Dans Ruptures, une vedette de hockey (Frédérick De Grandpré) demande la garde de son fils adolescent (Renaud Labelle), parce que le conjoint de son ex-femme (Christine Beaulieu) a admis avoir un penchant pour les jeunes garçons.

Cinq tabous démystifiés

CHRONIQUE / Un pédophile qui veut guérir. Un enfant violenté. Une accro aux antidouleurs. Des avortements et un amour entre deux femmes à la fin du XIXe siècle. Nos auteurs de séries n'ont pas peur des tabous. Même que ça les sert bien en général. Ils ont abordé des sujets hyper délicats cet hiver, souvent de manière percutante. C'est le cas de Ruptures et des Pays d'en haut, qui connaissent leurs dernières heures les lundis soir à ICI Radio-Canada Télé, avant leur retour l'hiver prochain. Soyez prévenus : il faut être à jour dans ces deux séries pour lire ce qui suit.
Tabou no 1. Si vous êtes un habitué de Ruptures le lundi à 20h, dont il ne reste que deux épisodes, vous avez peut-être suivi le cas de cette vedette de hockey (Frédérick De Grandpré) qui demande la garde de son fils adolescent, parce que le conjoint de son ex-femme (Christine Beaulieu) a admis avoir un penchant pour les jeunes garçons. La mère plaide que son amoureux est tout à fait conscient de sa déviance et qu'il se soigne. L'adolescent est non seulement d'accord pour qu'il reste parmi eux, mais il boude son père, qu'il accuse d'avoir rendu sa mère malheureuse.
Improbable qu'une mère jette ainsi son propre enfant dans la gueule du loup, pensez-vous? Sachez que cette histoire, suggérée aux auteurs Isabelle Pelletier et Daniel Thibault par leur collaborateur Jacques Diamant, est inspirée d'une cause réelle, pour laquelle un jugement de la Cour a été rendu. Spécialistes des zones de gris, les auteurs ont réussi à semer le doute dans notre esprit sur la bonne foi du père d'emprunt. La résolution de cette histoire, fort bien ficelée, dissipera tout doute, croyez-moi.
Tabou no 2. Avez-vous sourcillé, comme moi, en voyant Claude Boily (Isabel Richer) sniffer ses antidouleurs? Et s'en mettre plein les gencives, comme s'il s'agissait de la coke? Rien de farfelu là-dedans, me disent les auteurs. Les comprimés que Me Boily écrase sur le comptoir de la salle de bain sont en réalité de l'oxycodone, un analgésique excessivement puissant. «C'est un fléau aux États-Unis. On appelle ça l'héroïne des pauvres», m'explique Isabelle Pelletier.
Ceux qui en consomment le font pour aiguiser leur concentration et se donner de l'assurance. Extrêmement addictif. On l'écrase avant de le renifler ou de se l'injecter pour accélérer l'effet. Impossible que Claude se sorte de ça par elle-même. On le voit depuis plusieurs semaines : son désir de vengeance contre Jean-Luc de Vries (Normand D'Amour) risque de la perdre et d'aggraver sa descente aux enfers. Au fait, ce salaud est-il inspiré d'un vrai agresseur? «Un amalgame de trous d'cul! Y a sûrement plusieurs personnes qui vous viennent en tête», répond Isabelle Pelletier.
Tabou no 3. Direction Sainte-Adèle, dans Les pays d'en haut, dont il ne reste qu'un seul épisode, lundi à 21h. Là aussi, on a abordé de front de gros tabous. Comme la grossesse de la pauvre Rosa-Rose (Marie-Ève Milot), à laquelle Délima (Julie Le Breton) veut absolument mettre un terme - maudit Bidou (Rémi-Pierre Paquin)! -, en lui faisant boire une boisson infecte. «On pourrait aller en prison à cause de ça», l'a-t-elle prévenue. L'auteur Gilles Desjardins, qui ne fait rien à peu près, confirme que cette pratique existait bel et bien à la fin du XIXe siècle. «C'était des potions abortives, des vomitifs très puissants, vendues sous le manteau, mais il était possible d'en acheter par correspondance. En provoquant de grosses crampes abdominales, on croyait que ça expulserait l'embryon. Aujourd'hui, on sait que ça ne fonctionne pas.»
Faute de quoi on devra prendre les grands moyens. Délima l'a dit : elle est déjà passée par là, dans ce qu'on présume être sa vie de prostituée en ville. «Il y avait des cliniques d'avortement, dans la côte Sherbrooke, sur Saint-Denis [à Montréal]», raconte l'auteur, qui convient que la chose était beaucoup moins courante en régions.
Tabou no 4. L'amour naissant entre Donatienne (Kim Despatis) et Pâquerette (Romane Denis), promise à Jérôme Marignon (Alexis Lefebvre). Une idylle secrète qui n'était pas dans l'oeuvre originale de Claude-Henri Grignon, et qui n'aurait jamais été tolérée dans le téléroman des années 50 et 60. Sous la plume de Gilles Desjardins, ça ne pouvait pas mieux passer; l'auteur a su amener cette histoire avec tact et délicatesse. D'ailleurs, leur relation illicite, passible de coups de fouet, se poursuivra la saison prochaine. «J'ai fait beaucoup de recherches et je peux assurer que c'était tout à fait possible à cette époque-là», explique l'auteur, qui a mis la main sur un article de journal de 1910, dont l'auteur prenait la défense des homosexuels, étonnamment.
Tabou no 5. On n'a jamais vu Séraphin (Vincent Leclerc) aussi abject quand dans les dernières semaines, après sa défaite humiliante aux élections. Prenez Siffleux (André Kasper), qu'il a battu violemment, avant de menacer d'avoir sa peau pour lui avoir volé son or. Le tabou ultime en fiction : s'en prendre à un enfant ou à un animal. Gilles Desjardins a pris ce risque. «Je me le suis permis parce que c'est Vincent [Leclerc, l'acteur], qui est un interprète exceptionnel. Sans lui, j'aurais eu plus de craintes. Avec Vincent, le personnage me paraît invulnérable, je peux le pousser très loin dans ses zones d'ombre, sans risquer de perdre le public.»
Les téléspectateurs devraient souhaiter sa mort, mais l'auteur s'étonne de lire sur les réseaux sociaux à quel point ils défendent leur Séraphin. «Malgré toutes les choses épouvantables et monstrueuses qu'il peut faire. On avait ce dilemme-là avec Les Soprano [pour le personnage de Tony], c'était difficile de le considérer seulement comme un monstre, de le condamner en bloc.»
Il est temps que Donalda (Sarah-Jeanne Labrosse) commence à voir dans le jeu de Séraphin. On a fini par croire cette saison qu'il n'y avait plus de sentiment, autre qu'acrimonieux, entre Alexis (Maxime Le Flaguais) et elle. À tort, sans aucun doute. Et l'adultère n'est certainement pas un tabou qui fait peur à l'auteur.
La finale de lundi se conclut sur une scène choc, qui met la table pour la troisième saison. Un indice : on a sous-estimé la menace que peut représenter Bidou. Oh que oui.