Édith Patenaude, metteure en scène de la pièce Titus Andronicus

Sept questions à Édith Patenaude

BAS LES MASQUES / Pour son 10e anniversaire, la compagnie de Québec Les écornifleuses s’attaque à du costaud : une adaptation de Titus Andronicus, considéré comme le texte le plus violent de Shakespeare. Meurtres à répétition, viol et mutilations sont au cœur de cette pièce programmée au Périscope, qui s’installera au pavillon Louis-Jacques Casault de l’Université Laval le 17 novembre. Pour l’occasion, la metteure en scène Édith Patenaude a fait le choix d’inverser les rôles en confiant à des comédiennes les personnages masculins et vice versa. Discussion avec une femme de théâtre qui croit à la nécessité de réinventer les classiques.

1. Vous avez choisi avec cette adaptation d’inverser les genres des personnages et des interprètes. Pourquoi?

Je n’invente rien en faisant ça. Je pense juste qu’il faut faire cet exercice-là régulièrement pour qu’on puisse continuer d’utiliser le théâtre de répertoire d’une façon qui est adaptée à la réalité d’aujourd’hui. Le théâtre, comme toute forme d’art, a quand même la responsabilité et le privilège, même si c’est un cliché, d’être le miroir du monde. On se reconnaît dans la fiction. C’est sûr que les classiques doivent continuer d’être joués. Il y a des textes extraordinaires! Il ne faut pas fermer le répertoire parce qu’il est inéquitable. Il faut l’adapter, le travailler autrement. Sinon, pour toujours, il va y avoir une représentation masculine prépondérante sur nos scènes par rapport à ce qu’on veut que soit la réalité. Il faut que ça devienne naturel de jouer avec les genres, de la même manière qu’il faut que ça le devienne pour la diversité culturelle, pour la diversité des orientations sexuelles ou pour les gens qui vivent avec des handicaps. 

2. Qu’est-ce qui vous attire dans Titus Andronicus?

Instinctivement, je suis souvent revenue à ce texte-là. Il y a quelque chose de jouissif là-dedans. C’est l’œuvre d’un jeune Shakespeare. À l’époque, c’était l’un de ses textes les plus aimés du public. Maintenant, c’est l’un de ses plus controversés, parce qu’il est extrêmement sanglant. Comme j’ai une mémoire assez mauvaise, je l’ai souvent relu et chaque fois, même si c’est tragique, ça me faisait rire! C’est rocambolesque, ça n’arrête pas, c’est comme un film d’action. On se demande il est où Sylvester Stallone! Ça devient ridicule. Le texte est grotesque. Il dépeint un monde politique et humain, dans nos rapports aux autres et à l’étranger. On est dans l’intime, mais aussi dans le collectif. Mais c’est absurde, ça va trop loin. Quand ç’a été écrit, le courant du stoïcisme en philosophie était très fort. C’est un courant qui veut que pour trouver le bonheur, il faut que tu laisses glisser sur toi ce sur quoi tu n’as pas de contrôle. Je pense qu’on est arrivé à une époque où peut-être qu’on revient à ça. 

3. Où voyez-vous l’actualité dans ce texte?

On est bombardé de ce qui se passe dans le monde et qui n’a pas de bon sens. Et on ne peut pas réagir. J’ai l’impression qu’on est arrivé à un stade de grotesque dans le monde où il faut qu’on puisse constater que c’est insensé, qu’on en rit un coup ensemble en ayant conscience de ce qui se passe. Il y a quelque chose dans ce texte-là qui tient de la survie. Tout ce déclin de l’Occident, du capitalisme, ces changements climatiques qui vont réorganiser le monde, tous ces migrants… On a toujours senti qu’il y avait la guerre ailleurs dans le monde. On en parlait dans nos fictions, mais d’une manière distanciée parce qu’on ne l’avait pas vécue. Mais là, on sent que c’est peut-être à nos portes, que c’est possible qu’on l’expérimente dans l’espace de nos vies. 

4. Qu’est-ce que l’échange des genres apporte au propos, selon vous?

Ça fait qu’on se questionne sur l’animal humain. Fondamentalement, le fait que tu sois un homme ou une femme ne change rien à la situation. Les réactions qui sont provoquées, c’est de l’animalité. Il faut que le comédien joue ça avec le plaisir de l’enfant qui joue à un jeu. L’enfant n’est pas dans des codes genrés, à moins qu’on les lui impose. C’est un grand défi d’interprétation. 

5. Le côté grotesque que vous trouvez dans le texte se traduit-il dans votre mise en scène? 

On se donne des permissions. Il arrive par exemple qu’un sacre passe par là même si on joue du Shakespeare. Quand tu le parles en québécois, ça arrive naturellement. Il y a des brèches d’humour. J’espère que les spectateurs vont rire à certains moments… Même s’ils vont se dire qu’ils ne sont pas censés rire parce que c’est tragique. Quand ça fait sept personnes de suite qui meurent, on peut se dire : «Ben là, c’est assez! C’est ridicule!» Il ne faut pas tout prendre au sérieux. 

6. La description de la mission artistique de votre compagnie pose la question : «Qu’est-ce qui doit être entendu de façon urgente?» Comment s’applique-t-elle ici?

Pour faire du théâtre de nos jours, il faut être en nécessité, il faut être en urgence. J’essaie que les comédiens ne disent rien qui n’est pas absolument nécessaire. Sinon on le coupe, on s’en fout. On n’a plus de temps pour dire des choses qui ne sont pas importantes. Et il n’y a pas d’argent. Le financement n’augmente pas, même qu’il diminue parce qu’il n’y a pas d’adéquation avec le coût de la vie. […] Ça ne va pas en s’améliorant. En même temps, il faut avoir de l’espoir. Il y a des diffuseurs qui ont refusé le projet à cause du texte. Parce qu’il n’y a pas d’issue, pas de lumière, pas d’espoir. Pour moi, l’espoir est ailleurs. Il est dans l’idée de le faire, de donner à des filles le plaisir de le faire, d’en rire de cette horreur-là. Je pense que quelque chose de fort peut émerger dans l’urgence. Mais ça serait bien aussi de ne pas toujours être dans l’urgence…

7. Après Five Kings au Trident, votre spectacle est le deuxième cet automne qui adapte très librement l’œuvre de Shakespeare…

Je pense que Shakespeare serait content de ça. Il était très conscient de son époque, il la critiquait. Je pense qu’il voudrait qu’on utilise ses textes comme des matériaux pour parler d’aujourd’hui. Il serait désespéré de voir ses textes s’empoussiérer et devenir des shows de musée. Si on revient si souvent à Shakespeare, c’est parce que ce sont des textes puissants. Ça m’intéresse beaucoup. Et ça m’intéresse de voir des femmes là-dedans. Ce n’est pas tant l’idée du pouvoir qui me fascine que l’idée de la puissance. De voir des filles être puissantes, ça fait beaucoup de bien.

Vous voulez y aller?

Quoi : Titus

Quand : du 17 novembre au 2 décembre

Où : LANTISS (Pavillon Louis-Jacques Casault de l’Université Laval)

Billets : 23 $ jusqu’au 16 novembre, 36 $

Info : theatreperiscope.qc.ca