<em>L'Iliade</em>, dans une relecture de Marc Beaupré. 

Rocker L’Iliade

En revisitant L’Iliade d’Homère, Marc Beaupré avait une envie de rap. C’est finalement dans une esthétique presque rock qu’il a amené les spectateurs dans cette pièce hybride où le dilemme du mythique Achille, en plein affrontement entre Grecs et Troyens, reprendra sur la scène de La Bordée.

Ce sera certainement la guerre au théâtre de la rue Saint-Joseph. Mais sans épées, sans lances, sans effusions de sang. Dans L’Iliade revue par Marc Beaupré, les mots servent d’armes. Déclamés à l’unisson, chantés, slamés ou catapultés «à la Rage Against the Machine». Nous voilà dans une Grèce antique modernisée, mais aussi sans âge, où la musique devient un personnage au même titre qu’Achille, Hector, Agamemnon ou Andromaque. Comédie musicale? Presque. Mais on nage ici en plein drame. 

«Je me suis demandé à un moment si on était dans une comédie musicale ou du moins, dans une épopée musicale», confie Marc Beaupré, qui signe l’adaptation du texte et la mise en scène. «Mais tu ne veux pas que les gens s’attendent à voir des “numéros”, ajoute-t-il. Nous, on n’est pas là-dedans. Il y a des morts à la pelle. Mais mon grand trip, c’était de dire : on n’en verra pas de sang. On n’en verra pas d’armes. Mais on va voir la fureur guerrière, avec 10 interprètes sur la scène qui font tout à l’unisson et en harmonie pour expliquer le chaos. Ils offrent une réponse au chaos. C’est ça que je trouve super beau.»

Cette nouvelle lecture de L’Iliade nous amène dans une histoire connue, mais pas tant. Nous voilà dans une guerre qui s’éternise. Après l’enlèvement d’Hélène, avant le fameux cheval de Troie. Au moment où le guerrier Achille devra choisir entre une vie anonyme ou une mort glorieuse. Entre le spectacle de Marc Beaupré et le texte original d’Homère, il y a eu un immense travail d’adaptation par Alessandro Baricco dans le roman Homère, Iliade. Le Québécois l’a ensuite remis à sa main. 

Le metteur en scène Marc Beaupré

«La meilleure façon que j’ai d’expliquer ce que ça représente, L’Iliade, c’est en disant qu’aujourd’hui, ça serait une télésérie, résume Marc Beaupré. C’est 26 chants et chacun d’entre eux doit prendre plus d’une heure à raconter. Baricco, qui l’a adapté, a coupé énormément juste en enlevant les dieux, qui sont un peu une redite parce qu’ils sont à l’image des hommes : ils ont des failles, ils sont incomplets, ils sont parfois petits dans leur caractère. Lui-même, d’après moi, a coupé 70 ou 80 % du texte original. Ç’a été lu deux fois à Rome et ç’a été des soirées de sept ou huit heures.»

Le spectacle présenté à La Bordée tient en moins de deux heures. Un chapitre d’un grand mythe lui-même condensé en musique, en somme. «C’est particulier, parce que les gens ont des a priori sur L’Iliade qui sont faux, reprend le metteur en scène. Ils disent : “c’est l’enlèvement d’Hélène”. Non. Ils disent : “c’est le cheval de Troie”. Non. Que c’est Achille qui meurt à cause d’une flèche empoisonnée. Non. Il n’y a rien de ça qui est dans L’Iliade. C’est la colère d’Achille qui ne veut plus se battre et qui va finir par se battre.»

Le comédien Emmanuel Schwartz

Emmanuel Schwartz campe ce rôle à la fois puissant et torturé. «C’est un fantasme d’acteur d’incarner ça, avance-t-il. Ça prenait d’abord Baricco, mais ça prenait aussi Marc ou un Dominic Champagne [qui a revisité L’Odyssée d’Homère au théâtre] ou quelqu’un avec une ambition de spectacle à grand déploiement pour mettre ça à hauteur d’homme, d’une certaine manière. On ne peut pas s’imaginer jouer L’Iliade dans l’état où Homère l’a laissée. Ce n’est simplement pas faisable. Ça prend l’adaptateur qui rend ça possible. Et peut-être que l’adaptateur a des chums un peu fous qui ont envie de se lancer dans de grandes aventures avec lui. Marc, depuis longtemps, me donne l’occasion d’assouvir ma soif d’absolu…»

L’Iliade est présentée à La Bordée du 25 au 28 mars. Dans le contexte de l’épidémie de la COVID-19, les représentations sont maintenues dans une jauge réduite.

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UN VERTIGE EN MUSIQUE

Narrée, scandée, chantée, L’Iliade revue par Marc Beaupré s’avère d’abord musicale. Et nécessairement rythmée. 

«On a des narrateurs qui sont épiques dans la façon de dire l’épique. On est dans une transposition complète. On traduit l’épopée guerrière à travers cette espèce d’acrobatie musicale et de scansion qu’on demande aux acteurs», résume le metteur en scène. 

