Les artistes de «Réversible» évoluent dans une scénographie particulière, constituée de trois murs mobiles à l’aspect suranné, dont le préfini rappelle les sous-sols de grands-parents.

«Réversible»: du présent au passé

CARREFOUR DE THÉÂTRE / La constatation à l’origine du spectacle «Réversible», des 7 doigts de la main, n’est pas nouvelle : le monde roule à une vitesse folle, autant dans la vraie vie que sur les réseaux sociaux. En réponse à ce sentiment oppressant, Gypsy Snider, metteure en scène, a décidé de prendre un contre-pied qui allait mener sa troupe et elle dans une direction surprenante et émotive.

«J’ai eu l’impulsion de regarder derrière moi dans le passé et d’apprendre des gens qui ont vécu avant moi, à travers des situations difficiles, et qui ont quand même réussi à m’amener là où je suis aujourd’hui», raconte-t-elle, depuis la Suisse où elle se trouve pour la préparation d’un nouveau spectacle. 

L’idée est venue à l’Américaine d’origine (qui obtiendra bientôt sa citoyenneté canadienne), alors qu’elle était seule sur une propriété familiale en plein cœur du Massachusetts. «Je mettais des draps sur la corde à linge du chalet, qui est dans notre famille depuis quatre générations, raconte Gypsy Snider. Et tout à coup j’avais peur d’être seule en campagne comme ça, je me sentais comme si un ours allait m’attaquer. Mais de continuer à mettre les draps sur la corde à linge m’a fait réaliser que ma mère avait mis ces mêmes draps sur la corde à linge, ma grand-mère avait mis ses draps sur la corde à linge, et mon arrière-grand-mère aussi. Et ça m’a donné un sentiment de calme, de confiance en moi et de courage que je n’avais jamais senti avant.»

Gypsy Snider, metteure en scène

Histoires étonnantes

Elle est donc partie sur la trace de ses ancêtres, posant des questions dans sa famille. Elle a demandé le même exercice, en début de création, à ses artistes. Elle voulait qu’ils s’intéressent particulièrement à leurs grands-parents et leurs arrière-grands-parents, à ce qu’ils avaient vécu au même âge qu’eux, soit dans la vingtaine. 

Ils ont découvert des histoires étonnantes. Ou ont parfois pris conscience, en prenant le temps d’en discuter franchement avec les intéressés, de l’impact réel de différents évènements dont ils avaient déjà entendu parler. «Ces moments-clés de leur vie qui ont changé leur parcours étaient souvent une rencontre amoureuse, un mariage, la Deuxième Guerre mondiale, un décès dans la famille. Et ça a directement influencé la vie présente de nos artistes aujourd’hui. Cette reconnaissance est quelque chose dont on devrait prendre conscience pour apprécier plus notre vie actuelle. Et aussi pour nous guider dans l’avenir», résume la metteure en scène. 

C’est à même cette matière que Gypsy Snider a récupéré les images les plus fortes, à partir desquelles les numéros de Réversible ont été créés. Elle cite, en exemple, un numéro de tissus aériens inspiré de l’histoire de cette aïeule japonaise qui s’est enfuie au Suisse avec un homme qu’elle connaissait depuis deux semaines à peine. Il était de passage au Japon pour une compétition de judo, elle était destinée à un mariage arrangé et ne parlait ni anglais, ni français, raconte la metteure en scène. 

«Il y avait cette idée du risque, d’être dans sa chambre la nuit et de paqueter ses choses sans le dire à sa famille, de tout quitter pour cet amour-là. J’ai créé un numéro où on pouvait ressentir ces émotions grâce aux tissus aériens, où les tissus pour moi représentent la robe de mariage, et où on peut voir à la fois la tristesse et la force, avec des gestes qui montrent sa fragilité et son excitation», explique Gypsy Snider. 

Les artistes évoluent aussi dans une scénographie particulière, constituée de trois murs mobiles à l’aspect suranné, dont le préfini rappelle les sous-sols de grands-parents, justement. «Je peux ainsi créer des espaces intimes et privés qui représentent l’intérieur de qui on est, mais quand on tourne les murs de l’autre côté, ça montre qui on est vers l’extérieur, notre présence dans la société», illustre l’artiste de cirque. 

Réalisme

Pour elle, cela s’affiche dans la continuité des spectacles de la troupe Les 7 doigts de la main, qui depuis sa création il y a plus de 15 ans à Montréal, souhaite toujours que ses spectacles «servent comme un miroir pour le public». Exit, donc, le merveilleux et l’extraordinaire qui caractérisent beaucoup de productions de cirque. «Ça n’empêche pas d’être amené dans un univers poétique, mais par rapport à des situations réelles et non fantastiques», précise Gypsy Snider. 

La compagnie pourra d’ailleurs inaugurer très bientôt un projet sur lequel elle travaille depuis longtemps, soit son siège social à Mont­réal, dans un grand bâtiment qui abritera studios d’entraînement et salles de création. «Ça marque pour nous l’évolution de la compagnie, ça nous donne une stabilité, une confiance en notre créativité, en notre capacité de redonner à la communauté aussi et de grandir», s’enthousiasme celle qui fait partie des membres fondateurs de la compagnie. 

Le spectacle sur lequel Gypsy Snider travaille présentement en Suisse sera aussi dévoilé cet été, pendant Montréal complètement cirque. Il s’agit de Sisters, un projet élaboré en collaboration avec deux sœurs de Lhasa de Sela, et qui mettra entre autres en vedette la musique de cette dernière. En attendant, le public de Québec pourra enfin se mettre sous la dent Réversible, qui tourne depuis deux ans mais s’arrêtera pour la première fois ici.

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Vous voulez y aller?

  • Quoi : Réversible
  • Qui : Les 7 doigts de la main
  • Quand : 25 mai (19h30), 26 mai (15h et 19h30) et 27 mai (15h)
  • Où : Théâtre la Bordée
  • Billets : 55 $
  • Infos : carrefourtheatre.qc.ca