L’interruption de l’édition de 1968 du Festival de Cannes par des cinéastes a donné naissance, dès l'année suivante, à la Quinzaine des réalisateurs.

Sous les pavés, la plage... de Cannes

CANNES — L’air de rien, le Festival de Cannes fête un double cinquantième: l’interruption de l’édition de 1968 par des cinéastes et la naissance, en réaction au tumulte, de la Quinzaine des réalisateurs. Un peu à l’écart du centre-ville, mais à distance de marche, une exposition rappelle les faits d’armes de l’époque auxquels plusieurs grands réalisateurs québécois ont contribué.

Petit retour en arrière. Mai 68. Étudiants et ouvriers montent aux barricades. La France est paralysée. Plusieurs cinéastes, à la suite de Jean-Luc Godard et François Truffaut, réclament l’arrêt immédiat des projections. Le Festival, avec ses soirées au champagne, est un anachronisme embarrassant, dit JLG. La contestation culminera dans une soirée grand bouffon, pendant Peppermint frappé de Carlos Saura. Le réalisateur, son actrice Geraldine Chaplin et Godard (qui d’autre!) s’accrochent aux rideaux pour empêcher la projection. Le Festival rend les armes. Seuls huit des 27 longs métrages en compétition auront été projetés.

C’est l’année suivante que naît la Quinzaine, histoire de révéler des cinéastes qui sortent du cadre. La première édition accueille d’ailleurs Mai 68, la belle ouvrage (Jean-Louis Magneron) et Que s’est-il passé en mai? (Jean-Paul Savignac). Les œuvres présentées, de 1969 à 1972, qui font le sujet de l’exposition, sont le reflet des profonds bouleversements partout dans le monde et d’un cinéma qui se réinvente.

Cinéma(s) en liberté regroupe des extraits de films de l’époque, des affiches, des appareils de l’époque (les mythiques caméra Arriflex et enregistreur Nagra, entre autres), une installation sonore... Ce qui frappe d’emblée quand on la parcourt dans un bâtiment du Suquet (le «vieux Québec» de Cannes), c’est la quantité de cinéastes québécois qui ont contribué à cette redéfinition du médium.

Affiche de l'exposition «Cinéma(s) en liberté: 1969-1972»

Dans le tableau documentaire, Kid Sentiment de Godbout et L’Acadie, l’Acadie?!? de Brault et Perreault sont à l’honneur. Côté politique, Q-Bec my love de Lefebvre a droit de cité, par exemple. En 1969, pas moins de sept longs métrages québécois sont présentés à la Quinzaine, quatre l’année suivante!

Dans les couloirs, les affiches de l’époque, surtout celles des films plus ouvertement politiques, ont une esthétique typée d’extrême gauche, aux tons rouge et noir, comme celle du Vent d’est du groupe Dziga Vertov (collectif mené par Godard). 

Époque oblige, une fascinante salle est consacrée au cinéma expérimental, qui tourne souvent autour du sexe, de la drogue et un peu moins du rock’n’roll. 

Plusieurs films «révolutionnaires» ont mal vieilli. N’empêche. On osait beaucoup à l’époque. Même après, la Quinzaine a lancé Lee, les Dardenne, Jarmusch, Dumont, Hansen-Love, Dolan, etc. Et ça continue. 

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Le contexte a beaucoup changé depuis, mais pas partout. Prenez Jafar Panahi. Le doué cinéaste iranien est interdit de tournage et de sortie du pays pour 20 ans depuis 2010. Ce qui ne l’empêche pas de s’évader grâce au cinéma. Taxi Téhéran, où il se met en scène comme chauffeur de taxi, remporte l’Ours d’or à Berlin en 2015. Il utilise le même stratagème avec Se rokh (3 visages), présenté en compétition. 

Le réalisateur de 57 ans joue son propre rôle. Tout comme la célèbre actrice Behnaz Jafari, qu’il conduit dans les montagnes après avoir reçu une troublante vidéo d’une jeune femme qui implore son aide. Celle-ci veut étudier à Téhéran, mais Marziyeh est sous le joug de son village, en général, et de son frère, en particulier, dans un endroit où les traditions ancestrales dictent la vie locale. Elle a disparu depuis trois jours.

Le duo va enquêter, confronté à des situations parfois bizarres et pittoresques, mais déterminé à retrouver Marziyeh. Tout en composant avec les autochtones aux comportements particuliers, disons.

Pas besoin de chercher bien loin pour y voir une belle allégorie de la situation de Panahi, prisonnier du pouvoir qui l’empêche de s’accomplir comme artiste. Il s’amuse à brouiller les frontières entre la réalité et la fiction.

