L’écrivain et comédien Robert Lalonde vient de publier son 28e ouvrage, «Un poignard dans un mouchoir de soie».

Robert Lalonde, l’écrivain délinquant

Auteur prolifique, homme de théâtre, de télé et de cinéma, Robert Lalonde débarque cet automne avec un nouvel ouvrage, «Un poignard dans un mouchoir de soie», sa 28e offrande littéraire en près de 40 ans de carrière. Rencontre avec un créateur au franc-parler, fasciné par l’être humain, mais de plus en plus irrité aussi par la médiocrité ambiante.

À son arrivée à Québec, cette semaine, Robert Lalonde a emprunté un taxi de la gare du Palais jusqu’à son hôtel du quartier Saint-Roch. Taciturne, le chauffeur d’origine étrangère a pris un moment avant de répondre à ses questions, banales, du genre de celles qu’on pose lorsqu’on rencontre quelqu’un pour la première fois.

Le chauffeur a fini par s’ouvrir sur sa vie qui n’avait rien d’un jardin de roses. Il avait parfois la larme à l’œil. «Derrière sa façade, l’homme cachait son lot de conflits», glisse l’écrivain pour qui ce genre de rencontres fortuites nourrit son imaginaire.

«Je suis un grand écouteur. J’écoute beaucoup les gens. Il y a beaucoup d’épisodes dans mes livres qui sont inspirés de ce que je vois, de ce que j’entends, explique-t-il, devant un café. Par l’écriture, j’essaie de rétablir une certaine forme d’intérêt aux autres, au-delà des clichés. C’est Christian Bobin qui a dit ce qu’on sait de quelqu’un nous empêche de le connaître.»

Pour son roman Un poignard dans un mouchoir de soie, fraîchement sorti des presses cette semaine, Robert Lalonde délaisse l’univers de son carnet précédent, La liberté des savanes, pour l’histoire d’un ménage à trois atypique, avec un adolescent au cœur du récit, comme c’est souvent le cas chez lui, l’adolescence étant «une époque charnière où tout peut arriver», explique-t-il.

Ce jeune homme trouble, Jérémie, malmené par les aléas de la vie, fera se rencontrer un veuf, professeur de philosophie à la retraite, et une actrice de théâtre qui escamote la moitié de ses répliques. S’amorce alors un jeu de piste mené par le gamin, qui conduira les personnages dans des zones insoupçonnées.

En toile de fond du roman, construit en trois actes, des citations de Dostoïevski. L’auteur de L’idiot représente pour Lalonde «une sorte de maître de l’ambiguïté» qui influence son travail à l’instar de plusieurs autres romanciers russes. «Chez Dostoïveski, il n’y a jamais de personnages carrément bons ou méchants. Il échappe à la catégorisation dans son désir de percer l’âme humaine. Il me donne sans cesse la permission d’aller, comme écrivain, dans des zones complexes, un peu moins tranchées.»

La petite flamme de l’inspiration 
Homme de plume, Robert Lalonde ne se verrait pas priver du plaisir de jouer, tant à la scène qu’à la télé ou au cinéma. Pour la promotion de son livre, il avait d’ailleurs quitté les répétitions de la pièce politique L’état, de Normand Canac-Marquis, qui sera présentée à Jonquière à compter du 25 septembre. «En souhaitant que Montréal la présente un jour...»

«Dans le métier d’acteur, surtout à la télévision, il y a énormément d’attente», glisse celui qui a incarné jusqu’à l’an dernier le Dr Christophe Clément dans Au secours de Béatrice. «Je profite de ces moments pour travailler. Les affaires les plus intéressantes que j’écris me viennent souvent dans des circonstances qui ne sont absolument pas idéales.»

«J’ai l’habitude de ne pas attendre la petite flamme de l’inspiration, mais j’ai pris l’habitude de travailler tous les jours, quitte à ce que mes pages ne soient d’aucun intérêt et prennent le chemin de ma boîte de retailles. Pour un artiste, trouver sa façon de travailler, c’est ce qui compte. Moi je l’ai trouvé assez tôt étant donné que je suis délinquant depuis toujours. Il ne faut pas que j’aie le temps. Il m’arrive de mentir à des gens, de leur dire que j’ai un rendez-vous important et d’aller dans un café pour travailler.»

