Les épisodes de lundi de Ruptures et des Pays d’en haut contiennent des scènes surprenantes, voire choquantes. J’ai dû fermer les yeux devant l’une d’elles, impliquant Alexis (Maxime Le Flaguais, photo) dans Les pays d’en haut, tant ce qu’on y voit provoque le haut-le-cœur.

Nous préférons vous en avertir

CHRONIQUE / Voyez-vous encore les panneaux en ouverture d’émission ou au retour des pauses, pour vous avertir qu’il y a des scènes de violence ou du langage vulgaire? Pas moi. Ils sont devenus si courants qu’ils passent bien souvent inaperçus. À force de nous le faire redire, c’est comme si on ne les voyait plus, qu’on ne les entendait plus.

J’ai l’impression que si on avait été plus clair, la fameuse scène de viol dans Unité 9 n’aurait pas suscité un tel tollé. Un téléspectateur «bien» averti en vaut deux. Comme j’aurais moi-même aimé être prévenu avec plus d’insistance, je préfère vous dire que les épisodes de lundi de Ruptures et des Pays d’en haut contiennent des scènes surprenantes, voire choquantes. J’ai dû fermer les yeux devant l’une d’elles, impliquant Alexis (Maxime Le Flaguais) dans Les pays d’en haut, tant ce qu’on y voit provoque le haut-le-cœur.

Beaucoup moins violente que la scène où le personnage de Bianca Gervais se faisait fracasser la tête sur un bureau la saison dernière, et qui n’avait provoqué aucune plainte, celle de lundi dans Ruptures implique la violence d’un enfant. Comprenez-moi bien, le choix des auteurs d’écrire cette scène n’est pas en cause. Seulement, il doit bien y avoir une façon d’informer le public plus clairement de se préparer à voir — et surtout d’entendre, dans ce cas-ci — quelque chose d’horrifiant.

Agent d’évaluation et de programmation pour la signalétique et les avertissements à Radio-Canada, Marie-Josée Archambault détermine les panneaux et les pastilles d’âge (général, 8 ans, 13 ans, 16 ans et 18 ans et plus) pour toutes les séries. Pour l’épisode de lundi de Ruptures, on parle de 13 ans et plus. Celui des Pays d’en haut porte la mention 8 ans et plus. Rien n’est laissé au hasard : elle compte le nombre de jurons ou d’expressions vulgaires et analyse chaque scène qui pourrait heurter certains téléspectateurs.

Même si je ne les vois plus, j’ai été étonné d’apprendre que les deux scènes de lundi ne seront même pas précédées d’un avertissement. Suis-je devenu trop sensible, moi qui regarde pourtant Le trône de fer? «Quand on met un avertissement, c’est que c’est du sérieux et que c’est particulièrement intense», explique Mathieu Jodoin, directeur de la planification et de la gestion de la grille à Radio-Canada. Il ajoute : «On pourrait en mettre tous les jours dans District 31 et dans Unité 9, mais c’est là que ça aurait un effet pervers et que les gens ne les verraient plus.» Dans le cas des Pays d’en haut, «ça s’inscrit dans la courbe dramatique de l’épisode et ça n’arrive pas comme un cheveu sur la soupe», plaide-t-il.

Mais voilà, tout ça est très subjectif. Ce que je trouve anodin peut vous apparaître très violent, alors que ce qui me fait sursauter peut vous sembler totalement banal. «Le consensus social est flottant et mystérieux. De tous les commentaires qu’on reçoit, je remarque que les gens soulignent moins la violence mais beaucoup plus les éléments de sexualité. Les escortes dans District 31, par exemple, font réagir, comme si ça voulait dire que ça peut avoir l’air cool d’être une escorte. On commence à en tenir compte dans notre classement», explique Marie-Josée Archambault.

Aussi, on tolère plus de sacres dans Unité 9 que dans une autre série, admet-elle. «La série se déroule dans une prison, qui est plus propice à un langage vulgaire. On s’attend à certains jurons et on en accepte davantage, jusqu’à 10 ou 12. Dans District 31, où ça jure très peu, s’il y en a huit ou neuf, je vais mettre un avertissement.»

À l’interne, on se doutait bien que l’épisode du viol d’Unité 9, diffusé avant 21h, allait susciter des réactions l’automne dernier. On avait même demandé quelques modifications au montage afin de l’adoucir un peu. Les plaintes ont néanmoins abondé et l’épisode en question est actuellement à l’étude au CRTC. Le diffuseur croit encore que la scène n’était pas gratuite, mais justifiée.

Sachez que la mention «18 ans et plus» n’est pas près d’apparaître dans une émission d’ICI Radio-Canada Télé. Il faudrait pour cela «une violence soutenue ou des scènes de violence extrême», que «la violence soit le thème central ou dominant de l’émission», suggère l’Association canadienne des radiodiffuseurs dans un guide que consulte régulièrement Marie-Josée Archambault.

À TVA, deux personnes de la programmation prennent ces décisions, à partir des recommandations des directeurs de marques. Le cas de Fugueuse a nécessité plus d’attention, vu le sujet plus délicat des jeunes escortes. Le téléspectateur est prévenu en ouverture et à chaque retour de pause que certaines scènes pourraient heurter, notamment celles qui présentent de la nudité. «On accorde un soin important aux mots pour attirer l’attention sur le bon aspect. Si on met un panneau pour tout, avec les mêmes mots, le danger, c’est qu’on ne les lise plus», convient Suzane Landry, directrice principale chaînes et programmation au Groupe TVA.

En 2016, le diffuseur avait été blâmé pour avoir enfreint les règles du Code de déontologie de l’Association canadienne des radiodiffuseurs, en raison du langage grossier d’Éric Lapointe et de Pierre Lapointe à La voix, avant 21h. Le diffuseur aurait dû diffuser une mise en garde, a jugé le Conseil canadien des normes de la radiotélévision. Radio-Canada n’a pas voulu prendre de chance : c’est depuis cette décision que vous pouvez entendre plus régulièrement des «bip» pour masquer les sacres durant Les enfants de la télé.

TVA demande pour sa part aux producteurs d’être plus vigilants en matière de langage. Et oui, on a fait la remarque à Éric Lapointe. «C’est sûr qu’on leur dit, mais en direct, il y a la spontanéité», affirme Suzane Landry. Même si on a beaucoup réduit le nombre de sacres dans les fictions ces dernières années, on pourrait difficilement les éliminer. «Parfois, c’est dans le caractère d’un personnage. Il y a des cas où tu ne lui feras pas dire ‘‘bateau!’’ Ce serait miner la crédibilité du personnage», explique Suzane Landry. «Il y a aussi le choix des cases horaires. Fugueuse est programmée à 21h, ça fait partie de nos questionnements pour chaque contenu.»