Le réalisateur n’est pourtant pas le sujet principal de 3 visages. Le titre fait allusion aux trois artistes féminines présentes dans l’œuvre, qui incarnent le passé (une actrice forcée d’abandonner sa carrière qui peint), le présent (la splendide Behnaz Jafari) et le futur (Marziyeh qui rêve d’être actrice).

Le long métrage, minimaliste, composé majoritairement de plans-séquences, est donc, malgré tout, empli d’espoir. Et d’humour. C’est tout à l’honneur du réalisateur. 

Certains membres de la distribution et de la production du film «Se rokh (3 visages)», entourant le siège inoccupé de Jafar Panahi à Cannes.

Panahi, représenté par une chaise vide en conférence de presse, continue à défier le régime des mollahs. Il aurait toutefois renoncé à présenter son film à Cannes s’il avait pu le projeter en Iran, ont insisté ses trois actrices qui, ont-elles dit, représentaient trois fois Jafar Panahi dimanche. Mais pour l’instant, 3 visages peut seulement être présenté à l’étranger. Une véritable honte.

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Cannes a toujours porté chance à Alice Rohrwacher. Corpo celeste (2011), son premier film, y a été présenté à la Quinzaine alors que Les merveilles a obtenu le Grand prix en 2014. Lazaro Felice (Heureux comme Lazarre) pourrait bien se tailler une place au palmarès.

L’Italienne mise à fond sur la fantaisie, le réalisme magique. Entre conte et fable, sa comédie douce-amère met en scène Lazarre (Adriano Tardiolo, fantastique), un homme tellement bon et honnête qu’il ne perçoit pas le mal chez les autres. 

Le paysan coule des jours heureux dans un hameau resté à l’écart du monde moderne où ses proches, exploités par une industrielle du tabac, profitent en retour de la bonté du jeune homme. Fiévreux, il tombe un jour dans un ravin — il reviendra d’entre les morts une vingtaine d’années plus tard, tel le Phénix. Son coin de pays déserté, Lazarre décide de se rendre en ville pour y retrouver les siens...

Heureux comme Lazarre se veut autant une dénonciation du capitalisme sauvage et des inégalités sociales que du manque d’humanité des sociétés actuelles. Puisant largement au christianisme, la cinéaste fait de son Lazarre un «saint» moderne.

Le genre permet toutes les invraisemblances, ce qu’on peut lui pardonner vu que ce long métrage, en état de grâce presque tout au long, est bien joué et filmé avec assurance. Le dénouement précipité, par contre, m’a fait tiquer. C’est bien peu. 

Les frais de ce reportage sont en partie payés par le Festival de Cannes.

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ENTENDU

Dire par un journaliste que Tetou n’est plus. Je vous rassure, il s’agit d’un restaurant. Vérification faite, le mythique rendez-vous des vedettes de passage au Festival est fermé définitivement. Cannes modernise son bord de mer et l’établissement familial fondé il y a 100 ans a été rasé. Un fameux pan d’histoire vient de disparaître. Orson Welles était un régulier, tout comme Mick Jagger, George Clooney, Sharon Stone, Martin Scorsese... Il paraît que Jack Nicholson a joué au portier un soir où il était à l’extérieur pour fumer une cigarette. Imaginez la surprise des clients à qui il ouvrait...

VU

Un concept cannois que Régis Labeaume pourrait importer à Québec: des poubelles à l’énergie solaire! À quoi ça sert, me direz-vous? À compacter les déchets. Les poubelles peuvent contenir cinq fois plus de détritus avant qu’elles soient vidées par les cols bleus. Ce qui évite les débordements et les déchets qui tombent sur la chaussée ou s’envolent, en période de grande affluence. Idéal pour le Vieux-Québec, non? Y a un os: le design. Celles que j’ai vues n’obtiendraient pas l’aval du ministère de la Culture, qui veut que les poubelles soient en harmonie avec le caractère patrimonial de l’arrondissement historique... Une fausse bonne idée?

LU

Dans le Variety que toute la saga entourant la nouvelle mouture de Man Who Killed Don Quichotte fera l’objet d’un documentaire. He Dreams of Giants sera complété par Keith Fulton et Louis Pepe. La paire avait tourné Lost in La Mancha (2002) sur le naufrage du film de Terry Gilliam en 2000. Les documentalistes ont évité d’axer leur œuvre sur les déboires judiciaires du réalisateur (qui est toujours poursuivi par un producteur), préférant illustrer le processus créatif qui l’agitait pendant le tournage de ce projet qu’on commence à croire maudit. The Man Who Killed... sera projeté en clôture de cette 71e édition, samedi, en présence du cinéaste.

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ON A VU

Se rokh (3 visages) de Jafar Pahani ***1/2

Lazaro Felice (Heureux comme Lazarre) d'Alice Rohrwacher ***1/2

Le grand bain (hors-compétition) de Gilles Lellouche ***