Une vue de l’exposition <em>Ruses et ravissements, étude plus ou moins exacte du monde</em> de Claudie Gagnon avec, au centre, <em>L’</em><em>œil papillons</em>.
Une vue de l’exposition <em>Ruses et ravissements, étude plus ou moins exacte du monde</em> de Claudie Gagnon avec, au centre, <em>L’</em><em>œil papillons</em>.

Ruses et ravissements de Claudie Gagnon: tirer la langue au temps

Josianne Desloges
Collaboration spéciale
Mariant les accessoires de chimie, les insectes, les images vernies et les objets trouvés de tout acabit, Claudie Gagnon a créé une série de mobiles qui réfléchissent la lumière et attisent la curiosité. Des couronnes renversées, signées par l’ingénieuse reine du ravissement.

Cette nouvelle exposition présentée à la Galerie 3 (Ruses et ravissements, étude plus ou moins exacte du monde) est un déploiement de sculptures suspendues qui reprennent la forme des lustres de cristal. Celles-ci se déploient différemment selon le support (rosace de fer forgé, armature d’abat-jour ou autre objet propice à la symétrie axiale), mais toujours avec finesse et éclat.

Après la conception d’une œuvre d’art public au musée de Joliette, Claudie Gagnon s’est prise de passion pour la vaisselle scientifique. Mais s’approvisionner en béchers, pipettes et autres breloques de laboratoire est une entreprise complexe qui lui a demandé patience, ingéniosité et connexions. Elle les a mariés à divers trésors de sa collection : une boule faite par un souffleur de verre de Venise, un miroir à main recouvert de perles ou encore des yeux, dans un loup noir, qui la regardaient depuis des années dans son atelier.

Claudie Gagnon, Famille botanique (détail)

Visions cauchemardesques

Ayant en tête l’image troublante des couturières qui piquaient leurs aiguilles dans une pelote en forme de cœur, elle a planté des épingles dans une petite toile embossée montrant un Sacré-Cœur aux flammes défraîchies. Une postiche — comme celle que sa tante gardait sur sa table de nuit et qu’elle trouvait terrifiante lorsqu’elle était petite — a servi de pièce principale pour une autre sculpture. Chaque objet revalorisé par ses soins ouvre des portes sur des histoires anciennes, des rêves éveillés ou des cauchemars d’enfant.

Claudie Gagnon, <em>Vanités</em> (détail)

Une grande sculpture placée au-dessus d’un miroir est faite de morceaux de verre cassé. Quelques insectes noirs — symboles d’un temps révolu — courent sur le support et une boule de verre menace de fracasser le crâne de celui qui oserait, charmé par son miroitement, s’aventurer trop près. «Pour moi, c’est un lustre de fin du monde, note-t-elle. Il est fait à partir de mes chutes d’atelier, amassées pendant des années. J’ai eu les mains coupées pendant des semaines après l’avoir assemblé.»

D’autres insectes sont placés en écrin dans des ronds de verres non taillés, qui devaient servir à faire des lunettes. Dans de petits miroirs ronds, notre œil apparaît, lorsqu’on observe les œuvres de très près. «Ce jeu optique m’intéresse toujours. Cette idée du piège, de la perception qui bascule lorsqu’on s’approche», souligne Claudie Gagnon. Aux papillons flamboyants, elle préfère les insectes les plus ingrats : «Des mantes religieuses, des papillons bruns, ce qui pourrait apparaître dans les caves de nos maisons». Elle les met sous verre ou les enveloppe de feuille d’or, les magnifiant avec un mélange de tendresse et d’effroi.

Claudie Gagnon, <em>Entomologie </em>(détail)

Trois étendards

À l’entrée de la galerie sont placés trois étendards où les mots «Ravir», «Temps» et «Paradis» sont brodés avec des chaînettes et des fils échevelés. Une finition hirsute qui ne passerait pas le test dans un cours de petit point, mais qui porte ce mélange inimitable de bancal et de sublime qui font la signature de Claudie Gagnon. «J’ai essayé d’intégrer le Cercle des fermières quand j’habitais en campagne, mais elles n’ont pas voulu me garder», laisse-t-elle tomber, en riant. Celle qui travaille abondamment avec les tissus pour les décors et les costumes de ses tableaux vivants avait envie de faire se rencontrer le travail d’aiguille et le collage. Comme ceux des scènes de genre ou des fresques, ses étendards combinent les symboles : langue pendue, insecte noir, cœur ouvragé… Au visiteur d’en déchiffrer le sens caché, à la lumière de ses propres réflexions.

Claudie Gagnon, Paradis (détail)

Au mur, un ensemble de collages donne l’impression de se trouver devant des arrêts sur image d’un film de Georges Méliès. Les images — comme tout le reste — sont trouvées telles quelles par l’artiste, peu intéressée par les logiciels. «Ce qui m’intéresse, c’est le papier. De la colle, des ciseaux, des pigments et des vernis, c’est tout!» souligne-t-elle.

Les craquelures qui rappellent les vieilles peintures à l’huile sont apparues après l’application de plusieurs couches de vernis à plancher. «Je suis une installatrice qui aime étendre des choses partout, rappelle Claudie Gagnon. Trouver une manière d’intégrer le papier à mes sculptures de manière durable m’a demandé un petit effort d’adaptation.»

La vidéo Scènes de genre comprenant une série de dix tableaux vivants dont certains sont à l’origine des photopeintures de l’exposition Contrefaçons, présentée à la Galerie 3 en 2018, complète ce déploiement enchanteur et étrange.

Jusqu’au 11 octobre au 247, rue Saint-Vallier Est, Québec. Info : www.lagalerie3.com

Claudie Gagnon, <em>Prescription</em>, 2020 (Détail)