L'excellente série 25 ans d'émotions présente un riche documentaire de Sylvain Rancourt sur le fameux match du 20 avril 1984 entre le Canadien et les Nordiques.

Une tache sur le calendrier

CHRONIQUE / Trente-trois ans plus tard, on dirait que la blessure n'est pas encore tout à fait cicatrisée. Le fameux massacre du Vendredi saint, comme on l'a tristement baptisé, ramène à nos souvenirs ce qu'il y avait de plus laid dans la rivalité Canadien-Nordiques. Une tache sur le calendrier.
Cet épisode peu glorieux de notre histoire du hockey, le pire de tous selon plusieurs, est raconté dans Chicane de famille : le match du Vendredi saint, de l'excellente série 25 ans d'émotions, diffusée lundi à 20h à RDS Info et mardi à 20h30 à RDS, en début de semaine sainte. Un riche documentaire d'une heure de Sylvain Rancourt, qui compte sur de précieux témoignages, des deux côtés de la ligne. Pas les noms les plus évidents qui en ont parlé 1000 fois, mais entre autres ceux de Bob Hodges et de Bruce Hood, juge de lignes et arbitre en chef ce soir-là, personnages-clés de ce match du 20 avril 1984.
Ce soir-là, les joueurs de Michel Bergeron affrontent ceux de Jacques Lemaire au Forum de Montréal, pour le sixième match de la finale de la Division Adams. La tension est à son comble; le Tricolore veut sa revanche après son élimination deux ans plus tôt par les Nordiques.
Tout tourne à la foire en deuxième période. On décortique chaque moment de la bagarre qui n'en finissait plus. Dont bien sûr, ce coup de poing solide de Louis Sleigher à Jean Hamel, qui a mis fin à sa carrière dans la LNH. Le sujet est encore sensible pour Sleigher, que tout le monde félicitait dans le vestiaire après, mais qui en parle aujourd'hui en retenant ses sanglots. L'ancien ailier droit des Nordiques regrette son geste. Il n'a jamais revu Hamel, qui avait été son coéquipier avant de passer chez le Canadien. «J'aimerais ça, juste discuter avec Jean pour savoir comment sa vie s'est passée après. Si de son côté, il peut avoir trouvé la paix lui-même, comme je la trouve présentement», confie le hockeyeur retraité, retourné vivre dans sa Gaspésie natale. Jean Hamel a refusé de témoigner dans le documentaire.
Mais la bataille ne faisait alors que commencer. Quand on a attendu que les joueurs soient sur la glace à la troisième période pour annoncer les pénalités, une erreur monumentale, la bagarre a repris de plus belle. Y compris entre les frères Hunter, comme en pleine cour d'école. «Ce serait ridicule d'essayer de décrire tout ça», avait dit René Lecavalier, découragé devant ce chaos.
Alors analyste à La soirée du hockey, Claude Brière ne comprend toujours pas l'expulsion de Peter Stastny, qui a eu le nez fracturé par Mario Tremblay. L'expulsion, c'était pourtant ce qu'imposait le règlement quand il y avait déjà des batailles en cours, réplique Bob Hodges. Pour Brière, l'arbitre en chef Bruce Hood a été «très mauvais» durant ce match, laissant passer des pénalités pourtant évidentes, ce qui aurait poussé les joueurs à se faire justice eux-mêmes. Bob Hodges n'est pas de cet avis : «Même Dieu n'aurait pu arbitrer ce match.»
Bruce Hood, qui dit n'avoir rien à se reprocher, qualifie Chris Nilan de «brasseur de merde de la pire espèce». Bob Hodges, lui, traite les gardiens de but Richard Sévigny et Clint Malarchuk de «deux clowns» qui en viennent aux poings. La fin du match, catastrophique pour les Nordiques, fera mal aux amateurs.
La rivalité malsaine nous a hélas fait oublier toute la fierté suscitée par l'arrivée d'une nouvelle équipe dans la province. Chroniqueur à La Presse et auteur du livre Le Colisée contre le Forum, Philippe Cantin rappelle que le public de Montréal avait réservé une ovation monstre aux Nordiques à leur première visite en 1979. Même chose pour le Canadien au Colisée. Ce sera la première et la dernière fois. 
L'élément déclencheur de la rivalité : ce but de Dale Hunter des Nordiques, en prolongation du troisième match de cinq en séries, en 1982, éliminant du même coup le Canadien. Dès lors, l'équipe de Québec ne serait plus considérée comme une équipe de village. Plus rien ne serait comme avant.
Outre les experts et les témoins de l'époque, on a confronté les comédiens Patrice Robitaille, pro-Nordiques, et Hugo Giroux (O'L'imposteur), pro-Canadien, et parsemé le documentaire de leurs engueulades. «J'ai appris la haine en regardant le Canadien», dit Patrice Robitaille pour lancer les hostilités. «Les Nordiques, c'est l'équipe d'une ville. Les Canadiens, l'équipe d'un peuple», réplique Hugo Giroux. Et ça continue comme ça, dans un grand dialogue de sourds plutôt drôle. «Dale Hunter a toujours joué à l'image de l'homme qu'il est : hypocrite», martèle Giroux. «Ce match-là, c'est toutes des jambons du Canadien qui s'attaquent aux meilleurs des Nordiques», poursuit Robitaille.
La discussion est moins musclée entre Danielle Rainville, qu'on n'avait pas vue depuis longtemps, et Éric Hoziel, le Mac Templeton de Lance et compte. Les deux assistaient au match ce soir-là : alors que Rainville craignait que la panique s'empare de la foule, Hoziel, lui, tripait fort. L'ancienne journaliste sportive s'explique encore difficilement le geste de Sleigher contre Hamel, d'une violence qui ne lui ressemblait pas du tout.
On regarde ça aujourd'hui, et ça nous paraît aussi surréaliste que pathétique. Pas sûr que ça donne envie de revivre la rivalité Canadien-Nordiques. Selon Philippe Cantin, le match du 20 avril 1984 est probablement l'événement le plus triste du sport au Québec. «Parce qu'il est allé nous toucher dans un élément fondamental de notre culture : le hockey.»