Sur la piste d'Angélique Kidjo, une diva engagée

Même quand elle n’est pas au sommet de sa forme, Angélique Kidjo est un formidable tourbillon d’énergie. Lorsque nous l’avons rencontrée, la chanteuse du Bénin avait beau être aux prises avec un virus qui lui arrachait quelques quintes de toux et lui rendait la voix rauque, elle n’en était pas moins généreuse : elle a passé près de 30 minutes avec notre photographe, y compris à l’extérieur (au désespoir de son mari et complice musical), et près d’une heure à jaser avec passion, intensité et humour d’éléments-clé de son parcours.

Ce qui l’amenait à Québec? La parution de son autobiographie, La voix est le miroir de l’âme (Fayard), un ouvrage de près de 300 pages imprimé sur papier glacé, qui raconte en mots et en images sa fascinante trajectoire. Initialement, l’artiste voulait lancer un livre de... recettes! Finalement, quelques plats qu’elle affectionne apparaissent en complément, laissant plutôt place aux rencontres, aux concerts marquants ou aux combats qui figurent sur sa feuille de route. Il est question de ses débuts sur scène, avec l’orchestre de ses frères, tandis qu’elle n’avait que 9 ans, de son exil en France, en 1983, après son album Pretty, puis du début de son aventure internationale, qui l’amènera à s’établir aux États-Unis, où elle a été hébergée avec sa petite famille durant 1 mois par Branford Marsalis.

«C’est l’éditeur qui a dit "un livre de cuisine, c’est bien, mais le parcours de votre vie est assez surprenant", indique Angélique Kidjo. "Je crois que ce serait intéressant que les gens puissent le lire". J’ai dit "moi je ne sais pas écrire de livres, je sais écrire des chansons". Il m’a dit "on va vous aider à le faire..."»

Le paternel de la chanteuse, qui a joué un rôle-clé dans sa vie, a également guidé sa fille de manière indirecte : il a été la bougie d’allumage de cette aventure littéraire.

Dédié à son père

Ce n’est en effet pas un hasard si La voix est le miroir de l’âme est dédié au père d’Angélique Kidjo. Le livre est né d’une sorte de thérapie à laquelle la chanteuse s’est astreinte après son décès. Prise de court par sa disparition subite alors qu’elle était en tournée, elle n’avait pas eu la chance de véritablement vivre son deuil. Sur le conseil d’un ami, Kidjo, inconsolable, s’est procurée une caméra, afin de s’adresser au défunt et de lui dire tout ce qu’elle n’avait pas eu la chance de lui confier de son vivant...

«Tous les matins après le petit-déjeuner, j’étais comme un zombie, dans un monde parallèle, raconte-t-elle. Je parlais, je parlais... Et c’est de tout ce que j’ai dit qu’est parti le livre.»

Les bandes ont été transcrites et traduites du français vers l’anglais (l’ouvrage est d’abord paru aux États-Unis), pour qu’ensuite Rachel Wenrick couche les dires sur papier. La forme est particulière : tout en respectant généralement l’ordre chronologique, Kidjo a procédé à la manière d’un album, abordant un thème par chapitre.

Loin de se contenter de ne traiter que de musique, l’Africaine parle de politique et de son éveil précoce à l’engagement et au militantisme. Saluant le fait que son père ait permis à ses enfants et, particulièrement, à ses filles d’être scolarisées, elle partage les traditions africaines. Au passage, elle fait voler en éclat les clichés associés à sa culture. On apprend que lors de la cérémonie de son baptême, où l’esprit d’un ancêtre protecteur se manifeste pour guider l’enfant durant sa vie, Angélique Kidjo avait eu droit à un esprit mâle -une première en cinq générations- connu entre autres pour sa franchise.