«Ce que j’ai eu en tête dès le départ, c’était vraiment de l’aborder par le rap, ajoute-t-il. J’ai fait des tests avec des comédiens et ç’a été catastrophique. Moi-même, je ne maîtrise pas ça. Je ne suis pas un rappeur. Je demandais à des comédiens de jongler avec ça et ce n’était pas heureux. Ce qui a été heureux, là-dedans, c’est que je suis tombé sur Stéfan Boucher, qui a fini par faire la musique. Lui, il s’est amusé. Il a dit : “je suis tombé sur ton texte, je cherchais des rythmes et je t’ai fait un template”. J’ai pensé que si ce template-là fonctionnait, on pourrait peut-être penser à faire un show avec ça.»

Munis de synthétiseurs modulaires, Boucher et le chef de chœur Olivier Landry-Gagnon — qui s’exécute désormais seul — sont ainsi devenus des hommes-orchestres derrière une imposante console trônant devant la scène. 

«Ce sont des machines analogues, décrit Marc Beaupré. Il y en a quelques-unes, mais la plupart ne sont pas numériques. Elles ont des compresseurs qui font onduler le son de manière différente les unes des autres. On dirait un vieil ordinateur. C’est plein de fils… Mais ce n’est pas du toc. C’est complètement réel et pensé… Et dispendieux, aussi. À un moment donné, les gars ont dit qu’ils pouvaient se mettre en coulisses. J’ai répondu : “je n’ai pas envie de vous mettre en coulisse! Vous allez être forefront!”»

Une métaphore

Loin d’être accessoire, la musique s’avère primordiale dans ce spectacle hybride et très physique, dans une chorégraphie qui met notamment à profit le langage des signes. 

«C’est une grande métaphore, ce show-là, évoque Marc Beaupré. La dimension musicale traduit toujours quelque chose d’autre. Ce n’est pas de la musique pour de la musique. On veut traduire le vertige du combat, celui de triompher ou d’échouer. J’ai voulu que ce soit Manu qui joue Achille, parce que pour moi, il est un maître du verbe. Je n’ai pas envie qu’il se mette à manier le sabre sur scène, ce n’est pas ça. Je veux qu’il manie la langue. Parce qu’ils sont tous des narrateurs.»

Narrateurs dans une langue à la poésie et à la prosodie bien à elle, pouvons-nous ajouter. «Finalement, on est peut-être plus proche de ce que les Grecs faisaient, observe Emmanuel Schwartz. On utilisait beaucoup le mot “aède” en répétitions, un peu pour rire. C’est le conteur de la Grèce antique. On peut parler de Fred Pellerin, mais c’est peut-être aussi un genre de Sol ou de Raymond Devos. Ils ont des histoires rimées avec des nomenclatures à eux qui transforment la langue pour qu’elle appartienne au récit. Dans le fond, cet étrange mélange entre scansion, rap et chant où on a trouvé notre langue, ça doit être la chose qui ressemble le plus à ce que c’était. Même les tragédies de Sophocle ou d’Euripide étaient chantées. On est à l’extérieur d’un réalisme complètement, mais il y a là l’expression d’une émotion plus grande que nature.»

Pour le comédien, c’est justement cette émotion qui se trouve au cœur de leur relecture de L’Iliade. «J’ai lu l’adaptation de Baricco assez jeune, raconte-t-il. Ce qu’il fait en enlevant les dieux de l’histoire, c’est une espèce de film d’action. De chapitre en chapitre, on lit comment la lame est entrée, que la cuirasse s’est tassée, que le bouclier est tombé, qu’un tel est mort... On comprend que c’est un récit populaire. Il raconte une bataille. C’était un peu injuste comme jugement sur l’œuvre, parce qu’elle contient de grandes idées philosophiques et humanistes, cette histoire-là. Dans ce contraste entre la réflexion d’Achille sur l’immortalité et son refus de se battre à cause d’une histoire de maîtresse et d’esclave de guerre qui lui est volée, il y a là le pendant de la sauvagerie des hommes. On est dans cette dualité qui est là chez tout être humain.»

Emmanuel Schwartz dans la relecture de <em>L'iliade </em>de Marc Beaupré.

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LE MYTHE D'ACHILLE

Les anglos disent live fast, die young. C’est un peu ça le mythe d’Achille, guerrier ultra-puissant, qui pourrait vivre une vie paisible, mais qui se sait condamné à entrer dans la légende s’il choisit de se battre et accepte de mourir.  

«C’est étonnant comment le motif revient dans nos cultures populaires. Juste chez les artistes. Il y a tellement d’artistes rock qui sont morts jeunes et qui ont connu la gloire surtout après leur décès», évoque le comédien Emmanuel Schwartz, qui porte le rôle d’Achille dans L’Iliade

On cite ici les regrettés membres du club des 27 (Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison, Kurt Cobain, Amy Winehouse et on en passe), tous morts à 27 ans. C’est sans compter plusieurs rappeurs, dont Mac Miller ou Juice Wrld, qui n’ont pas atteint la barre du 27. 

«On y confère un certain romantisme, ajoute Emmanuel Schwartz. Mais qui sait à quel point ça ne doit pas être romantique de ne plus être là et de ne pas pouvoir profiter de [sa vie].»