Richard Therrien
Le Soleil
Richard Therrien
Sylvie Moreau
Sylvie Moreau

Les multiples vies de Catherine

CHRONIQUE / Sylvie Moreau se fait encore régulièrement parler de Catherine. Le personnage lui a valu le Gémeaux du premier rôle féminin dans une comédie en 2001, mais surtout l’affection d’admirateurs assidus de Catherine, ici et à l’étranger. Le retour de la série sur Prise 2, lundi à 19h30, nous permet de la redécouvrir et de prendre des nouvelles de son interprète vedette, qui ressent beaucoup de fierté en repensant à ce personnage, qui l’a fait connaître au grand public. 

Dans la série, Catherine Beaulieu cohabitait avec Sophie Gaucher (Marie-Hélène Thibault), son véritable contraire, une femme aux règles strictes avec qui elle travaillait dans une agence de publicité. François Papineau, Brigitte Poupart, Martin Dion et, bien sûr, Dominique Michel complétaient le tableau. Catherine a eu plusieurs vies après sa diffusion originale à Radio-Canada de 1999 à 2003, puisqu’elle a été rediffusée à TQS, à ARTV, sur TV5MONDE partout sur la planète, sur Paris Première en France et maintenant sur Prise 2.

Si on retourne à l’origine, le personnage de Catherine Beaulieu a été créé dans la comédie Majeurs et vaccinés, coécrite par Marc Brunet et Stéphan Dubé. Malgré sa popularité, la série a été retirée de l’horaire après seulement 13 épisodes parce que «la direction des programmes de l’époque détestait l’émission, qu’elle trouvait vulgaire», se souvient Sylvie Moreau.

La boîte de production Avanti, qui aimait beaucoup le personnage de Catherine, a rapidement proposé l’idée d’en faire le rôle central d’une série dérivée (ou spin-off). «Comme Marc Brunet avait d’autres projets et que Stéphan Dubé ne souhaitait pas écrire seul, j’ai proposé spontanément de participer à l’écriture. On s’est adjoint Jean-François Léger, un étudiant de Stéphan, qui était très fort dans les punch lines. Tout s’est enchaîné très rapidement.»

De personnage secondaire dans Majeurs et vaccinés, Catherine est donc devenue l’héroïne. «J’avais envie d’un personnage qui allait transgresser les règles, de par sa nature et son caractère, qui allait être une fonceuse qui n’avait pas de limites, pour le meilleur et pour le pire! J’aimais beaucoup l’idée d’un personnage de femme qui est séductrice, qui a les attributs d’homme, mais qui est une femme sexy, féminine, qui n’a pas peur, complètement assumée, une sorte de don Juan féminin.»

Encore une fois, le ton adopté par les auteurs n’a pas plu d’emblée chez les têtes dirigeantes, d’une autre génération. Sylvie Moreau se souvient de discussions «intenses» avec le producteur Jean Bissonnette, qui avait pourtant fait Moi et l’autre, une comédie jugée audacieuse à la fin des années 60. «Il n’était pas du tout d’accord avec les directions que prenait le personnage, il la trouvait vulgaire. Il disait: “Ça ne marchera pas, ce personnage-là, elle est insupportable. Un homme qui dit ça, c’est drôle, une femme, c’est vulgaire.” C’était devenu générationnel, tout simplement.»

Stéphane Crête et Sylvie Moreau 

Mais l’air du temps et la volonté du public d’avoir des séries qui leur parlaient vraiment ont eu le dessus. «Un gars, une fille a vraiment ouvert la porte à un langage beaucoup plus collé à la réalité dans les sitcoms. Ça nous prouvait que ce ton-là, qui parle davantage à notre génération, on pouvait l’adopter et il fallait l’entendre à la télévision.»

«Il y avait quelque chose de sophistiqué dans les costumes, la coiffure. Je remercie Avanti pour ça, qui a vraiment bien soigné cette production-là, qui a permis que le personnage ait des looks pas straights, pas communs.»

Jean Bissonnette voyait Dominique Michel dans le projet, et a demandé aux auteurs de créer un personnage sur mesure pour elle. «C’est là qu’on a créé Rachel, la propriétaire chiante. Dominique a été solidaire très rapidement, elle a été de la lecture des premiers textes, impliquée dès le début. On la consultait pour les traits de personnages.»

La comédienne d’expérience s’est tout de suite sentie à l’aise au sein de cette jeune troupe. «Elle aimait beaucoup l’énergie de tout ce groupe-là. Pour beaucoup d’entre nous, c’était notre premier projet en télévision, mais on avait déjà une éthique de travail, on était quand même au début de la trentaine. Dominique aime les gens qui ne sont pas gênés d’être là, qui s’affirment, qui ont confiance et qui n’ont pas peur.»


« J’avais envie d’un personnage qui allait transgresser les règles, de par sa nature et son caractère, qui allait être une fonceuse qui n’avait pas de limites, pour le meilleur et pour le pire! »
Sylvie Moreau, à propos du personnage de Catherine

La série ayant été relayée sur TV5MONDE partout dans la francophonie, Sylvie Moreau se faisait souvent reconnaître à l’étranger. «Ça m’épatait que ce personnage-là résonne aussi fort dans les pays maghrébins, en Espagne, en France. Ce que j’appréciais, c’est qu’ils entendaient la langue, parce que la série était sous-titrée plutôt que doublée, sans masquer l’identité québécoise. Quand une histoire est puissante, elle devient universelle. L’humain reste un humain, ce qui fait qu’on peut se reconnaître dans des trucs islandais, espagnols. Je trouve ça assez fabuleux.»

Si elle avait existé en 2020, Catherine aurait fort probablement trouvé une façon de tricher et vécu en déni de la pandémie, imagine Sylvie Moreau. «Catherine, en vieillissant, serait peut-être un peu pathétique! Il y a des choses qui sont ben le fun quand t’es jeune, mais qui le sont moins quand tu vieillis.» L’actrice n’a jamais réellement pensé reprendre le rôle dans un autre contexte même si on lui a lancé l’idée. «Quand on a l’impression d’avoir touché à un idéal, au bon moment, avec les bonnes personnes, dans le bon contexte, ça devient intouchable. Je préfère garder le bijou dans son écrin.»

En raison de la pandémie, les tournages de L’heure bleue, série dans laquelle Sylvie Moreau joue le rôle de Pauline, ne reprendront pas comme prévu; tout a été mis sur la glace. «Je me prépare à entrer dans une sorte de parenthèse par rapport à mon métier, explique l’actrice, très lucide face à la situation. Je ne vois pas comment on pourrait tourner des séries de fiction. J’ai l’impression que ce sera comme en temps de guerre, où les théâtres étaient fermés, où les enfants n’allaient pas à l’école. S’il y avait une adaptation, ça coûterait tellement cher pour quelque chose qui va durer un an, peut-être deux. Il ne faut pas penser qu’on trouvera des solutions dans trois semaines.»

Cette parenthèse, Sylvie Moreau l’imagine de plusieurs façons et réfléchit même à l’idée d’offrir ses services dans un CHSLD pour quelque temps. «Il faut en profiter pour être dans un ailleurs plutôt que dans un monde qu’on connaît. Si j’étais une jeune actrice de 28 ans, je capoterais pas mal plus. À mon âge, je n’ai au moins pas la panique de ne pas savoir si je vais pouvoir m’accomplir. Ça me donne une certaine paix et me permet de traverser cette période d’incertitude.»