Michel Nadeau (Mark Rothko) et Steven Lee Potvin (Ken), le fascinant duo de la pièce <em>Rouge</em>, présentée à La Bordée.
Michel Nadeau (Mark Rothko) et Steven Lee Potvin (Ken), le fascinant duo de la pièce <em>Rouge</em>, présentée à La Bordée.

Rouge: art martial

CRITIQUE / C’est à une fascinante et intriguante joute verbale auquelle La Bordée convie son public avec la pièce «Rouge». Une relation maître-élève où le vétéran Michel Nadeau et la recrue Steven Lee Potvin s’affrontent dans un débat existentiel sur la peinture comme ultime moyen d’expression et de survie.

D’après un texte de John Logan, auteur des scénarios du James Bond Skyfall et de L’aviateur de Scorsese, la pièce met en lumière, dans le New York de fin des années 50, un épisode de la vie du réputé artiste d’origine juive Mark Rothko (1936-1970), alors que sa route croise celle d’un jeune peintre débarqué pour donner un coup de main à son atelier.

La rencontre des hommes aux personnalités opposées provoquera des flammèches. Rothko n’est pas quelqu’un de facile. Égocentrique au cube, il poussera l’apprenti dans ses derniers retranchements, lui prodiguant à satiété des leçons sur sa conception de l’art, aucunement soucieux d’en savoir plus sur lui. Ken demeure pour lui un simple employé, sans plus.

L’irascible maître, un disciple de l’expressionnisme abstrait américain, est d’autant plus à cran qu’il s’échine à mettre la dernière touche à une murale colossale destinée au restaurant Four Seasons, du Seagram Building. Le contrat d’une vie qui l’amène à remettre en question sa décision de céder à la commercialisation de son art, ô immoralité, ô infamie...

Le jeune assistant fera les frais de ses sautes d’humeur. Au fil de sa résidence, il gagnera toutefois suffisamment d’assurance pour lui tenir tête. Le point tournant de leur relation surviendra lorsque les deux hommes feront équipe, un long moment, pour peindre en rouge une immense toile, sous le 4e mouvement de la 41e symphonie de Mozart. Ce rouge, couleur fétiche de Rothko, qui habite ses pensées. Une couleur qui symbolise la vie, en opposition au noir, le néant. « Je ne crains qu’une seule chose dans la vie, jeune homme… Un jour, le noir va avaler le rouge.»

Rares sont les pièces qui abordent avec autant d’acuité l’acte de création en peinture. Malgré un didactisme parfois opaque pour le profane, le texte en arrive pas moins à susciter l’adhésion au regard de ce flots d’idées et d’arguments que les deux personnages se lancent sans ménagement au visage. Involontairement, le vieux renard contribuera à aider le jeune loup à se forger sa propre personnalité, sa propre vision de l’art, dans une sorte de passation des pouvoirs.

Pour son retour sur les planches, après 11 ans d’absence, le directeur artistique de La Bordée, Michel Nadeau, ne s’est pas donné la partie facile, disons-le, mais il s’en tire avec tous les honneurs, habile à faire détester son Rothko. Face à lui, Steven Lee Potvin, son ancien élève au Conservatoire d’art dramatique, fait preuve d’aplomb, sachant doser ses efforts pour offrir de touchants moments d’émotion.

La façon de mettre en valeur sur scène toiles et peintures, sans oublier l’acte de création lui-même, ne coulait pas de source. Le metteur en scène Olivier Normand y parvient avec une belle efficacité.

Quand les deux hommes observent une œuvre, c’est la salle, le quatrième mur, qu’ils regardent. À une lumière tamisée succède un éclairage cru lorsque Rothko veut faire saisir les nuances des couleurs à son apprenti. Les transitions sont habitées par des projections de tableaux, en arrière-plan, dont les oeuvres pop-art d’Andy Warhol, qui font dresser les cheveux sur la tête au chevronné peintre. «Les barbares sont à nos portes!»

Tout amateur d’art, quel que soit son degré de connaissance, trouvera plaisir à s’immerger dans les multiples variations de Rouge et dans les réflexions de Logan, défendues par un duo d’âges et d’expériences différents, mais complémentaire à merveille.

Rouge est à l’affiche à La Bordée jusqu’au 21 mars.