Janine, jusqu'au bout de la nuit

CHRONIQUE / Il n'y avait rien pour l'épuiser. Après les représentations au théâtre, Janine Sutto était la première à vouloir sortir au resto. Et souvent la dernière à quitter les lieux. Même pour sa dernière nuit, lundi soir, elle aura tenu jusqu'aux petites heures du matin.
Cette ultime nuit, elle l'aura passée avec sa fille, Mireille Deyglun, étendue contre elle dans son lit d'hôpital. Un moment privilégié d'une grande beauté, qu'elle m'a raconté en toute sérénité. Toute la nuit, la fille a confié à sa mère tout ce qu'elle n'était jamais arrivée à lui dire avant, mais qu'elle a soudainement senti le besoin de mettre en mots, à quelques heures du grand départ. «J'avais beaucoup de choses à lui dire et c'est sûr qu'elle m'a entendue, elle avait les yeux grands ouverts et me regardait intensément», me raconte Mireille Deyglun.
Ne croyez pas que la grande dame du théâtre était prête à ce que le rideau tombe une dernière fois. Hospitalisée depuis le 10 mars, et transportée aux soins palliatifs vendredi dernier, incapable de boire et de manger, elle refusait de partir. «J'étais incapable de le dire avant cette nuit : «Maman, va-t'en. Il est temps de partir.» Jean-François [Lépine, son mari] a essayé, il est plus distancié que moi, mais elle ne voulait rien savoir. Cette nuit, j'ai pu lui dire qu'il était temps qu'elle lâche prise, qu'elle aille retrouver ceux qu'elle aime. Je pense qu'elle m'a écoutée.»
Entre vous et moi, qui ne rêve pas de partir ainsi, tout en douceur? «J'ai vécu ça avec ma soeur il y a six ans. Il n'y a rien de pénible, c'est que du beau», confie Mireille Deyglun.
Depuis hier, les hommages déferlent pour Janine Sutto, décédée à 95 ans d'une mort naturelle. Aucune surprise pour sa fille, qui s'y attendait. «Les gens l'aimaient beaucoup, de toutes les classes sociales. Dans les années 70, il n'y avait que Jean-Louis Millette et elle qui jouaient du Tremblay comme du Tchekhov, et en même temps, étaient au canal 10 [aujourd'hui TVA]. C'était merveilleux, cette capacité, cette humilité, cette grandeur.»
Jusqu'en novembre dernier, elle assistait encore aux premières de théâtre avec sa petite-fille. Janine Sutto était une femme de son temps, n'entretenait aucune nostalgie et appréciait les formes plus avant-gardistes de théâtre. Mais quand ça ne lui plaisait pas, tout le monde le savait en coulisses. «J'ai dû faire 90 mises en scène. Je ne me souviens pas d'un seul spectacle où elle n'était pas là», me dit l'acteur et metteur en scène Yves Desgagnés, qui va s'ennuyer de ses visites dans les loges après les représentations. «Elle pouvait nous dire : «Crisse que c'était ennuyant votre spectacle, les enfants!» Ou au contraire, elle était émerveillée. Dans tous les cas, elle nous donnait l'heure juste, et c'est pour ça qu'elle était tant respectée et aimée par toutes les générations.»
Quand Janine Sutto a été nommée entraîneuse à la Ligue nationale d'improvisation en 1978, elle a repêché Yves Desgagnés pour joindre l'équipe des Verts, avec Normand Brathwaite et Patrice L'Écuyer. «C'était un coach impitoyable! Quand on ne comptait pas de points, elle nous donnait de la marde à l'entracte, comme si on jouait avec les Canadiens. Ce n'était pas négociable. Mais elle restait sympathique, attachante, c'était toujours pour améliorer nos performances. Il y avait zéro mesquinerie chez elle», se souvient l'acteur.
