«Quand on choisit de faire des séries comme Les Simone (photo) ou Trop, on sait d’avance qu’on ne fera pas un million», remarque Michel Bissonnette. «Quand on fait des rendez-vous trop rassembleurs, on se fait dire qu’on est trop commerciaux; quand on fait trop de culture, on se fait reprocher d’être trop élitiste. C’est comme si c’était toujours bien de critiquer Radio-Canada.»

Contre Netflix, l’union fait la force

CHRONIQUE / Comment notre petit marché pourra survivre à l’ouragan Netflix? Vice-président principal de Radio-Canada, en poste depuis un an, Michel Bissonnette croit qu’il est temps de mettre les rivalités de côté. Après avoir lui-même longtemps œuvré au privé, chez Zone3, il propose rien de moins que les empires ennemis s’unissent pour jumeler leurs contenus sur une seule et même plateforme. Rencontré la semaine dernière, en marge d’un colloque intitulé «Télévision publique : se donner les moyens», Michel Bissonnette considère que Radio-Canada n’empiète pas sur le terrain du privé, tout en admettant que le diffuseur n’aurait jamais dû se prêter à de la surenchère dans l’acquisition de séries américaines.

Q Vous tendez la main aux différents groupes médiatiques (Québecor, Bell Média, Groupe V Média, etc.) afin d’unir vos forces pour mieux affronter les géants américains comme Netflix. Mais n’est-ce pas un vœu pieux, quand on connaît la forte concurrence entre les réseaux?

R Aux États-Unis, 67 % des gens sont abonnés à une plateforme de contournement. Au Canada anglais, c’est 53 %. Au Québec, on se dit que ça va bien parce qu’il n’y a que 32 % des gens, mais chez les 18-34 ans, ça monte à 55 %. Si on ne réussit pas à freiner le phénomène, on va perdre la nouvelle génération, branchée sur Netflix. Juste avec ses chaînes spécialisées, Bell n’aura jamais une offre assez forte pour pouvoir concurrencer Netflix. Télé-Québec ne pourrait pas se permettre d’avoir une plateforme qui coûte 7,99 $ à l’abonnement. V est un joueur tout petit dans son marché. À Radio-Canada, qui est un très gros joueur, le problème n’est pas d’acquérir des abonnés, c’est de les maintenir, et la façon de le faire, c’est d’avoir toujours des nouveautés. Je ne pense qu’on va réussir à battre Netflix. Ils ont gagné la bataille mondiale. Mais je pense qu’on peut être un bon joueur local avec une alternative francophone.

Le vice-président principal de Radio-Canada Michel Bissonnette propose rien de moins que les empires ennemis s’unissent pour jumeler leurs contenus sur une seule et même plateforme.

Q Comment comptez-vous convaincre vos concurrents?

R On a bâti une proposition d’affaires à géométrie variable, adaptée aux réalités de chacun des joueurs. Par exemple, ICI Tou.tv pourrait financer en partie une série de Séries+, qui se retrouverait en première fenêtre sur l’Extra. Nous pourrions partager les revenus d’abonnements selon le pourcentage de branchements. On a différentes formules de façon à ce que chacun puisse décider de se tremper l’orteil ou de plonger, au complet ou en partie. Je vais présenter ça aux diffuseurs et j’ai hâte de voir ce que ça va donner.

Q Même chez Québecor?

R Nous venons de conclure une entente avec eux pour que tous nos contenus soient disponibles sur illico en rattrapage. La barrière de la frontière n’existe plus, le numérique l’a jetée par terre. La solidarité inclut tous les joueurs, dont TVA.

Q En novembre 2016, Radio-Canada disait vouloir abandonner la publicité. Qu’en est-il un an et demi plus tard?

R Notre position n’a pas changé. La radio de Radio-Canada a une programmation totalement distinctive de ce qu’on peut avoir à la radio commerciale, et c’est un environnement sans publicité, qui réussit quand même à être performant. Si la Télévision de Radio-Canada abandonnait la publicité, ça donnerait de l’air aux joueurs privés. Ce qui vient chez nous irait dorénavant chez eux. En créant Radio-Canada il y a 80 ans, le législateur avait opté pour un système de financement double, public et commercial. Si le gouvernement décide que ça demeure ainsi, on saura à quoi s’en tenir dans les prochaines années.

