Les interprètes de «Sutra» s’exécutent tout en activant un impressionnant jeu de blocs conçu par le sculpteur et plasticien Antony Gormley.

«Sutra»: les ennemis invisibles

CRITIQUE / Tant de choses nous empêchent d’avancer. La peur, les idées reçues, les doutes… autant d’ennemis invisibles à combattre sans relâche. «Sutra» de Sidi Larbi Cherkaoui nous offre une formidable leçon d’équilibre. En jouant sur les contrastes forts, cette rencontre entre kung-fu et danse contemporaine se fait la métaphore de toutes les luttes, intérieures et extérieures, qui jalonnent l’existence humaine.

Le chorégraphe flamand-marocain place un danseur parmi les moines guerriers. Celui-ci raconte à un enfant, avec ses mains, solennellement, comme s’il s’agissait d’un conte millénaire, les combats qui s’annoncent. À Québec, ce danseur n’était nul autre que le chorégraphe lui-même, si bien que cet être magicien, qui semble tirer les ficelles par de simples mouvements de doigts, donnait l’impression d’orchestrer les images en direct. Avant de se perdre volontairement parmi la troupe, ébloui par sa propre création, en retrait, en affrontement, puis en parfaite cohésion avec elle.

Les interprètes s’exécutent tout en activant un impressionnant jeu de blocs conçu par le sculpteur et plasticien Antony Gormley. Ils traînent sur leur dos, tirent, poussent, assemblent et retournent sans cesse des caisses de bois grandes comme des cercueils, qui évoquent au fil des tableaux des arbres, des gratte-ciels, des vagues, des caches, une fleur de lotus, une palissade, les arches d’un temple.

Ce travail de forçat a tour à tour la grâce d’un ballet et la brutalité d’une manoeuvre industrielle. Les moines restent impassibles devant le son assourdissant des caisses qu’ils jettent au sol, leur cris saccadés marquent les enchaînements de mouvements de kung fu, mais à travers ces sons secs et brutaux, qui fouettent les sens, résonnent un trio à cordes, un piano  (joué par Szymon Brzoska, qui a composé la musique du spectacle) et des percussions. Les cinq musiciens, surélevés et placés derrière un voile blanc en arrière-scène, donnent un souffle magnifique et obsédant à la prestation, tant dans les segments plus rythmés que dans ceux plus planants.

Les moines du temple Shaolin enchaînent les coups, les sauts et les cascades, avec un mélange de force et d’agilité toujours pleinement maîtrisé — ou plutôt pleinement incarné, puisque ce n’est pas tant la précision des mouvements que l’impression que les corps sont dans un état d’éveil accru qui nous marque. L’enfant circule parmi eux ou se fond au groupe dans des enchaînements impressionnants. Juchés, en habit de ville, sur les caisses ou s’activant, torses nus, entre les colonnes d’un temple métaphorique, ils incarnent à la fois ce qu’ils sont et tous les hommes qui migrent, qui méditent et qui luttent.

Le spectacle était présenté à Québec une seule fois, au Grand théâtre, et sera présenté à partir de jeudi au théâtre Maisonneuve, à Montréal.