André Vézina et Jeannine Saint-Amand les deux codirecteurs du recueil <em>Dans les plis du tablier.</em>
André Vézina et Jeannine Saint-Amand les deux codirecteurs du recueil <em>Dans les plis du tablier.</em>

Siroter la poésie, un haïku à la fois

Léa Harvey
Léa Harvey
Le Soleil
Le Kukaï de Québec réunit, chaque mois, quelques dizaines de citoyens qui se rassemblent pour lire «dans un silence de monastère» leurs haïkus, ces brefs poèmes japonais qui saisissent l’essence d’un moment en quelques mots, puis les partager entre eux. Des 1800 textes présentés, de 2014 à 2018, près de 200 ont été sélectionnés par le collectif et publiés dans son tout dernier recueil Dans les plis du tablier.

Pandémie ou non, André Vézina, auteur et codirecteur de Dans les plis du tablier, écrit au moins un haïku par jour. L’exercice lui permet de se poser, de se recentrer et d’apprécier ce qui l’entoure. Par la fenêtre, en faisant une longue marche, en observant la nature ou juste la routine du quotidien… L’homme impliqué auprès du Kukaï de Québec trouve son inspiration tout autour de lui dans un geste qu’il qualifie presque «de l’ordre spirituel».

«Chaque jour, ça me permet de porter une attention particulière à ce qui se passe dans mon quotidien. Les haïkus nous permettent d’être attentifs à ce qui nous émeut, ce qui nous frappe, nous touche ou nous surprend», confie-t-il.

En trois lignes, ou plus exactement en 17 syllabes, un haïku a le pouvoir de transporter son lecteur vers une image, un instant précis, comme un souvenir qui enveloppe et fait voyager en quelques secondes. Sous sa forme classique, le poème réussit cet exploit en utilisant du vocabulaire qui interpelle nos cinq sens et rappelle une des quatre saisons, explique M. Vézina.

Pour Dans les plis du tablier, Jeannine Saint-Amand, haïkiste et codirectrice du recueil, a divisé l’ouvrage en quatre grandes catégories : Tes mots sentent bons, Plaisir démodé, Un reste de lumière et La dernière rose. S’il n’existe pas de lien précis entre ces quatre sections du livre, chacune d’entre elles joint les haïkus entre eux, soit par le thème de l’intimité, l’insolite cocasse, la nature ou la philosophie avec des poèmes qui «s’ouvrent sur le monde».

L’art de la brièveté

Fondé en 2015 par Abigail Friedman, ancienne consule générale des États-Unis à Québec, le Kukaï de Québec est l’un des seuls regroupements de haïkistes (ou haïjins) principalement francophones en Amérique du Nord. En plus de se réunir pour partager leurs écrits et discuter de leur passion, les poètes contribuent à faire connaître cette forme de poésie japonaise un peu partout dans la Capitale-Nationale.

S’ils ne sont que quelques dizaines à participer aux rencontres mensuelles, M. Vézina soutient que plusieurs curieux – avec de moins en moins de cheveux blancs – s’intègrent au groupe.


« Il y a des gens qui se présentent au Kukaï et qui réalisent que, finalement, ça demande trop de travail et qui abandonnent. Mais il y en a d’autres qui découvrent quelque chose d’extraordinaire »
André Vézina, auteur et codirecteur de «Dans les plis du tablier»


Quoique le haïku se démocratise de plus en plus en Amérique comme en Europe, la poésie occidentale, qui utilise davantage les vers libres, est toujours plus populaire. «C’est une forme d’écriture qui n’est pas encore très connue ici parce qu’elle n’est que très rarement enseignée dans les écoles. […] Alors qu’au Japon, tout le monde pratique le haïku dans sa formation académique», explique-t-il, tout en racontant que «plusieurs grands poètes occidentaux du 20e et 21e siècle comme Paul Éluard, Paul Claudel, Jack Kerouac ou Michel Pleau ont déjà pratiqué cette forme d’art».

Sans être une porte d’entrée, M. Vézina estime que cette forme de poésie ne s’adresse pas qu’aux expérimentés, tant sur le plan de la lecture que de l’écriture. «Il est beaucoup plus difficile d’écrire un haïku qu’un poème en vers libre. Il faut souvent travailler cinq ou six versions avant d’en trouver une qui soit évocatrice. […] C’est une poésie qui est extrêmement libre, mais qui demande une grande rigueur.»

Selon lui, les recueils de haïkus sont faits pour être laissés sur une table de chevet et savourés doucement, «une ligne à la fois», en s’attardant à chacun des mots. «Mais surtout, on ne se tape pas, en une seule fois, un recueil de haïkus», s’exclame-t-il, émerveillé par le doux pouvoir de la brièveté.