Soeur Cathy Cesnik était adorée de ses élèves et moderne pour son époque. Le 7 novembre 1969, elle disparaît mystérieusement; son corps est retrouvé deux mois plus tard dans un boisé.

Qui a tué soeur Cathy?

CHRONIQUE / Si le film oscarisé Spotlight: édition spéciale vous a ému, vous risquez de l'être tout autant en regardant Les gardiens. Ému et indigné. Parce que cette histoire de meurtre non résolu, déjà bouleversante, dissimule une sordide affaire de pédophilie, dont les responsables n'ont jamais été véritablement punis, protégés par l'Église catholique.
En ligne depuis une semaine sur Netflix, la série documentaire Les gardiens (The Keepers en version originale anglaise) provient de l'équipe de Making a Murderer, qui avait fait grand bruit l'an dernier, aussi sur Netflix. On y racontait la saga judiciaire entourant Steven Avery dans le Wisconsin, marquée par de nombreuses bavures policières. Le genre d'oeuvre à semer l'indignation, assez puissante pour susciter de nouvelles dénonciations et rouvrir une enquête.
Alors que Making a Murderer décrivait un milieu pauvre, The Keepers prend sa source dans un collègue de filles de Baltimore, le Keough High School, où se jouaient en coulisses des actes criminels profondément dégoûtants. Mais comme la précédente série, celle-ci met en lumière les nombreuses lacunes judiciaires et les ratés de la police, jugée corrompue et incompétente.
Loin de l'image qu'on pouvait se faire des religieuses, soeur Cathy Cesnik était adorée de ses élèves, d'une très grande beauté, et moderne pour son époque. Le genre de prof que toutes les étudiantes auraient voulu avoir. Le 7 novembre 1969, alors qu'elle n'enseigne plus à Keough, elle disparaît mystérieusement, avant que son corps soit retrouvé deux mois plus tard dans un boisé. Elle n'avait que 26 ans. Étrangement, une autre jeune femme fut tuée, Joyce Malecki, quelques jours plus tard, dans des circonstances similaires. À ce jour, leur meurtrier n'a toujours pas été identifié.
Il se trouve que soeur Cesnik, d'une douceur et d'une bonté incommensurables, avait eu vent de ce qui se tramait dans le bureau du directeur de l'établissement, le père Joseph Maskell. Un manipulateur narcissique, profondément malade, d'après les victimes. La religieuse en savait trop. Il a fallu attendre qu'une première victime dénonce son agresseur, 25 ans plus tard, pour ouvrir une enquête sur les agissements du père Maskell.
Près de cinq décennies plus tard, deux anciennes étudiantes de soeur Cathy, Gemma Hoskins et Abbie Schaub, ont décidé de consacrer leur temps à la résolution de cette affaire, à défaut que la police s'en occupe vraiment. C'est à travers la quête de vérité de ces femmes attachantes, de même que les témoignages de journalistes qui ont enquêté sur l'affaire, qu'on mesure l'ampleur du scandale. Ajoutez à cela d'autres personnages-clés, dont la soeur de Cathy et des victimes de Maskell, dont les récits vous bouleverseront.
À la façon de Making a MurdererThe Keepers est construite comme un thriller. Chaque épisode se conclut sur une révélation, un punch, qui nous pousse à aller jusqu'au bout des sept épisodes, et à prononcer notre propre verdict sur le ou les coupables. J'en ai pratiquement fait des cauchemars, tant l'emprise du père Maskell fait peur. Cet homme, qui osait s'ériger en protecteur, est le diable incarné. Quand vous saurez jusqu'où est allé cet homme de Dieu pour traquer ses victimes, vous en éprouverez des haut-le-coeur.
Si je n'avais qu'un bémol : on passe beaucoup de temps à observer Gemma et Abbie faire des recherches sur le web ou à la bibliothèque. En même temps, ces scènes témoignent de la somme de travail accomplie par ces femmes dévouées, que vous trouverez très patientes. Parce qu'elles se butent à des refus et des disparitions étranges de documents. Une accumulation sans fin de frustrations.
À Baltimore, située dans le nord-est des États-Unis, le clergé bénéficie d'un pouvoir énorme, encore en 2017. L'archevêché a fini par indemniser certaines victimes de Maskell, mais les sommes allouées étaient ridicules. Une insulte vu la gravité des gestes commis. Il faut dire que la loi protège les abuseurs en quelque sorte, puisque le tribunal ne tient pas compte des témoignages de victimes après un certain nombre d'années. Une règle que tentent de modifier les militants année après année, sans succès.
The Keepers fait oeuvre plus qu'utile. Gemma et Abbie ont dû déjà recevoir des appuis, et peut-être même des révélations de victimes du père Maskell. Ou alors des pistes qu'elles n'avaient pas envisagées. Qui est mort, qui est encore en vie parmi les protagonistes? Je vous laisse le découvrir en regardant la série, qui risque de vous habiter pour plusieurs jours.