Richard Therrien
Le Soleil
Richard Therrien
Le plateau de tournage de la série télé <em>Discussion avec mes parents</em>, qui est basée sur le livre de François Morency.
Le plateau de tournage de la série télé <em>Discussion avec mes parents</em>, qui est basée sur le livre de François Morency.

La rentrée de septembre en péril

CHRONIQUE / Luc Dionne avait une bonne nouvelle pour les fans de District 31, mardi à Bonsoir bonsoir! : les huit derniers épisodes de la présente saison, pas encore tournés, seront présentés en quatre soirs, à raison d’une heure par soir, dès septembre, avant la nouvelle saison.

Bravo, je m’en réjouis. Sauf que j’ai du mal à croire que tout sera prêt à temps. On en est sûrs maintenant : tous les tournages du printemps seront décalés au plus tôt à la période estivale, ce qui repoussera inévitablement les tournages qui devaient suivre. Et depuis que le premier ministre François Legault a indiqué mercredi que la règle du deux mètres de distance serait imposée pour encore «plusieurs mois», on commence à croire qu’il ne sera pas possible de tourner une seule scène nulle part avant l’automne.

Admettons que les tournages reprennent en juillet. District 31 pourrait toujours s’en sauver, puisque l’équipe reprend habituellement à la fin juillet. Mais s’ils ne devaient reprendre qu’en août ou septembre? Tout le monde ne pourra pas recommencer en même temps : acteurs et techniciens avaient déjà des tournages prévus. Ça occasionnerait inévitablement des retards pour la livraison à la rentrée. Désolé, mais je n’y crois pas quand on nous annonce que tout sera prêt pour septembre.

La plupart des producteurs à qui j’ai parlé ne cachent pas que plusieurs plans sont étudiés, en étroite collaboration avec les diffuseurs. Selon plusieurs d’entre eux, les artisans de variétés et de magazines sont clairement avantagés; la fiction est plutôt allergique aux deux mètres de distance, alors qu’en variétés, on peut toujours s’arranger.

Benoît Clermont, président de Productions Déferlantes (La voix, La vraie nature), croit qu’il sera possible de reprendre plus rapidement au Québec qu’aux États-Unis, où les productions sont plus volumineuses. Même si La voix a dû être interrompue, des productions sont toujours en cours. On a pu permettre aux monteurs de travailler à la maison et de terminer la postproduction pour l’émission culinaire Station Potluck et le documentaire Lara, qui doivent sortir à la fin du mois. Les employés élaborent déjà l’entrée en ondes de Star Académie pour l’hiver prochain à TVA.

Guy Villeneuve, producteur exécutif chez Fairplay (Les enfants de la télé, 100 génies), remercie le ciel d’avoir complété avant la crise les auditions de Révolution, qui doit revenir à TVA pour une troisième saison en septembre. Il affirme que les diffuseurs échafaudent divers scénarios, de concert avec les producteurs. «Nous avons un dialogue permanent avec eux», dit-il.

«On s’ajuste au fur et à mesure», affirme François Rozon, président et chef de la direction d’Encore Télévision, qui convient que les prochains mois risquent d’être compliqués pour le milieu. Alors que Les pays d’en haut doit se tourner en juillet, la production des Beaux malaises est prévue à partir de septembre. «On n’a pas le choix de reporter Léo», dont les textes sont très avancés. «Tout le monde va s’entraider», croit-il en pensant aux autres producteurs, tous dans le même bateau. Guillaume Lespérance, producteur chez A Média, peut en parler, lui à qui Trio Orange a prêté les décors des Poilus pour Bonsoir bonsoir! «C’est excessivement complexe, on travaille à équipe réduite, mais on est vraiment contents du résultat en ondes. On essaie de ne pas abandonner le lien avec le public, sinon les gens vont s’alimenter seulement sur les plateformes étrangères.»

Guillaume Lespérance, qui produit aussi Tout le monde en parle et des fictions, réfléchit à des méthodes alternatives de tournage. Pour Discussions avec mes parents, qui devait se tourner de mai à juillet, on pourrait par exemple effectuer le tournage et le montage simultanément. En ce qui concerne la comédie Les mecs, il ne restait qu’une seule journée de tournage, de sorte qu’on pourrait trouver une façon de la sortir quand même à l’automne. Mais le montage d’une fiction sur la table de la cuisine s’avère plus complexe que pour un magazine; chez Productions Casablanca, qui devait livrer la minisérie Le Phoenix à Séries+ pour le 28 avril, on a carrément reporté la date de sortie, même si Francis Leclerc a complété le tournage l’été dernier.

Quand la vie reprendra, l’industrie risque de se heurter à une pénurie de main-d’œuvre, si tout le monde devait reprendre en même temps. Seules échappatoires : les tournages américains sur notre territoire, qui engagent beaucoup de personnel québécois, risquent d’être annulés si la frontière devait rester fermée. Dans la plupart des cas, on a aussi reporté d’un an l’entrée en production de nouvelles séries québécoises, qui n’ont même pas encore été annoncées.

