Rita Lafontaine, trésor national

CHRONIQUE / Rita Lafontaine s'est éteinte, sans faire de bruit. Comme la discrète qu'elle a toujours été. Très peu de gens la savaient malade, même ses collègues proches qu'elle côtoyait sur le plateau de L'auberge du chien noir n'étaient pas au courant.
Décédée lundi soir de complications liées à sa condition intestinale à l'Hôtel-Dieu de Montréal, l'actrice de 76 ans était encore active et avait plein de projets. On lui avait même confié un premier rôle dans une série d'ICI Radio-Canada Télé pour la saison prochaine.
Dans la même catégorie qu'Amulette Garneau et Hélène Loiselle, Rita Lafontaine ne jouait pas, elle était. Chaque fois, elle donnait l'impression de faire partie de la famille, d'être cette mère, cette tante, cette soeur, la femme d'à côté. Dans La Presse, la critique de télévision Louise Cousineau lui avait attribué le titre de trésor national. «Pas un geste, pas une mimique, pas une réplique qui ne soient parfaitement authentiques», écrivait-elle en 1991. Voilà qui la résume bien.
Toute humble qu'elle était, Rita Lafontaine prenait plaisir à rencontrer ses admirateurs et s'intéressait vraiment à ce qu'ils lui disaient. Cette Madame Tout-le-monde, qui adorait l'astrologie et pouvait dessiner votre carte du ciel, n'avait rien d'une diva, mais était plutôt la preuve vivante qu'on n'a pas besoin d'un gros ego, de se sentir au-dessus des autres, de se montrer désagréable en privé pour mener une grande carrière, être l'une des plus grandes. Seulement besoin d'être vraie, bienveillante, humaine.
Muse au théâtre de Michel Tremblay, elle a connu une carrière prolifique à la télévision, tenant des rôles dans plus d'une vingtaine de téléromans et de séries. Si sa carrière a connu son apogée avec Le retour, elle avait tenu son premier rôle important à Radio-Canada de 1976 à 1979 dans le téléroman Grand-papa, de Janette Bertrand, où elle jouait avec sa fille Elsa, décédée d'un cancer il y a trois ans. Mais c'est son personnage de bonne mère de famille dans Les Moineau et les Pinson, où elle formait un couple avec Fernand Gignac de 1982 à 1985 à TVA, qui en a fait une vedette populaire. Est arrivée ensuite Zénone dans Cormoran, de 1990 à 1993 à Radio-Canada.
Sa Rose Landry du Retour, qui détestait souverainement le personnage de Madeleine (Angèle Coutu), nous en a fait vivre des émotions de 1996 à 2001 à TVA. Les gens aimaient tellement Rita Lafontaine qu'ils l'ont récompensée de cinq trophées Artis au Gala MetroStar pour ce rôle de femme amère et méchante, mais profondément blessée, et qui finissait par devenir attachante.
«Dans les premiers enregistrements, elle s'excusait pour la méchanceté de son personnage!» se souvient Michel d'Astous, coauteur du Retour avec Anne Boyer. Cette humilité et cette discrétion n'en faisaient pas pour autant un être docile, précise l'auteur, admiratif. «Il y avait quelque chose de timide et de très fort en même temps en elle. J'irais même jusqu'à dire d'un peu têtu. Comme actrice, elle pouvait jouer à la fois la force et la fragilité dans la même réplique.»
Les deux auteurs, qui lui ont aussi écrit une pièce pour son théâtre d'été, se demandaient souvent quel nouveau rôle ils auraient pu lui attribuer. «Elle a passé à un cheveu de jouer dans Le gentleman. Mon seul regret est qu'on n'ait pas eu de deuxième rendez-vous.»
Son personnage de Nicole, tout aussi détestable, devait revenir cet automne dans L'auberge du chien noir à ICI Radio-Canada Télé. Coauteure du téléroman avec Pierre Poirier, Sylvie Lussier se considère privilégiée d'avoir écrit pour cette grande comédienne. «Elle avait le don de se servir du texte comme d'un instrument. Elle en faisait sortir des sonorités, des soupirs, des regards en coin toujours parfaits, et ça transcendait le texte. Tu avais l'impression que ça sortait de sa tête, qu'elle venait d'y penser. Elle s'émerveillait tout le temps», dit-elle en retenant un sanglot. Michel d'Astous abonde dans le même sens : «Elle était dans une classe à part. À la première lecture des comédiens sur Le retour, je ne reconnaissais pas mes textes quand elle les disait. Elle avait le don de les transformer, de leur trouver un sens.»
Aimée autant du public que de la critique, Rita Lafontaine était un modèle pour la comédienne Sylvie Boucher, qui jouait sa fille encore cet hiver dans L'auberge, et qu'elle avait déjà côtoyée sur le plateau du Monde de Charlotte. «C'était une perle. Tu veux avoir quelqu'un comme ça dans ta vie. Elle était humble, simple, ricaneuse, un peu comme une enfant. Nous avions des fous rires mémorables ensemble. Elle va laisser un grand vide sur le plateau.»
Les membres de l'équipe de L'auberge ont passé la journée de mardi à s'envoyer des courriels pour partager leur peine. Aucune scène n'avait encore été écrite pour elle. Sylvie Lussier et Pierre Poirier veulent prendre le temps de réfléchir au sort qu'ils accorderont à son personnage. «Je ne crois pas qu'on la fasse mourir une deuxième fois. On n'a pas envie de faire vivre ça à l'équipe», affirme Sylvie Lussier.
En hommage à cette grande dame, ICI RDI rediffusera le documentaire Rita Lafontaine, en toute humilité de Martine Breuillaud aux Grands reportages Personnalités, jeudi à 20h et dimanche à 21h30, de même que l'entrevue qu'elle avait accordée à Marie-Claude Lavallée aux Rendez-vous de Marie-Claude en mai 2007, samedi à 12h30 et dimanche à 19h30. Qu'elle soit Rose, Nicole, Marie-Madeleine, Zénone ou Rita, elle nous manquera terriblement.