Louis-José Houde a semblé un peu plus mordant qu’à l’habitude, s’approchant parfois de l’humour des Gémeaux.

La fête n’a pas été assombrie

CHRONIQUE / Non seulement les affaires d’agressions sexuelles n’ont pas jeté d’ombre sur le 39e Gala de l’ADISQ, mais il en a été peu question au final. Un vrai baume de près de 2 heures 30 sur les plaies récentes du scandale, qu’on pourrait même qualifier d’exercice thérapeutique réussi.

Louis-José Houde n’allait pas laisser tout ça gâcher la fête. Très drôle et efficace dans son monologue d’ouverture, il a en quelque sorte exorcisé d’emblée le malaise généralisé des derniers jours. Il a osé quelques gags sur Éric Salvail, dont le premier était déjà écrit avant les événements. Évoquant le public qui salue discrètement les artistes lorsqu’il les rencontre: «Mais là, j’jase avec Salvail, s’il te plaît, viens me parler!» Puis, il a ajouté: «C’est ça qui arrive quand tu te prépares à l’avance. J’l’ai dit pareil. Quoi, ça va lui nuire?» Rire général.

Houde m’a semblé un peu plus mordant qu’à l’habitude, s’approchant parfois de l’humour des Gémeaux. Quand sa sœur qui vit aux États-Unis veut savoir qui est untel, il lui décrit Patrice Michaud comme «un moniteur un peu trop vieux pour être moniteur». Alex Nevksy: «[Cherche dans] Google: patinage artistique 1982.» Klô Pelgag: «As-tu 20 minutes?» Coeur de Pirate: «Ça dépend quand.» Jérémy Gabriel: «Je passe!» Nicola Ciccone: «Des fois, tu te demandes, qui boit vraiment ça du Baileys?» Ouch. Et puis, sa meilleure pour Marc Hervieux: «Denis Coderre un peu paqueté dans le sud!»

Toute une revanche pour Safia Nolin, après la déferlante de commentaires déchaînés de l’an dernier sur sa tenue vestimentaire. «Les gens à la maison, calmez-vous s.v.p.», a-t-elle dit d’emblée. L’interprète féminine de l’année a utilisé toutes les secondes de ses remerciements pour «saluer le courage de tous les hommes et les femmes qui ont dénoncé des actes dégueulasses qui leur ont été faits». L’interprète masculin, Patrice Michaud, a parlé d’«un moment surréaliste. Et j’y goûte pleinement. Et je suis fier de moi», a-t-il dit, pesant bien chaque mot.

Il aura fallu 39 ans pour qu’on invite Michel Louvain à chanter au Gala de l’ADISQ. Les artistes dits populaires ont toujours été snobés par une partie du milieu, hélas. Dimanche, cette industrie s’est levée pour ovationner notre plus grand crooner, impeccable comme toujours, dans l’interprétation d’Un certain sourire, un numéro tout en sobriété. Mieux vaut tard que jamais, mais quand même.

Adoré le numéro où Louis-José Houde, accompagné d’Ariane Moffatt au piano, a raconté sa dernière visite dans un magasin HMV, naviguant «entre les Gipsy Kings et Eva Avila». «Une marche funèbre entre les gars de 38 à 54 ans, avec leurs sandales en velcro, leur queue de cheval et leur t-shirt de Cégeps en spectacle.»

Pas de numéros musicaux spectaculaires, mais de beaux numéros. Et les mariages créés étaient souvent originaux. Comme on le fait souvent, on a choisi de confier des numéros à des artistes un peu moins connus, comme The Brooks et Alexe Gaudreault, jumelés à Alex Nevsky et Robert Charlebois, venu reprendre Mon pays de Réjean Ducharme. Belle connivence entre Patrice Michaud et Émile Bilodeau, qui ont uni leurs succès Kamikaze et J’en ai plein mon cass. Très beau numéro de Klô Pelgag avec le violoniste Alexandre Da Costa. Audacieux mais vivifiant de confier l’ouverture au groupe hip-hop Alaclair Ensemble avec Ça que c’tait, suivie de la divine Charlotte Cardin et de Daniel Bélanger.

Les rares à s’y risquer, 2Frères y sont allés de jeux de mots un peu douteux pour écorcher Salvail et Rozon. À la suggestion de Sonny de changer la catégorie Adulte contemporain par Adultes louches, Éric répond: «Par les temps qui courent, on n’aurait pas ben ben de misère à trouver des adultes louches.» Sonny: «Éric, j’pense pas que “Salvail” la peine d’aller là.» Puis son frère de conclure: «Osons dénoncer ça. “Rozon” le dénoncer une deuxième fois.» Poudoumtish!

Plus grave, en recevant le prix du spectacle pour Mary Poppins, le metteur en scène Serge Postigo a salué les employés de Juste pour rire, dont les emplois sont actuellement en péril. «Ne laissons pas l’horreur décider de leur avenir à court ou moyen terme. Occupons-nous de nos victimes, mais soyons vigilants, par souci de vengeance, de ne pas en faire des milliers de collatérales. Parce que tous ces gens […] n’ont rien fait.»

On a tout de même été bien servis en remerciements; pas de longueurs, et les artistes s’étaient préparés. Réjouissante, Klô Pelgag a eu ce mot pour les «haters» en tous genres: «On se fout de ce que vous pensez et on vous souhaite de vous trouver des passions, comme nous on le fait, autres que la méchanceté. Les filles particulièrement, habillez-vous comme vous voulez, peu importe ça ressemble à quoi!» Bien dit.

Dans un des rares moments touchants de la soirée, on a rendu un hommage posthume à Leonard Cohen par un montage de bouts d’entrevues, collés à ses chansons, avant que des artistes se lèvent dans la salle pour reprendre le refrain de Hallelujah. Cohen avait déjà refusé le prix du Gouverneur général. «Mais celui-là, il l’accepterait volontiers», a dit son fils Adam, venu chercher le Félix. Un de ses grands regrets avant de mourir aura été de ne pas passer ses derniers jours à Montréal. «Il aurait aimé se prononcer sur un débat un peu chaud au Québec, le smoked meat du Schwartz ou celui du Main? Il préférait celui du Main», a conclu Adam Cohen.

Ce Gala de l’ADISQ ne nous a peut-être pas laissé de grands moments en mémoire. Mais les artistes, et nous, avions besoin d’une soirée réconfortante et chaleureuse dimanche, ce à quoi on a eu droit.