Le baryton anglais Simon Keenlyside se produira au Club musical du Palais Montcalm le 27 novembre.

Simon Keenlyside: le baryton des grands espaces

Simon Keenlyside, acclamé dans les plus grandes maisons d’opéra pour sa voix enveloppante et l’intensité de son jeu, sera de passage au Club musical la semaine prochaine. Amoureux de la faune, de la flore et des grands espaces, le baryton anglais — qui a étudié en zoologie — a répondu avec franchise et humour à nos questions.

Q  Vous avez joué plusieurs fois «Rigoletto» dans les derniers mois. Comment vivez-vous le passage de l’opéra à la version concert, comme celle qui a été présentée au Théâtre des Champs Elysées, à Paris?

R  En fait, aligner les chanteurs devant l’orchestre, pour moi, ça aurait signifié la mort de l’œuvre. Donc j’ai décidé de jouer et, par chance, les musiciens et l’éclairagiste ont accepté ma proposition. Nous avions l’occasion de rendre le tout plus intéressant pour le spectateur. On ne peut pas remplacer les costumes, les décors, etc., mais parfois, une bonne performance et un orchestre suffisent pour créer l’étincelle voulue.

Q  Un critique présentait cette manière de faire comme la voie de l’avenir pour l’opéra. Qu’en pensez-vous?

R  J’espère que non! Je me souviens d’une version concert d’Iphigénie en Aulide, où Oreste, dans une sorte de crise, s’effondrait sur scène, et où les spectateurs des premières rangées s’étaient mis à rire. Il faut un contexte pour que les gens parviennent à s’identifier au personnage, à le suivre dans cet état. Aux Champs Elysées, c’était vraiment très bien. Mais je ne lis jamais les critiques; je sais déjà, lorsque je sors de scène, si le spectacle était réussi ou non.

Q  Pourtant, vous partagez plusieurs critiques sur votre profil Facebook, non?

R  Je sais qu’il y a une sorte de site Web sur moi, et j’ai rencontré les personnes qui s’en occupent. On me transmet des messages et je réponds «merci beaucoup», mais c’est tout. Je ne m’intéresse pas du tout aux médias sociaux. C’est un mystère complet pour moi. Je consacre déjà énormément de temps à la musique dans ma vie, je n’ai pas de temps pour ça. Je veux rentrer à la maison, voir les enfants, aller dehors, fendre du bois…

Q  Vous avez joué dans «The Tempest», mis en scène par Robert Lepage, au Metropolitain Opera. Qu’avez-vous retenu de cette expérience?

R  Ce qui était merveilleux dans la production, outre l’extraordinaire Audrey Luna, qui a amené le rôle d’Ariel à un autre niveau, c’est le travail de captation vidéo. L’œuvre qui a été présentée dans les cinémas n’était pas la même que celle présentée sur scène. Dans la salle de spectacle, c’était un peu plat. Dans la vidéo, les mouvements à la Chaplin et le côté très actif de la comédie était beaucoup plus perceptibles.

Q  Qu’en était-il du rôle de Prospero, que vous interprétiez?

R  Lorsqu’on regarde la partition d’Ariel, l’esprit de l’air, on constate que Thomas Adès a réussi à créer une nouvelle couleur pour la voix humaine, une couleur propre au XXIsiècle. Pendant le spectacle, je me souviens d’avoir regardé les spectateurs et d’en avoir vu au bout de leur siège, en état de choc. Quant à Prospero, c’est un rôle difficile, dangereux, toujours dans les extrêmes de ce qu’il est possible de chanter.

Q  C’était donc un grand défi technique pour votre voix?

R  Oui, et j’aime les défis. Mais pas trop souvent, parce qu’il faut toujours se répéter de faire attention. C’est si facile de blesser ses cordes vocales.

Q  Qu’est-ce qui vous convainc d’accepter un rôle?

