Habitant la capitale allemande depuis trois ans, Sophie Hunger est totalement imprégnée de la scène électronique berlinoise.

Sophie Hunger, électro moléculaire

PARIS — «Berlin, c’est la seule ville en Europe où subsiste une sorte de défiance contre l’ultracapitalisme, c’est inspirant pour les artistes»: Suissesse expatriée, Sophie Hunger opère en beauté sa petite révolution musicale sur son sixième album «Molecules», en branchant son folk sur de l’électro minimale.

On avait laissé Sophie Hunger sur la route d’une pop made in America au retour d’un séjour aux États-Unis, avec l’élégant Supermoon en 2015. À l’époque, elle venait de poser ses valises dans la capitale allemande. Trois ans plus tard, la chanteuse de 35 ans est totalement imprégnée de la scène électronique berlinoise.

«Quand je suis arrivée, je venais de finir une formation en musique assistée par ordinateur aux États-Unis. Je voulais vite mettre en application ces acquis, j’ai donc intégré quelques cercles électro et techno. J’ai commencé à sortir dans des clubs comme le Berghain et le Kitkat, où j’ai en quelque sorte poursuivi mon apprentissage», raconte Sophie Hunger à l’AFP.

Pour cela, elle a adopté le rythme de certains habitués de ces hauts lieux des nuits berlinoises en se levant à 4h pour s’y rendre et écouter les mix des DJ. «Écouter, si, si!» assure-t-elle en riant. «Au Berghain, ils ont mis en place un nouveau système sonore très performant. Selon l’endroit où on se trouve, on n’entend pas tout à fait la même chose. On est comme dans un jeu de pistes pour capter les nuances.»


« L’anticapitalisme est fort à Berlin. Tout ce qui a trait à la compétitivité, aller plus vite, être le plus beau, le plus efficace, est mal vu »
Sophie Hunger

Dans les années 70 et 80, la ville scindée par le «mur de la honte» a attiré côté ouest de nombreux musiciens, David Bowie, Lou Reed, Iggy Pop, Depeche Mode, U2... Tous ont eu leur période berlinoise, y trouvant un relatif anonymat, une forte inspiration créatrice et un espace liberté.

Liberté
«Ce sentiment de liberté est persistant, même si le contexte est évidemment différent. L’anticapitalisme est fort à Berlin. Tout ce qui a trait à la compétitivité, aller plus vite, être le plus beau, le plus efficace, est mal vu. La critique du système est presque devenue une philosophie en soi», soutient Sophie Hunger.

«Pour les artistes, c’est assez libérateur, mais ça peut aussi aboutir à un certain nihilisme. Beaucoup restent chez eux, c’est du gâchis. Mais la plupart sont à la recherche d’une inspiration. Ça peut être quelque chose d’indicible ou au contraire de très marqué, comme la culture électro», dit-elle.

Après la chute du mur en 1989, Berlin est devenue la capitale européenne de la techno, après avoir été le berceau des premiers synthétiseurs modulaires avec lesquels sont apparus un autre mouvement, le krautrock, et des groupes influents comme Kraftwerk, Neu! ou Can, qui ont aussi inspiré Sophie Hunger.

«Je voulais créer la musique différemment. Donc, il a fallu apprendre. Et pour trouver le bon équilibre entre l’électro et le folk, je me suis imposé des règles, parce que j’ai tendance à me perdre en chemin. Je me suis limitée à quatre instruments à travailler: le synthé, l’ordinateur pour programmer des beats, ma voix et ma guitare acoustique.»

Poussant le concept jusqu’au bout, afin de rester cohérente avec la musique synthétique, Sophie Hunger a choisi le champ lexical de la physique et de la matière pour s’épancher sur une récente séparation douloureuse, sur des titres comme There is Still Pain, Let it Come Down, That Man ou encore Cou Cou, qui aborde la rupture vue par ceux qu’on laisse sur le bord du chemin, en l’occurrence les enfants.

«J’étais dans une situation affective à la limite de la décomposition. C’est alors que le concept de molécule m’est apparu», résume la chanteuse, qui réussit l’exploit d’émouvoir avec des mots comme plastique, kérosène, nitroglycérine, celluloïd ou plutonium.