En regardant Le show de Rousseau, je me suis demandé: combien de personnes auraient ce qu’il faut au Québec pour animer un talk-show tous les soirs? La réponse est: très peu.

Rousseau et l’art du talk-show

CHRONIQUE / C’est ingrat, je le sais: se prononcer sur une émission qui n’a qu’une semaine d’âge. Et qui succède à une autre qui surfait sur le succès. Mais en regardant Le show de Rousseau depuis lundi à V, je me suis demandé : combien de personnes auraient ce qu’il faut au Québec pour animer un talk-show tous les soirs? La réponse est: très peu. L’animation d’un tel rendez-vous exige de la répartie, beaucoup d’esprit, un rythme constant. Et une maîtrise totale de ses sujets.

On l’a vu cette semaine, avec des questions très génériques et une connaissance limitée du travail récent des invités, ça donne ce que ça donne: une longue heure où on apprend bien peu de choses, où on est mal pour l’animateur, pour ses invités, pour le public en studio, qui rit bien timidement. Chaque entrevue doit nous faire voir l’invité sous un jour nouveau, tant qu’il y collabore. Cette semaine, ce sont plus les invités qui ont mené le jeu que l’animateur, pourtant capitaine du navire.

On a bien sûr beaucoup parlé de la singulière présence de Sonia Cordeau, dont le rôle est mal défini, et qui semble en punition dans le coin, placée en retrait. On se demande aussi pourquoi avoir laissé un si grand espace vide dans le décor. Le public de Salvail entourait l’animateur, faisait partie du show; chez Rousseau, on le sent loin.

L’émission de mercredi a été la meilleure des trois que j’ai vues au moment d’écrire ces lignes. Mais beaucoup grâce à François Bellefeuille, Claude Legault et Laurent Duvernay-Tardif, qui ont livré la marchandise et donné le show. Par contre, celle de mardi faisait franchement pitié. Quand on perd du temps à demander à une invitée comme Magalie Lépine-Blondeau dans quels pays elle a voyagé cette année, au lieu de pointer directement des événements marquants de ses périples, évoqués en cours de recherche, on a du chemin à faire dans l’art de l’entrevue. Ça me semble élémentaire. Mais les 15 dernières minutes ont été les plus pénibles et interminables, avec sur le plateau un alpaga. Beaucoup exploitée dans les talk-shows américains, la présence d’animaux n’est pas un gage de succès. Mardi, ça a donné 15 minutes complètement inintéressantes et de trop.

Comprenez-moi bien: je souhaite de tout cœur que Stéphane Rousseau, un garçon gentil et talentueux, trouve son ton et parvienne à faire de ce Show son show. Après tout, il n’est pas le premier à qui ça arrive. Rappelez-vous de la première des Échangistes, marquée par une telle cacophonie qu’on a terminé l’heure plus étourdi que diverti. L’équipe ne s’est pas entêtée et a apporté les changements qui s’imposaient. Même Marc Labrèche a mis du temps à nous faire avaler les formules de La fin du monde est à 7 heures et du Grand blond avec un show sournois. Et pourtant, dans les deux cas, on a fini par ne plus pouvoir s’en passer.

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HOMIER-ROY ET L’ART DE LA CRITIQUE
La question m’est revenue en lisant Moi, l’excellente biographie de René Homier-Roy, écrite avec la complicité du journaliste de La Presse, Marc-André Lussier. Un livre que j’ai dévoré, entre autres parce que j’ai toujours aimé le personnage, un modèle de critique, qui ne s’imposait aucune limite. Mais qui s’était frappé le nez avec Mesdames et Messieurs, le talk-show qui avait remplacé Appelez-moi Lise à Radio-Canada, «l’un des rares regrets de sa vie», lit-on dans le livre.

Démoli par une critique de Louise Cousineau dans La Presse, Homier-Roy venait de subir sa propre médecine. On n’était pas à l’époque des gants blancs. Vous savez, on se le dit entre nous, chroniqueurs et journalistes : la critique n’est plus ce qu’elle a déjà été. Assassiner une œuvre est beaucoup moins courant qu’il y a 20 ou 30 ans. À côté de nos prédécesseurs, nous sommes gentils, gentils.

Et pourtant, les créateurs et les diffuseurs trouvent le moyen de nous trouver trop durs, partiaux, biaisés, de mauvaise foi quand on ose écrire qu’une œuvre est mauvaise quand elle l’est. Ces mêmes gens n’auraient pas survécu trois secondes au verdict sans pitié des critiques d’hier. Était-ce eux qui étaient trop méchants ou nous qui sommes trop gentils, voire complaisants et frileux? La question se pose, et je me la pose souvent. La proximité créée par les réseaux sociaux, l’allergie générale à la critique, la guerre des empires ont toutes pu faire de la critique ce qu’elle est devenue.

Et ce n’est pas seulement dans l’écrit. Esprit critique, l’émission du duo Cassivi-Makonnen sur ICI ARTV, peut se montrer cinglante, mais jamais comme pouvaient l’être À première vue et La bande des six, diablement divertissantes par leur franchise. À Salut bonjour, où Johane Despins et Valérie Letarte pouvaient autrefois «descendre» une œuvre, on se montre beaucoup plus consensuels aujourd’hui. Ce n’est pas une critique de ma part, c’est une constatation.