Si la prison de Bordeaux a consenti à ouvrir ses portes, avec l'accord du Ministère de la Sécurité publique, c'est justement pour démystifier le travail des agents correctionnels, donner une autre perception que celles des scénaristes au cinéma et à la télévision, et montrer la dure réalité d'une prison.

En prison: la vraie vie «en dedans»

CHRONIQUE / Non, les gardiens de prison ne sont pas tous des salauds comme ceux qu'on nous montre au cinéma et à la télévision. Les «screws» et «tourneux de clé» d'hier, qu'on appelle maintenant agents des services correctionnels, sont plutôt ouverts au dialogue et traitent les détenus avec respect. C'est du moins l'image que leur donne la série documentaire En prison, diffusée à Z depuis mercredi à 21h.
Pour la première fois, la prison de Bordeaux, avec ses 1400 détenus, a laissé entrer des caméras pour la production d'une série de 10 demi-heures sur le travail des agents correctionnels. Les journalistes ont pu d'ailleurs visionner un épisode à l'intérieur des murs de cette institution de plus de 100 ans du quartier Ahuntsic à Montréal. Il fallait montrer patte blanche et laisser appareils photos et cellulaires à l'entrée.
Si l'établissement de sécurité minimale à moyenne a consenti à ouvrir ses portes, avec l'accord du ministère de la Sécurité publique, c'est justement pour démystifier le travail des agents correctionnels, donner une autre perception que celles des scénaristes au cinéma et à la télévision, et montrer la dure réalité d'une prison. Comme on le fait si bien dans De garde 24/7, la série sur le personnel de l'hôpital Charles-Lemoyne. Autant vous haïssez Normand Despins dans Unité 9, autant vous vous attacherez à François Landreville, le vrai directeur de la prison de Bordeaux, qui n'a pas eu peur de représailles en se montrant à la télévision. Il lui arrive déjà de croiser des ex-détenus en dehors des murs, ça fait partie du job. «On sait quels endroits fréquenter et ne pas fréquenter. Je n'ai jamais eu de problèmes», affirme M. Landreville, fier d'honorer le travail de son personnel. Des agents présents mercredi admettent être irrités que la fiction entretienne l'image des méchants gardiens de prison.
Pour la première fois, la prison de Bordeaux, avec ses 1400 détenus, a laissé entrer des caméras pour la production d'une série de 10 demi-heures sur le travail des agents correctionnels.
Pour les détenus qui doivent passer le matériel intercepté, «les dettes se paient aux coups de poings», dit-on dans la série.
Vous verrez plusieurs visages brouillés dans la série. Surtout ceux des détenus, bien qu'on en voie quelques-uns, mais aussi de certains agents correctionnels, qui n'ont pas tous accueilli avec enthousiasme l'idée de se faire épier par les caméras. Pour les autres, on ne donne que leurs prénoms, déjà qu'ils risquent maintenant d'être reconnus dans la rue. En prison ne parle pas que d'encadrement des détenus, mais aussi des efforts de réhabilitation et de la prévention du suicide.
Le quatrième épisode, sur la lutte à la contrebande, est troublant. On y voit des détenus servir d'intermédiaires, souvent malgré leur volonté, pour faire rentrer du matériel illégal à l'intérieur. Les drones, le nouveau fléau des prisons, sont la cible des autorités; Bordeaux en reçoit de quatre à cinq par semaine, qui larguent tabac, drogue, cellulaires et autres objets interdits dans la cour. Et ça ne prend pas une minute pour que les détenus se sauvent avec leur contenu, avant que les autorités puissent les intercepter.
Les détenus, souvent forcés de passer le matériel, font preuve d'une redoutable ingéniosité. Vous n'avez pas idée de tout ce qu'ils peuvent dissimuler dans leurs voies rectales, du couteau au cellulaire. Quand on en soupçonne un de cacher quelque chose, on l'envoie en cellule sèche, sans toilette ni lavabo, pour inspecter ses excréments. Un procédé dégoûtant que devaient se taper manuellement les agents, avant qu'un appareil muni d'une douche ne le fasse à leur place.
Pour les détenus qui devaient passer le matériel intercepté, «les dettes se paient aux coups de poings», dit-on dans la série. Intimidés, ceux-ci nécessitent une protection spéciale ou un transfert d'établissement, et l'étiquette peut leur être fatale. L'an dernier, l'un d'eux a été battu à mort à Bordeaux, pour une dette d'à peine 10 grammes de tabac, rapportait La Presse.
Voilà une série aussi instructive que prenante. Efficace et sensible, la réalisation de Bernard La Frenière permet de saisir clairement la réalité des agents correctionnels. Heureusement, on n'a imposé aucune barrière à l'équipe de tournage, qui a pu filmer les moindres recoins de l'établissement, et qui a eu la chance d'être sur les lieux quand un drone est venu larguer de la marchandise. Le même jour, deux bagarres ont éclaté dans la prison. Une journée mouvementée, décrite au premier épisode.
Produite chez Attraction Images, En prison donne-t-elle le vrai visage du personnel de Bordeaux? Veut-on en faire des héros? C'est sûr que c'est de la télé. Mais en parlant avec l'équipe de production, j'ai le sentiment qu'on a un portrait assez juste de la vie en prison. L'institution a eu droit de regard sur la série, a demandé quelques modifications dans la narration - excellente - de Patrice Robitaille, essentiellement pour une meilleure compréhension du fonctionnement en prison. Quoi qu'il en soit, on sort de cette série en ayant de l'admiration pour ces agents qui doivent composer avec des situations dangereuses et hors du commun. Si vous avez raté le premier épisode, il est repris vendredi à 19h30 et samedi à 22h.