintenant, je les regarde au fur et à mesure, et ça va être un deuil jeudi soir prochain. C'est de la grande télévision.»
La quotidienne no 1 de l'histoire
Chantal Fontaine a joué le rôle-titre de <i>Virginie</i> de 1996 à 2008.
L'ampleur du phénomène est telle, qu'à sa première saison, District 31 a établi un record d'écoute, toutes séries quotidiennes confondues. De septembre à mars, l'oeuvre a attiré en moyenne 1 196 000 téléspectateurs, en comptant les personnes qui l'enregistrent. Par contre, les données du Web ne sont pas comptabilisées, mais on sait qu'il s'agit de la série la plus visionnée sur ICI Tou.tv, loin devant Trop et Unité 9.
En guise de comparaison, Marilyn, diffusée de 1991 à 1994, ralliait jusqu'à 880 000 irréductibles, selon les données de BBM. Mais c'est Virginie qui s'est rapprochée le plus de District 31, attirant 1 178 000 fidèles dans sa meilleure saison, en 1998-99, selon la firme de sondages Nielsen. La quotidienne de Fabienne Larouche a toutefois fini à 609 000 en 2010, d'après BBM. Selon la même firme, 30 vies a obtenu ses meilleures cotes à sa première saison en 2011 avec 759 000 accros.
Avant Radio-Canada, TQS a mis en ondes le premier <i>soap</i> quotidien québécois, <i>La Maison Deschênes</i>, avec Marie-Josée Caya, Léo Ilial, Benoît Graton et Andrée Lachapelle.
Diffusé de 1987 à 1990, la quotidienne La Maison Deschênes, sur les coulisses d'une maison de haute couture, a déjà retenu 550 000 fidèles à TQS. Le téléroman empruntait les codes des soaps américains, alignant trahisons et kidnappings. Mais le titre de premier feuilleton télévisé de l'histoire appartient toutefois à Ma femme et moi, avec Jean-Pierre Masson, qui a tenu l'antenne de Télé-Métropole durant moins de 10 semaines, en épisode de 15 minutes, en 1961. Aucune donnée d'écoute n'est disponible, mais avec une telle durée de vie, on devait être loin du million.