Retrouverons-nous nos personnages en septembre comme prévu? Rien n’est moins sûr. Par exemple, le tournage de L’Échappée, qui devait commencer le 21 avril, a été repoussé au 1er juin. «Mais nous savons déjà que ce ne sera pas possible de commencer à cette date», admet André Dupuy, président et producteur chez Amalga. Dans son esprit, il est impossible de pouvoir livrer les premiers épisodes à TVA aux dates prévues de septembre. Il ne voit pas comment L’Échappée pourrait reprendre l’antenne avant la fin septembre ou le mois d’octobre. «Avant de reprendre les tournages, il faudra s’assurer que tout le monde se sente bien sur le plateau», précise-t-il.

Louis Morissette, président du groupe KOTV, se montre pessimiste. «La fiction m’angoisse énormément», admet-il. Pour L’œil du cyclone, la nouvelle comédie avec Julie Le Breton et Véronique Cloutier, les décors, déjà montés, ont dû être démontés et entreposés «pour des dizaines de milliers de dollars», explique-t-il. «Pour Plan B, nous n’avions complété qu’une seule journée de tournage. Quand nous reprendrons, est-ce que les acteurs seront encore libres? Est-ce qu’on pourra louer les mêmes maisons, les écoles? Ou faudra-t-il repartir de zéro?» s’interroge le producteur, qui anticipe des lendemains difficiles pour les boîtes de production. Il se demande entre autres si les gens qui ont loué leur maison pour le tournage se sentiront à l’aise de voir toute une équipe de tournage rentrer chez eux. «Tant qu’il n’y aura pas de vaccin, on sera toujours à risque et on ne voudra pas prendre de chances.»

Même en ce qui concerne les variétés et les magazines, le producteur se montre peu enthousiaste. «Pour Rétroviseur [avec Véronique Cloutier], ça va, on va peut-être même en faire plus.» Mais pour les variétés, on a beau faire preuve d’ingéniosité en joignant les artistes chez eux, la formule a ses limites, selon lui. «Jusqu’à maintenant, aucune entrevue Facetime n’a donné un grand moment de télé», dit-il. Le seul département qui n’est pas touché, c’est celui des auteurs et idéateurs, qui n’ont jamais bénéficié d’autant de temps pour élaborer et écrire leurs séries. «J’ai tout à coup plein d’opportunités, je pourrais travailler à temps plein comme script éditeur», ironise Louis Morissette, dont le nouveau film, Le guide de la famille parfaite, devait sortir en salles le 15 juillet.

La plupart de ces dirigeants ont dû procéder à des mises à pied temporaires importantes au sein de leurs organisations. Par exemple, chez KOTV, plus des trois quarts des employés sont au chômage. «C’est dur parce que plusieurs sont des amis. Ces gens-là attendent leurs premiers paiements, ils ne peuvent pas toffer ça des mois», déplore Louis Morissette. Chez Encore Télévision, le personnel travaille désormais trois jours par semaine, un rythme qu’on espère conserver le plus longtemps possible. Productions Déferlantes a pu conserver son personnel administratif, à l’exception d’une personne.

Suzane Landry, vice-présidente, développement de contenu et programmation de langue française chez Bell Média, est aussi d’avis que les fictions sont plus à risque. «Mais plusieurs types d’émissions ne pourront se tourner dans les conditions du deux mètres de distance», prévient-elle. Chez Bell Média, on a pris le taureau par les cornes en adaptant certains concepts à la situation. Par exemple, des versions confinées de La famille Groulx, Nombreux et heureux, Mais pourquoi? et Roast Battle, qui devient Roast COVID-19, sont prévues à Canal Vie et à Z. «La télé, on la veut vivante pour rester bien collés à la réalité des gens», ajoute Suzane Landry. Pour l’automne, «on travaille sur plusieurs scénarios», dit-elle, évoquant que l’entrée en ondes de certaines émissions pourrait être repoussée de trois semaines, ou que certains titres prévus à l’hiver, déjà prêts, pourraient être devancés à l’automne. «Les choses changent tous les jours.»

Paradoxalement, les gens n’ont jamais eu autant besoin de télé. À preuve, la hausse marquée d’auditoire des chaînes spécialisées. Chez Bell Média, Super Écran a connu la plus forte hausse avec 17% d’augmentation depuis le 12 mars. La plateforme Crave en français a aussi connu un bond du nombre de ses abonnements et de visionnements, le titre le plus regardé étant Pour toujours, plus un jour, avec Pier-Luc Funk et Catherine Brunet. Conclusion de la vice-présidente : «Ce qu’on observe, c’est que la télé joue un rôle vraiment important dans notre société. Les gens ont besoin de sentir qu’on vit la même réalité, tous ensemble.»