Q Vous insistez sur le fait que vous pouvez vous permettre d’oser, que vous n’êtes pas prisonniers des cotes d’écoute comme les diffuseurs privés. On vous reproche au contraire de jouer sur le terrain du privé.

R Je ne suis tellement pas d’accord. Radio-Canada a fait des erreurs par le passé, et j’essaie le plus possible de les corriger. Par exemple, on ne doit plus faire de la surenchère dans l’acquisition de séries américaines. Cette année, nous avions six séries en acquisition en heures de grande écoute, dont Anne, qui était canadienne, et deux séries britanniques; la seule série américaine était This is us [Notre vie]. On essaie vraiment de ne pas jouer dans ces talles-là. Pour le reste, je trouve que notre programmation est vraiment différente de ce qu’on retrouve au privé. On privilégie la création de concepts aux formats internationaux, on prend des risques. Quand on choisit de faire Les Simone ou Trop, on sait d’avance qu’on ne fera pas un million. Quand on fait des rendez-vous trop rassembleurs, on se fait dire qu’on est trop commerciaux; quand on fait trop de culture, on se fait reprocher d’être trop élitiste. C’est comme si c’était toujours bien de critiquer Radio-Canada.

Q Votre directeur de l’information, Michel Cormier, part à la retraite. Quelles qualités devra avoir son successeur?

R Pendant des années, à Radio-Canada, tu avais réussi ta carrière si ton topo passait au bulletin de 22h. T’avais du potentiel si ton topo passait à celui de 18h. Et t’étais le petit nouveau si ça se ramassait sur le numérique. La dynamique a complètement changé. Il faut arrêter de voir le numérique comme quelque chose où on droppe nos contenus déjà créés pour la télé. Il n’y a plus de contraintes de création. On a envoyé Thomas Gerbet en Inde, qui tournait avec son téléphone, montait avec son ordinateur et nous envoyait ses topos pour Le téléjournal. Ça ouvre toutes les portes et ça change de la lourdeur de nos bureaux à l’international. Je souhaite quelqu’un qui va respecter ce qu’est la salle des nouvelles de Radio-Canada, parce que c’est une grande institution, mais quelqu’un qui va avoir une vision forte de ce qu’est le numérique.

Q Vous réclamez un meilleur financement pour Radio-Canada. Mais ce qu’on entend dans le milieu, c’est que l’argent vous sort par les oreilles depuis que les libéraux sont au pouvoir.

R Le monde des médias traverse une crise. Voir le voisin qui a encore des revenus publicitaires et gouvernementaux, je comprends que ça puisse créer de la jalousie. Mais seulement le matin, à Radio-Canada, nous avons 20 shows de radio à travers le pays durant trois heures. À chaque fin de journée, 17 shows de radio, que ce soit à Saskatoon ou Sherbrooke. J’ai 13 éditions du Téléjournal à sortir, on publie dans plus de 10 langues autochtones à la grandeur du pays. J’ai 20 centres de production partout au pays. Ajoutez à ça les sports, les affaires publiques, la programmation jeunesse, la science. Oui, il y a de l’argent, mais les attentes sont très élevées à l’endroit du diffuseur public. Je suis conscient qu’on a plus d’argent, mais on a aussi plus de mandats.

Q Indice UV n’a pas été renouvelée, alors que Marina Orsini et Entrée principale voient leurs saisons amputées. La programmation de jour est-elle en voie de disparition?

R On a décidé de faire un peu plus d’émissions dramatiques et un peu moins d’émissions de jour, mais on ne fait pas moins de productions. Il y a encore une clientèle pour le jour, mais c’est certain que, de toutes les batailles, il faut qu’on gagne celle des séries dramatiques. Parce que je n’ai pas envie qu’on revienne avec Hawaï 5-0 et Dr Welby en heures de grande écoute.