«Il y a des règles qui viennent avec et l’une des choses qui viennent avec ça, c’est que cet ancêtre tutélaire que j’ai, c’est un des ancêtres les plus rigoureux que notre famille ait jamais connu, relate la principale intéressée. Il y a même des gens qui disent qu’il ne mentira même pas pour sauver ses propres enfants. Pour une femme, c’est difficile, mais je ne peux pas m’empêcher de dire la vérité. Je suis la personne qui met toujours les pieds dans les plats. Ceux qui me connaissent le savent : autant j’ai un grand coeur, autant je n’ai pas beaucoup de patience pour les idiots et les haineux.»

Cet esprit a visiblement continué de veiller sur Angélique Kidjo jusqu’à aujourd’hui. Sa carrière musicale s’est rapidement doublée d’activisme et d’implications au sein de différents organismes dont l’UNICEF, Amnistie Internationale et, éventuellement, sa propre fondation, Batonga, pour l’éducation secondaire et supérieure des filles en Afrique. 

Une fois le Bénin redevenu une démocratie, elle s’y est produit, en dépit d’une rumeur qui prédisait qu’elle s’y ferait assassiner. Elle a également joué au Zimbabwe, sous l’ère de Mugabe, en prononçant un discours dénonçant le dictateur au pouvoir. Elle s’est par ailleurs assise avec des leaders dans des villages africains sans craindre d’aborder le tabou suprême : leur parler de l’excision chez les jeunes filles, une pratique qui doit cesser. Ces positions ou ces mots qui n’étaient pas bienvenus chez certains ne lui ont jamais valu un mauvais accueil, assure-t-elle.

Sans frontières

La musique, toujours au coeur de la démarche de Kidjo, l’a menée à faire le tour du monde et à incarner l’Afrique sous ses différentes facettes. Elle est partie sur la route des esclaves, observer comment ils ont transporté leurs traditions en Amérique du Sud, aux Caraïbes ou aux États-Unis sans omettre, bien sûr, de continuer d’opérer de nouveaux métissages, qui allient les rythmes de son continent -elle est allée à la rencontre des musiciens de différentes communautés - aux airs occidentaux. Au fil des voyages et des exils, quel est devenu le chez-soi d’Angélique Kidjo?


Ceux qui me connaissent le savent : autant j'ai un grand cœur, autant je n'ai pas beaucoup de patience pour les idiots et les haineux.
Angélique Kidjo

«Mon chez-moi est où je vais, je crée mon monde parce que c’est comme ça que j’ai été élevée, affirme-t-elle. [...] Mon père pensait toujours "le monde ne s’arrête pas au portail de la maison. Le monde entier vous appartient. Allez-y! Essayez de connecter avec les gens." Ç’a toujours été une constante dans l’éducation de mon père et de ma mère parce qu’ils ouvraient la maison à tout le monde.»

Comme l’aventure musicale d’Angélique Kidjo est loin d’être terminée, les projets continuent d’affluer. L’artiste de 57 ans prévoit un album francophone pour 2020, de même qu’un en hommage à Celia Cruz, qui pourrait voir le jour plus tard l'an prochain ou en 2019. Mais dans l’immédiat, celle qui a achevée son autobiographie par un épilogue traitant de son dur réveil au lendemain de l’élection de Donald Trump et par son souci de s’élever contre la haine et l’intimidation, a décidé d’offrir sa lecture de Remain In Light, des Talking Heads. Elle voit dans cet album, pondu juste avant l’ère Reagan, une œuvre toujours d’actualité, qui répond parfaitement au règne de Trump. Elle a ainsi repris l’album en entier avec la complicité d’artistes comme Tony Allen (batterie) et Pino Palladino (basse) et du réalisateur Jeff Bhasker, en y greffant des airs traditionnels du Bénin. On pourra entendre le résultat en mai 2018.

«Pour moi, c’est absolument le moment de faire cet album, parce que ça dit plein de choses.»

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L'HYPOCRISIE DES RICHES

Durant notre entretien avec Angélique Kidjo, il a été beaucoup plus question de politique, d’enjeux sociaux et d’histoire que de musique. La situation de l’Afrique, les malheurs actuels qui affligent ce continent, de même que les inégalités passées ou présentes qu’il abrite font bouillir l’artiste.

