Pony, Gloria Bella, Alicia Moffet et Elisabeth Rioux racontent leurs succès dans la série Influenceurs.

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CHRONIQUE / Leurs très nombreux fans ont de 6 à 26 ans. Ils passent leur vie en représentation sur le Web, que ce soit sur YouTube, Instagram ou Snapchat. Même qu’ils gagnent leur vie avec leur image, et parfois fort bien. À leur contact, j’ai l’impression d’être un vieux grand-père à la retraite depuis 30 ans. On les appelle les influenceurs.

Pour une série documentaire de six épisodes d’une heure, Influenceurs, diffusée à VRAK à partir du mardi 28 novembre à 18h, la réalisatrice Émilie Gaudet et son équipe en ont trouvé six de 17 à 32 ans, très différents les uns des autres, mais qui ont en commun le désir d’être vu. Cinq filles et un seul gars, parce que oui, c’est surtout une affaire de filles, au Québec du moins. «Les gars suivent les filles, mais ne regardent pas les gars», dixit Elisabeth Rioux, 20 ans, qui gère sa propre ligne de maillots de bain, qu’elle exhibe à satiété sur Instagram.

La série aborde la chose avec bienveillance plutôt qu’avec mépris. Le producteur Jeffrey Wraight chez Zone3 trouvait qu’il avait un horaire chargé avant de voir celui de ces influenceurs. Malgré l’aspect futile de leur travail, il est vrai que les six personnages ne chôment pas. Tant d’heures à préparer leurs capsules, à fignoler leurs photos, à réunir des commanditaires, à communiquer avec leurs milliers de fans, à voyager de par le monde. Et à devenir de véritables entrepreneurs.

Dans le cas de Marc Fitt, c’est de 15 à 18 heures par jour. De son vrai nom Marc-André Bénard, le passionné d’entraînement physique, originaire de Saint-Eustache, est plus connu aux États-Unis qu’au Québec. Look de mannequin, gueule d’acteur, musculature parfaite. Faites une recherche sur Google et vous aurez droit à un mur de photos de lui torse nu, mettant en valeur ses muscles saillants. Mais Fitt dit s’entraîner pas tant pour les muscles que pour la discipline que ça lui impose. Peut-être. Et cette discipline, cette motivation, cette vision positive de la vie, il les transmet à ses centaines de milliers d’abonnés qui ont vu 43 millions de fois ses vidéos YouTube.

Payant, le job d’influenceur? Sur un babillard, Marc Fitt a affiché une photo de son compte de banque, qui contenait 154 000 $ en 2014. Monsieur visait déjà le million. L’argent et les abonnés Instagram, Facebook et compagnie, valent pour beaucoup dans l’évolution de bien des influenceurs. Son rêve ultime : s’acheter le sommet d’une montagne pour y installer une maison toute vitrée.

Au fait, ces influenceurs ont-ils une vie en dehors du Web et de leur téléphone omniprésent? Gloria Bella admet l’avoir laissé de côté durant une semaine, passée en pleine nature à se recentrer sur elle-même. «Une des meilleures semaines de ma vie», dit cette adolescente de 17 ans, youtubeuse depuis l’âge de 11 ans, qui parle à ses fans aussi bien de trucs de beauté que de relations amoureuses.

Le cas de Stéphanie Harvey, de Beauport, est particulièrement intéressant. Cette pro du jeu vidéo Counter-Strike se promène entre Québec, Mont­réal et Los Angeles, ralliant de 50 000 à 100 000 spectateurs, qui la regardent jouer en direct. C’est plus que la plupart des émissions de Télé-Québec et de toutes les chaînes spécialisées. Stéphanie vise très gros. Elle a un agent, l’ancien de Paris Hilton, qui négocie ses contrats et lui trouve de meilleurs cachets.

Les habitués de La voix reconnaîtront Alicia Moffet, de la troisième saison, qui poursuit sa carrière de chanteuse tout en menant sa propre entreprise de cosmétiques. On la verra rencontrer un agent à Los Angeles, où elle rêve de déménager. 

Enfin, la sixième est Pony, la plus marginale de tous, talentueuse artiste peintre et illustratrice, qui gère une boutique virtuelle de beaux objets très colorés, des verres aux sous-vêtements, en passant par les étuis de téléphones et les oreillers.

Bien qu’on brosse d’eux un portrait flatteur, tout n’est pas rose dans l’univers des influenceurs. La plupart mettent fin à leurs études, sans savoir ce qui les attend dans 5, 10 ans, un pari très risqué. Un enjeu entre Gloria et sa mère, qui souhaite qu’elle poursuive son éducation. Elisabeth avoue avoir plus de facilité à s’acheter une voiture qu’à se trouver des amis. Plus on expose sa vie privée, plus on s’expose aux critiques de trolls qui n’ont pas de vie. Il faut être blindé. Pour sa ligne de maillots, Elisabeth fait la promotion des différences corporelles. En même temps, elle s’expose sous son meilleur jour sur Instagram, retouchant ses photos à l’extrême, allant jusqu’à effacer les plis dans son maillot, de minuscules taches dans le visage de son amoureux et ses propres côtes, qui paraissent trop sur les photos. «Les gens vont dire que je suis anorexique.»

Le phénomène fort bien illustré dans Influenceurs soulève autant de questions que de fascination. On a là des êtres débrouillards, tenaces, qui se démènent pour gagner leur vie et transmettre leur passion. Mais il est légitime de se demander quel prix aura cette course à la célébrité et à la perfection.