Marine Johnson joue le rôle titre de La petite fille qui aimait trop les allumettes, adapté du classique roman de Gaétan Soucy.

Simon Lavoie: jouer avec le feu

Simon Lavoie n’a pas peur de jouer avec le feu. Déjà en 2012, le réalisateur a porté à l’écran un roman réputé impossible à adapter : Le torrent, de l’immortelle Anne Hébert. Cette fois, il s’est attaqué à un récit tout aussi impénétrable, La petite fille qui aimait trop les allumettes, classique de Gaétan Soucy (1958-2013), l’une des œuvres québécoises les plus traduites dans le monde. Une aventure esthétique de haut vol qui a pris bien du temps à s’envoler…

Tout vient à point à qui sait attendre. Le réalisateur de 38 ans, qui a grandi dans Charlevoix, étudiait le cinéma à l’UQAM en 1999 lorsqu’il lit La petite fille… peu de temps après sa sortie. Il a l’âge des récits marquants, qui restent gravés intensément dans notre mémoire. Il est convaincu qu’il y a un long métrage à en tirer, mais, déjà, les droits sont vendus et «j’ai un peu mis ça de côté. Mais je me demandais comment ça se fait que ce film-là ne voyait pas le jour».

Parce que le producteur Marcel Giroux, qui détenait les droits, cherchait à qui confier le projet. En 2013, il contacte Lavoie «pour me demander si ça m’intéressait». Évidemment. «Je me suis replongé dans un univers que j’avais côtoyé avec Le torrent, pré-Révolution tranquille, rural… J’avais encore le goût, même si c’était un peu douloureux.»

Il lui faut effectuer un gros travail d’épuration, passer d’un univers baroque à la langue foisonnante à un récit cinématographique qui en respecte l’essence, tout en étant unique. Cette libre adaptation, Lavoie la travaille pendant six mois avec Soucy, qui avait droit de regard, lorsque l’écrivain décède d’une crise cardiaque. 

Le réalisateur pense un temps à une transposition dans un univers contemporain, mais il abandonne l’idée. Le contexte du récit ne s’y prête pas. Pas «dans l’horreur ni dans le fantastique», mais «ça prenait un univers décalé pour que ça fonctionne». Et bien des effets spéciaux, totalement invisibles à l’écran…


Je pense que Gaétan, un cinéphile, comprenait suffisamment bien pour concevoir que son roman était inadaptable comme tel. Il fallait avoir un angle d’attaque pour le transposer, tellement il est axé sur l’intériorité de la protagoniste principale, la jeune fille.
Simon Lavoie

La jeune fille du titre (Marine Johnson) vit avec son frère (Antoine L’Écuyer) sous le joug d’un père obscurantiste (Jean-François Casabonne), qui les tient à l’écart de tout contact humain, isolés dans leur manoir décrépit. Lorsqu’il se pend, les enfants laissés à eux-mêmes doivent décider de la suite du monde…

 «Je pense que Gaétan, un cinéphile, comprenait suffisamment bien pour concevoir que son roman était inadaptable comme tel. Il fallait avoir un angle d’attaque pour le transposer, tellement il est axé sur l’intériorité de la protagoniste principale, la jeune fille.» 

Comme il veut à tout prix éviter la voix hors champ («le choix évident»), le cinéaste préconise son point de vue «pour être avec elle dans l’action. Ce qu’on perd d’un côté, on le gagne au centuple de l’autre. Il y a quelque chose de plus intense et poignant de vivre les mêmes choses en même temps plutôt que de les entendre relater. On fait l’expérience [simultanément], lorsqu’elle découvre sa genèse et, peu à peu, que son père lui a menti toute sa vie».

Entre autres en lui faisant accroire qu’elle est un garçon. La jeune fille et son frère sont les deux côtés d’une même médaille, en quelque sorte. «Ils sont indifférenciés, viennent du même terreau. Mais peu à peu, ils vont se distinguer. À la suite de la mort du patriarche, le garçon tente de maintenir les choses telles qu’elles sont alors que sa sœur va remettre en cause [l’ordre établi]. Une réaction de repli et une réaction d’émancipation.»

On peut en faire une lecture du Québec, de l’époque et actuel, mais aussi d’autres sociétés. «Je pense que oui. C’était une motivation claire en redécouvrant ce récit. C’est tellement fastidieux faire un film, qu’il faut qu’il y ait une pertinence à ce travail-là. Dans La petite fille…, il y avait des aspects métaphoriques qui me permettent d’aborder de façon détournée ces questionnements. 

«C’est un film d’époque en apparence, mais il y a des résonnances avec le présent. Les comparaisons sont évidentes. Et il y a beaucoup d’endroits dans le monde où les gens sont sous le joug de préceptes religieux parfois abscons, en particulier les femmes. Il y a quelque chose qui résonnait fort.»

Avec La petite fille…, Lavoie conçoit un cinéma social, même s’il n’est pas aussi engagé que Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau (2016), coréalisé avec Mathieu Denis. Comme les deux longs métrages se sont chevauchés, on comprend la fatigue du créateur. Qui n’a qu’une envie pour l’instant : retrouver la quiétude de l’écriture. Il a plusieurs projets, «mais je ne sais pas encore lequel sera mon prochain film». On ne perd rien pour attendre…

La petite fille qui aimait trop les allumettes prend l’affiche le 3 novembre. Simon Lavoie sera présent à la séance de début de soirée au Clap, le dimanche 5 novembre, pour un question-réponse.

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LE RISQUE CALCULÉ DU NOIR ET BLANC

Les décisions esthétiques audacieuses ne font pas peur à Simon Lavoie. Pour La petite fille qui aimait trop les allumettes, son cinquième long métrage, il a opté pour le noir et blanc. Après mûre réflexion. «Je me suis moi-même posé la question pour voir quelle était la pertinence.» Les premiers tests l’ont convaincu.

«Le décor était transfiguré. Il y avait quelque chose qui relève presque du rêve avec le noir et blanc.» Encore fallait-il convaincre tous ses partenaires qu’il ne rêvait pas en couleurs…

«Quand on a compris qu’on pouvait créer cet univers, ça a permis de fédérer toute l’équipe technique, les acteurs, autour d’un projet qui devenait stimulant. Ce n’était pas un caprice : il y avait quelque chose d’une nécessité. Je pense que ça prenait ça pour le film.»

Lavoie est en bonne compagnie. Plus tôt cette année, on a pu voir, par exemple, le très beau Frantz de François Ozon (César de la meilleure photographie, d’ailleurs), qui se déroule sensiblement à la même époque. La petite fille qui aimait trop les allumettes est plus sombre. Mais le choix tout aussi justifié.