«L’Afrique est un continent avec des milliards de gens, mais on ne raconte qu’une histoire à commencer par «les Africains ont vendu les leurs». Ceux qui se sont battus contre l’esclavage, on n’en parle pas. Ceux qui en ont profité, on n’en parle pas. C’est tout simplement un crime contre l’humanité et quand les pays riches ont commencé à commettre ce crime, ils avaient bien préparé leurs excuses. Car ceux-ci n’avaient pas d’excuses : comment peuvent-ils justifier leurs propres richesse? La stratégie de blâmer les victimes pour ce qui leur est arrivé est une stratégie très connue des pays riches.»

La voix est le miroir de l’âme raconte en mots et en images la fascinante trajectoire de la chanteuse béninoise.

Angélique Kidjo souligne que si des tyrans comme Robert Mugabe sont restés au pouvoir et si des femmes se font violer par des milices armées jusqu’aux dents par les grands groupes qui veulent du coltan [matière utilisée dans les téléphones cellulaires], c’est parce que ça fait l’affaire des pays les mieux nantis. Elle rappelle qu’en dépit de ses richesses naturelles, l’Afrique demeure un continent qui est régulièrement pillé, d’autant qu’aucun pays riche n’y paie d’impôt, les grandes règles du monde des affaires ne s’appliquant pas. «[Les Occidentaux] sont dans leur luxe et ne veulent pas voir que c’est leur gouvernement qui permet aux immigrés de venir ici. On ne peut pas lutter contre l’immigration si l’emploi ne se développe pas. Et moi ma peur, vu ce que je vois en Afrique depuis l’avènement d’Internet, c’est que les jeunes cassent tout. Si l’Afrique tombe, le monde tombe. Il n’y aurait plus de coltan, il n’y aura plus de pétrole, il n’y aura plus d’uranium, plus de rien.»

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LES ENSEIGNEMENTS DE MANDELA

La vie d’Angélique Kidjo est balisée de nombreuses rencontres avec des personnalités des sphères politiques ou artistiques, de Miriam Makeba, sa mère musicale, à James Brown; de Desmond Tutu, qui signe la préface de son autobiographie, à Alicia Keys, qui en a écrit l’introduction. 

Mais lorsque vient le temps pour la Béninoise d’identifier la personne qui l’a marquée le plus, elle n’hésite pas longtemps, évoquant le défunt leader politique Nelson Mandela, figure incontournable de la lutte contre l’Apartheid. «Cet homme est un être humain exceptionnel, dit-elle. On s’est retrouvé tous dans sa cellule à Robben Island. Et c’était la première fois qu’il revenait dans cette cellule depuis qu’il avait été libéré. Juste d’en parler, j’en ai encore des frissons... Tu regardes l’espace dans lequel on met un être humain, avec si peu de choses : pas de matelas, une couverture épaisse comme ça, dans un endroit où il y a un courant d’air froid 24h sur 24h. Tu regardes la statue de l’homme qu’il était, dans cet espace-là... Et il n’est pas devenu fou! Il a trouvé le moyen d’éduquer des gens dans cette prison, de leur apprendre à lire et à écrire, d’être le soutien de tout le monde. C’est un truc de fou.»

«J’étais tellement en colère dans cette cellule, je ne savais pas quoi faire, poursuit-elle. Il nous voyait tous autant que nous étions dans nos émotions. Il a un sens de l’humour dingue : quand il vous dit "bienvenue dans mon palais". Tu dis "mais ce n’est pas sérieux". Il nous a dit "toutes les émotions par lesquelles vous passez, je suis passé par là et plus. Il y a une chose que j’ai comprise dans cette cellule : c’est de pardonner aux gens qui vous font du mal, parce que si vous ne leur pardonnez pas, ce poison vous tue à petit feu et ils auront gagné à la fin. Pardonnez-leur et laissez-les dans leur culpabilité. Pardonnez-leur et avancez."»