J'étais encore un enfant quand j'ai découvert Janine Sutto, ou plutôt Dame Pénélope dans Le major Plum-Pouding, puis Mlle Lespérance dans Symphorien, l'éternelle vieille fille et croqueuse d'hommes. Mireille Deyglun confirme que Gilles Latulippe et sa mère ont conservé un lien de respect très fort toute leur vie. «Il a été exceptionnel. Quand Poivre et sel est arrivé, il l'a prise par la main, l'a emmenée voir les patrons pour qu'elle gagne le même salaire que lui. Il avait cette générosité-là. Ils avaient tellement de points en commun ces deux-là. Deux grands, deux vrais, deux humains extraordinaires.»
Spontanément, les journalistes contactaient Janine Sutto au décès d'un comédien, pour avoir des impressions. Parce qu'elle les connaissait tous. Elle acceptait généreusement. Quand Luis de Cespedes est décédé, elle contenait difficilement ses sanglots à l'autre bout du fil. J'avais beau me confondre en excuses, lui dire que j'allais m'arranger autrement. «Pas question, je dois vous aider pour votre article», me disait-elle. C'était Mme Sutto.
Yves Desgagnés se souvient de ces nuits où elle les tenait tous éveillés, ses collègues et lui, presque de force. Jusqu'à ce soir de novembre dernier, où elle a insisté pour déguster son tartare préféré à L'Express de la rue Saint-Denis à Montréal, une fois la représentation terminée. «Elle contrevenait à tout ce qu'on disait sur la longévité, qu'il fallait avoir une vie équilibrée, ne pas se coucher trop tard. Elle a pris un coup dans sa vie. Elle a vécu!»
C'est cette image qu'on gardera de Janine Sutto, cette force vive, cette flamme qu'elle aura su garder allumée. Jusqu'au bout de la nuit.
Les grands moments de sa carrière
Janine Sutto et son gendre Jean-François Lépine
Née en France le 20 avril 1921, à Paris, cette comédienne, qui aura incarné des centaines de rôles au cours de sa vie, est arrivée au Québec à l'âge de neuf ans.
C'est à l'âge de 18 ans qu'elle entame ce qui sera une longue et prolifique carrière, encouragée par son père, Léopold Sutto, qui était un ami de Charles Pathé, le fondateur de la célèbre maison de production cinématographique du même nom, ainsi que par la comédienne Sita Riddez, une amie de la famille.
Janine Sutto se joint rapidement à la troupe Montreal Repertory Theatre et au début des années 1940 elle se produit dans plusieurs pièces de théâtre, au Théâtre Arcade, tout en participant à des radioromans.
Elle fonde à la même époque le Théâtre l'Équipe, avec Pierre Dagenais, où elle joue de grands rôles, comme ceux de Tessa et Fanny, dans «Marius», et de Julie, dans «Liliom». Elle épouse M. Dagenais en 1944, mais leur union ne dure qu'un an.
En 1945, Mme Sutto est couronnée Miss Radio et elle quitte le Canada l'année suivante pour prendre une année sabbatique à Paris, où elle rencontrera son second mari, Henri Deyglun. De leur mariage découle la naissance en 1958 de leurs filles jumelles, Mireille, elle aussi devenue comédienne et aujourd'hui l'épouse du journaliste Jean-François Lépine, et Catherine, qui est atteinte de trisomie 21. Janine Sutto, contre l'avis de plusieurs, décide de s'occuper elle-même de sa fille déficiente intellectuelle.
De retour au Québec, en 1947, Mme Sutto poursuit sa carrière sur scène et à la radio. Elle participe notamment aux feuilletons radiophoniques populaires de l'époque «Jeunesse dorée» et «Rue Principale».
Au cours des années 1950, les planches du Théâtre du Rideau Vert et du Théâtre du Nouveau Monde offrent plusieurs rôles importants à Janine Sutto.
Mais le parcours artistique de la comédienne l'amène par ailleurs à participer aux débuts du cinéma «canadien-français», grâce à son rôle dans le film «Le Père Chopin», en 1945, ainsi qu'à ceux de la télévision, dans «Les Belles Histoires des Pays-d'en-Haut». Cette série culte de l'histoire culturelle québécoise a rivé les Québécois devant leur petit écran de 1956 à 1970, après que le roman qui a inspiré la télésérie, «Un Homme et son péché», eut généré un radioroman, une pièce de théâtre et des films.
