L'écrivain Steven Price

Steven Price au pays de la dualité

AU FIL DES PAGES / Il a fallu que le roman de Steven Price, L’homme aux deux ombres (By Gaslight, en anglais), parte de la Colombie-Britannique, où il a d’abord été publié en 2016, passe par New York, où un éditeur américain l’a publié à son tour, s’arrête à la Foire du livre de Francfort, en Allemagne, pour capter l’intérêt des Éditions Alto et finalement atterrir ici, en français, à l’autre bout du Canada, en 2018.

Un voyage presque aussi épique que l’épopée du livre elle-même, longue de 725 pages, trempée dans le Londres boueux et brumeux de 1885, la Guerre de Sécession aux États-Unis et le trafic de diamants en Afrique du Sud, entre autres.

Les bonnes vieilles «deux solitudes», encore une réalité dans le monde de la littérature au Canada? «Il y a très peu de littérature québécoise sur le marché canadien-anglais», opine Steven Price, habitant de Victoria. «Dans les années 60 et 70, pendant qu’il y avait un projet de construction de l’identité canadienne, il y avait plus d’écrivains québécois traduits, mais très peu par la suite. Quand j’étais professeur, les ouvrages disponibles étaient principalement des classiques : Michel Tremblay, Anne Hébert, Marie-Claire Blais…»

N’empêche, l’écrivain note avec plaisir depuis une dizaine d’années «un intérêt renouvelé pour la littérature québécoise, notamment certaines traductions qui font la liste des prix Giller», très respectés chez les anglophones.

La solution passe selon lui par la pénétration des œuvres québécoises, souvent traduites par des petites maisons d’édition indépendantes, dans les grandes maisons d’édition commerciales. «Le vent pourrait tourner. Je l’espère en tous cas! On pourrait voir apparaître un dialogue plus riche et fort intéressant entre les deux cultures», soutient-il. «Les romans ne sont pas pareils chez vous. C’est un peu plus poétique, souvent plus court aussi, mais il y a une profonde sensibilité dans le langage. Ils sont aussi souvent construits différemment, parfois même de façon étonnante», ajoute-t-il encore.

La consécration

L’homme aux deux ombres est le quatrième ouvrage de Steven Price, son deuxième roman après deux recueils de poésie primés. Et son premier à être diffusé aussi largement : État-Unis, Royaume-Uni, Italie, France, République tchèque, Espagne, Portugal... La consécration, bref. Et un processus qui se passe principalement au-dessus de la tête de l’auteur, note-t-il, sourire en coin. Et pourtant, être publié au Québec lui apparaît différent qu’être publié en France, par exemple.

«C’est comme être publié à la maison. C’est vraiment agréable d’arriver ici, tout le monde est chaleureux, accueillant, amical. Quand on vit sur la côte ouest, on vit très loin du centre du Canada et de l’Est. Donc venir ici, c’est un peu comme revenir à la maison», image Steven Price, pour qui c’est une première d’être publié ici.

Le voyage de son arrière-arrière-grand-père

C’est d’ailleurs un long voyage initiatique à travers le  Canada qui est une des sources de ce roman. Le voyage de son arrière-arrière-grand-père, Albert Price. «Il est venu de Londres, en Angleterre. C’était un armurier de formation, et, dans les années 1880, il a sauté sur bateau, a traversé l’Atlantique, a pris le nouveau chemin de fer et a traversé le continent au complet, jusqu’à la côte Ouest, a pris un autre bateau, et s’est arrêté sur l’île de Victoria, car il ne pouvait se rendre plus loin. Et personne  n’a jamais su pourquoi il était venu comme ça. Il n’avait pas de famille ici, il avait tout quitté. Mais personne n’en parlait dans ma famille.»

Personne, jusqu’au jour où Steven Price a rencontré le frère de son grand-père, Uncle Bud, un ermite qui s’était vu contraindre de quitter son île pour venir habiter dans une résidence pour aînés. Un être qui s’est avéré un fabuleux conteur, chaleureux, amical, et qui a révélé à Steven et sa famille qu’Albert Price avait fui l’Angleterre parce qu’il s’était mis dans un gros pétrin avec les autorités. À Victoria, il s’est servi de ses talents d’armurier pour fonder une compagnie, Prices Lock and Safe, qui est toujours dans la famille aujourd’hui, note l’écrivain. «On n’avait aucune idée si ce qu’il disait était vrai, mais c’était exquis de l’entendre raconter ça», se remémore l’auteur.

Cette histoire a semé une graine dans l’esprit de Steven Price. Un bon matin, alors qu’il avait déjà bien entamé un nouveau projet de roman, il s’est tout bonnement mis à écrire un paragraphe de description d’un personnage, un détective privé «qui avait en même temps toutes les affinités possibles avec le monde criminel, qui avait l’air d’un malfrat lui-même».

C’est devenu le premier paragraphe de L’homme aux deux ombres, dans lequel il s’est lancé tête baissée, à l’aveugle. À cette description de personnage s’est finalement collée à la figure de William Pinkerton, fils du célèbre Allan Pinkerton, chef des services secrets des fédérés pendant la Guerre de Sécession et fondateur de la non moins célèbre Agence de détectives privés Pinkerton.

En réalisant que l’époque du Wild West aux État-Unis coïncidait avec celle de Jack L’Éventreur au Royaume-Uni, il a eu envie de mélanger les deux : envoyer le redresseur de hors-la-loi de l’Ouest des États-Unis sur les pavés de la sombre Angleterre industrielle.

Des routes qui se croisent

Le William Pinkerton qu’il a recréé à partir de faits historiques s’y lance à la poursuite d’Edward Shade, un homme que son père a pourchassé secrètement toute sa vie avant de mourir. Il ne sait pas pourquoi, ni même pas s’il existe vraiment. La route de Pinkerton, précédé de sa réputation, croise celle d’Adam Foole, petit brigand gentleman insaisissable, venu de son côté à la recherche d’une ancienne flamme qui l’a contacté après une décennie de silence.

Le roman se bâtit donc entre ces deux hommes, au fil de leurs enquêtes qui se croisent et s’entremêlent, agrémenté de retours en arrière à différentes époques de leurs vies, qui dans les plaines de la Virginie plongée dans la guerre de Sécession, qui dans la chaleur moite de l’Afrique du Sud en plein boom minier. Un riche chassé-croisé, qui a nécessité quatre ans de travail à l’auteur.

«Tout ce qui a rapport avec Pinkerton, c’est basé sur des faits. Tout ce qui a à voir avec Adam Foole, c’est de la fiction», illustre-t-il, en précisant toutefois qu’il s’est permis certaines libertés. «J’aime à penser que j’ai réussi à saisir une version de ce que Pinkerton a été, mais je ne me fais pas d’illusions que si Pinkerton revenait de la mort et lisait ce livre, il s’y reconnaîtrait», lance Steven Price en riant. «J’ai appris très tôt comme leçon que même si tous les faits sont là, le caractère réel d’un personnage historique reste perdu à jamais», argue-t-il. «L’important, c’est de rester conséquent.»

Surtout, ce livre lui a appris à aller au bout de ses idées. «Il y a plusieurs années, j’étais à Londres avec ma femme [aussi romancière], marchant à travers les vieilles rues. Nous parlions de nos projets futurs, et j’étais découragé, parce que je venais juste de publier mon premier roman, et il était apparu et disparu des rayonnages, comme les livres le font souvent. Elle m’a dit, “Tu sais, tu as juste à écrire le livre que tu veux lire”», raconte Steven Price. Et c’est ce qu’il a fait.