R  J’aimerais pouvoir répondre quelque chose de poétique. À vrai dire, c’est souvent pour des raisons très pragmatiques. J’ai été en tournée toute ma vie; maintenant, j’ai une femme et deux jeunes enfants. Lorsqu’on m’offre quelque chose qui me permet de chanter près de la maison, à Covent Garden, par exemple, j’ai davantage tendance à accepter.

Q  Pourtant, les deux récitals que vous donnerez au Canada sont très éloignés de chez vous et très éloignés l’un de l’autre, puisque vous serez à Vancouver le 25 novembre, puis à Québec le 27.

R  Je sais (soupir). C’est tellement difficile de dire non. Je sais que j’ai de la chance d’avoir une carrière internationale et que je ne fais que passer. Je garde d’autres moments dans l’année pour être près de ma famille. J’essaie de rester cinq mois à la maison et sept à l’extérieur.

Q  Vous semblez aimer énormément jouer à l’opéra. Qu’en est-il des récitals?

R  Je trouve ça un peu plus difficile, puisque c’est moi qui suis devant les gens. Je ne suis pas dans un personnage. Les deux volets, opéra et récital, permettent d’être en équilibre et sollicitent différentes parties du cerveau. L’opéra aborde les liens entre l’individu et sa société, il aborde des questions liées à la justice, aux droits, aux responsabilités. Il y a des tensions politiques, sociales, sexuelles. Alors qu’en récital, le «je» se pose des questions sur lui-même. Lorsque je choisis un programme, je prends généralement des pièces qui me parlent et qui contiennent une grande poésie et de la grande musique, ce qui apporte beaucoup de réconfort lorsqu’on est seul sur la route.

Q  Est-ce pour cela que vous avez rassemblé des pièces de Brahms, Poulenc, Ravel et Schubert, plutôt que des airs d’opéra célèbres, pour le programme que vous présenterez au Palais Montcalm?

R  Pendant une grande partie de ma vie, les programmateurs ne me permettaient pas de chanter des airs de musique française, parce qu’ils les associaient à la musique de cabaret. Mais la musique de Poulenc, Debussy ou Ravel accompagne des paroles tout aussi profondes que celles qui ont été écrites pour de la musique plus austère. Maintenant que j’ai plus d’expérience, c’est un peu plus facile de les convaincre et j’en profite, parce que cette musique est incroyable. Il faudrait deux vies pour s’y consacrer complètement.

Q  Parlez-vous bien en français?

R  [En français] C’est beaucoup plus facile pour moi de parler en anglais. Heureusement que ma femme, qui est espagnole, parle très bien anglais. Je me suis marié à 49 ans, j’ai voyagé partout, mais quand je rentre à la maison, je ne peux pas commencer à apprendre un autre langage.

Q  Quelle musique vous attire, outre le répertoire dit classique?

R  Je n’aime pas beaucoup les étiquettes. Je suis un chanteur avant d’être un chanteur d’opéra. Quelques amis et moi venons de former un groupe de jazz; nous nous intéressons aux premiers standard de jazz, aux débuts de la musique américaine.

Q  Effectivement, votre parcours n’est pas homogène... Qu’est-ce qui vous a incité à étudier en zoologie?

R  C’est l’autre passion de ma vie, à part la musique. Avec mes voyages, j’ai eu l’occasion de voir plus de choses que n’importe qui, à part peut-être David Attenborough [le naturaliste britannique qui narre la série Planet Earth]. Avant de me marier, si je prenais un contrat à San Francisco ou à Sydney, j’en profitais pour aller passer un mois dans le désert. Quand je chantais à Vienne, j’allais dans les montagnes; en Amérique du Sud, je partais dans la jungle. Je me sens beaucoup mieux dans le bois que dans les hôtels chics.

Simon Keenlyside et le pianiste Malcolm Martineau seront les invités du Club musical le mardi 27 novembre à 20h, au Palais Montcalm (prélude à 19h pour les détenteurs de billets). Il donnera un cours de maître public le lendemain, de 10h à 13h à la salle D’Youville. Info : www.clubmusicaldequebec.com