La passion du confort
Délinquant, Robert Lalonde se le dit aussi dans sa façon d’écrire. Une façon pour lui de se révolter contre «une certaine forme de banalité et de bêtise qui m’insupporte complètement». Comme ce slogan affiché sur la façade d’un magasin de meubles, près de chez lui.

«La passion du confort. Ça me fait rire. Y a-t-il quelque chose de plus contradictoire que la passion du confort? C’est justement de ça dont la société souffre actuellement: tout le monde veut être confortable, ne plus avoir à vivre avec la confrontation.»

Dans ses récentes années d’enseignement en art dramatique, l’écrivain a justement essayé de sortir des élèves de leur zone de confort, quitte à passer pour un «tortionnaire» dans son approche. L’affaire Gilbert Sicotte l’a d’ailleurs remué.

«Si j’avais continué à enseigner, je n’étais pas loin de faire l’objet de dénonciations pour avoir été trop sévère. On est en train de confondre l’exigence avec l’abus. J’ai eu des professeurs épouvantables à l’école de théâtre. Tu fais ça aujourd’hui et tu te retrouves en première page du Journal de Montréal

Éviter les chemins tracés
De ces jeunes cohortes de comédiens croisées sur sa route, Robert Lalonde retient une propension à donner dans la facilité et... le confort. «Mon travail d’enseignement consistait à les bardasser un peu pour les sortir de cet enfermement-là. Les jeunes comédiens ont de moins en moins de curiosité et un intérêt porté de plus en plus à eux-mêmes. Ils ne lisent à peu près pas. La quête de célébrité a remplacé le travail», déplore-t-il.

Du même souffle, il avoue avoir surtout «passé beaucoup de temps» à montrer à ses ouailles à se tenir loin des «chemins tracés», à regarder leur destin ouvert à tous les possibles. «Ils ne se donnent pas la permission d’explorer.»

Appelé à prononcer des conférences dans les centres pour personnes âgées, le créateur de 71 ans est justement à même de recueillir des témoignages d’aînés qui ont joué cette carte à leur corps défendant. «Beaucoup ont des regrets d’avoir aveuglément accepté des choses qu’ils ne voulaient pas, de ne pas avoir suffisamment exploré, d’avoir suivi un chemin qu’on leur avait tracé.»

+

ROBERT LALONDE EN RAFALE

Un politicien: Barack Obama, malgré tout le révisionnisme qu’on fait à son égard. Je crois fermement à l’engagement de cet homme.

Un personnage historique: Jean-Jacques Rousseau. C’est le père de l’écriture honnête et scrupuleusement ouverte. Il a dit des choses de façon exhaustive, à une époque où il ne fallait pas le dire, en prenant des risques.

Un écrivain: Gabriel Garcia Marquez. Il a réussi à mettre en scène dans ses œuvres une complexité humaine incroyable.

Un musicien: Je suis un grand fan de Benoît Pinette, alias Tire le Coyote. J’adore le western et il le réinterprète de façon imagée avec sa voix si particulière. J’ai parlé de lui à quelques reprises dans mes livres.

Un réalisateur: Spike Lee. Son dernier film, BlacKkKlansman [Opération infiltration], est absolument fantastique et déconcertant. À la télé, j’admire le travail d’Alexis Durand-Brault (Au secours de Béatrice).

Une pièce de théâtre: J’ai été impressionné, au début des années 80, à Londres, par la mise en scène de Peter Brook pour La Cerisaie, de Tchekhov, avec Michel Piccoli et Bulle Ogier. C’était d’une audace qui n’avait pas de bon sens. Plus récemment, j’ai adoré l’adaptation de l’œuvre de Nelly Arcan par Marie Brassard, dans La fureur de ce que je pense.

Un musée: La Tate Gallery, à Londres. Le travail d’installation de tableaux est extraordinaire. La première fois que j’y suis allé, je suis resté deux jours.

Une ville: Lisbonne. Pour son architecture, son mélange de bord de mer et de collines.