En 1968, Janine Sutto est de la distribution de la première pièce de théâtre d'un nouveau venu: Michel Tremblay. «Les Belles Soeurs» connaît un succès instantané et Janine Sutto retrouvera d'ailleurs l'univers de ce classique du théâtre québécois à l'occasion d'une version musicale, qui sera présentée à l'été 2010. Elle participe ensuite, au printemps 2012, à une série de représentations au Théâtre du Rond-Point de Paris, ainsi qu'à une tournée québécoise en 2011, 2012 et 2013.
Pendant toute sa carrière, Mme Sutto est demeurée présente à la fois au théâtre et à la télévision. De 1970 à 1977, elle incarne Berthe Lespérance dans la comédie «Symphorien», rôle pour lequel elle recevra le titre de Miss Télévision, en 1972. Sa vie personnelle est cependant perturbée par la perte de son époux Henri Deyglun, décédé d'un cancer en 1971.
Celle qui est connue surtout comme étant une grande comédienne aura aussi touché à la mise en scène à quelques reprises, au fil de sa carrière, dont une première fois en 1978, pour la pièce «Sonnez les matines», de Félix Leclerc, qui est présentée au Théâtre du Rideau Vert.
Parmi les nombreux projets auquel elle a participé, notons les films «L'Initiation», «Kamouraska», et plus récemment le «Congorama» de Philippe Falardeau et «La Capture», en 2007.
Du côté de la télévision, les personnages qu'elle a incarnés sont également très nombreux, et surtout fort diversifiés, Mme Sutto ayant été autant de l'équipe de «Avec un grand A» ou «Ent'Cadieux», que des téléséries «Les Boys III», «Watatatow» ou encore «Les Invincibles». Entre 2001 et 2003, elle tient également une chronique sur le sexe à l'émission «Fun Noir» de Normand Brathwaite, sur les ondes de TQS.
Et à 87 ans, Janine Sutto s'est même lancée dans la web-télé, en participant à l'émission «Chez Jules», écrite par la scénariste et ex-chroniqueuse au Journal de Montréal, Geneviève Lefebvre, auteure des «Chroniques blondes».
Outre sa carrière prolifique de comédienne, Janine Sutto a aussi été militante pour la cause de la déficience intellectuelle, devenant notamment porte-parole de l'Association de Montréal pour la déficience intellectuelle (AMDI). Il existe depuis 2005 un Prix Janine Sutto, qui souligne la contribution d'une personne ou d'un organisme à l'intégration des personnes ayant une déficience intellectuelle, et la Soirée-Théâtre Janine Sutto représente la plus importante activité de financement de l'AMDI.
Janine Sutto s'est vue décerner plusieurs prix hommages, notamment le Prix Hommage Rideau et le Grand Prix de l'Académie du Gala des Prix Gémeaux, pour l'ensemble de sa carrière, en 2000, un prix hommage lors de la Soirée des masques, en 2001, et le Prix Hommage Quebecor, en 2008.
Mme Sutto a également été faite Officier de l'Ordre du Canada, en 1986, avant d'être élevée au rang de Compagnon de l'Ordre du Canada, en 1992, et elle a été nommée Chevalier de l'Ordre National du Québec, en 1998.
Sa biographie «Vivre avec le destin», écrite par Jean-François Lépine, a été publiée en 2010.
Le maire de Montréal, Denis Coderre, a écrit sur son compte Twitter que la mort de cette femme d'exception mettait le Québec en deuil.
En octobre dernier, Mme Sutto a assisté en compagnie du maire Coderre au dévoilement d'une murale de l'artiste Kevin Ledo à son effigie sur la rue Montcalm, dans l'arrondissement Ville-Marie.
Avec La Presse canadienne