Michel Nadeau et Philippe Nadeau, les créateurs et metteurs en scène de «Lentement la beauté» et du «Miel est plus doux que le sang», les pièces qui ouvrent la nouvelle saison de La Bordée et du Périscope.

Rentrée théâtrale: retour vers le futur

La rentrée théâtrale d’automne à La Bordée et au Périscope se déroulera sous le signe de créations anniversaires. Chacun de leur côté, les deux institutions ont choisi de ramener sur les planches des pièces qui ont jadis fait l’événement.

Présentée pour la première fois en 2003, sous la direction de Michel Nadeau, en collaboration avec les membres du Théâtre Niveau Parking, Lentement la beauté s’était rapidement attirée les éloges, en route vers plusieurs récompenses, dont le Masque de la meilleure production de l’année. Dans la nouvelle mouture, Hugues Frenette campe un fonctionnaire dans la quarantaine qui amorce une profonde réflexion sur son existence sans relief, après avoir assisté à une représentation des Trois sœurs de Tchekhov.

De son côté, le Périscope fait renaître, 25 ans plus tard, Le Miel est plus doux que le sang, de Simone Chartrand et Philippe Soldevila. Cette comédie fantaisiste s’intéresse à l’amitié de jeunesse entre Salvador Dali, Federico Garcia Lorca et Luis Buñuel, dans l’ambiance du Madrid des années 20.

L’occasion était belle de réunir les deux créateurs et metteurs en scène de ces pièces, Michel Nadeau et Philippe Soldevila, pour une conversation croisée sur l’effet du passage du temps sur une œuvre. Leurs propos ont été édités afin d’en faciliter la lecture.

Michel Nadeau, directeur artistique de La Bordée

Q Chacun de votre côté, par le plus grand des hasards, vous présentez des pièces qui ont marqué la scène théâtrale, il y a respectivement 16 et 25 ans. Le faites-vous dans un élan de nostalgie?

Michel Nadeau Une création ne meurt pas à la dernière représentation. Certaines méritent d’être dans le répertoire. À l’époque, l’accueil pour Lentement la beauté avait été tellement fort qu’on nous l’a demandée souvent par la suite. Quinze ans plus tard, puisque le monde a changé, on se demandait si l’impact serait le même. Je m’en suis rendu compte à la dernière réplique, avec une citation de Tchekhov qui disait : «Dans 200 ou 300 ans, la vie sera toujours la même.» Mais là, avec tout ce qui se passe, point d’interrogation...

Philippe Soldevila Au départ, je ne voulais pas la reprendre. Je ne voulais pas jouer dans la nostalgie, mais plutôt aller de l’avant. Mais cette pièce aussi avait été un immense succès, une sorte de coup d’éclat. On l’a joué deux fois à Montréal, à guichets fermés, en France et dans plusieurs festivals. C’était notre deuxième création. C’est la pièce qui a permis à Théâtre Sortie de secours de s’établir comme compagnie. C’est aussi la même année de la fondation de Premier Acte. Il y avait quelque chose d’événementiel dans l’idée de la reprendre.

Q Quelles ont été les principales difficultés dans la reprise de vos productions? Jusqu’où étiez-vous prêt à aller pour lui donner un nouveau souffle?

Le metteur en scène Philippe Soldevila

MN Je me suis demandé si je ne pouvais pas la monter autrement, mais je ne voyais pas autre chose. J’ai changé les angles d’approche, mais ça m’apparaissait moins juste. Dès le départ, la mise en scène a fait partie de l’écriture. Tout était intrinsèquement lié, alors ça devenait difficile. Elle a été jouée d’une autre façon ailleurs, au Canada anglais par exemple, mais moi j’aurais eu peur de faire moins bien.

PS Je ne voudrais pas être présomptueux, mais je ne voyais pas ce que je pouvais faire de mieux. Vingt-cinq ans plus tard, tu regardes ça et tu te dis : «Wow! Comment on a fait?» Est-ce qu’on aurait aujourd’hui le culot de mettre en scène ces trois génies (Dali, Lorca et Buñuel)? On avait le bénéfice de la naïveté et l’arrogance de la jeunesse. Aujourd’hui, je suis plus angoissé, je crois que ce serait plus épeurant.

Q Voyez-vous une différence entre l’approche des comédiens qui ont défendu la pièce à l’époque et celle des comédiens d’aujourd’hui?

PS Chaque acteur apporte son humanité et sa vision. À l’époque, tout le monde était impliqué dans l’écriture scénique. Avec la reprise de la pièce, tu demandes à la distribution d’embarquer dans des chaussures qui existent déjà. Ça demande plus d’humilité. Mais à partir du moment où tu acceptes humblement d’entrer dans cette mécanique, il y a une liberté inouïe qui s’établit. C’est là que le comédien peut aller plus en profondeur et laisser sa marque.

Gérald Gagnon, Normand Lafleur et Paul-Patrick Charbonneau, il y a 25 ans, dans «Le Miel est plus doux que le sang».

MN J’ai vu en 15 ans l’évolution du jeu. Je me souviens comment les comédiens, tous excellents, avaient défendu la pièce qui avait un côté comédie poétique, mais je trouve que le jeu est plus fin maintenant, moins souligné.

PS À l’époque, Simone Chartrand, qui a écrit la pièce avec moi, jouait le rôle de la chanteuse de cabaret Lolita. Elle jouait avec un accent espagnol. Aujourd’hui, tu ne peux plus faire ça. On serait accusé d’appropriation culturelle. Pour la reprise, on a choisi Savina Figueras, qu'on a vue dans Don Quichotte, une vraie comédienne catalane.

MN Ça me rappelle qu’en 1997, à La Bordée, on avait présenté Je ne suis pas Rappaport, avec Paul Hébert et John Applin. Ce dernier s’était maquillé pour interpréter un acteur noir. Personne n’en avait parlé. Imagine aujourd’hui…

Q Croyez-vous que vos pièces, même si elles ont créés il y a un moment, possèdent des résonances contemporaines?

Jack Robitaille et Marie-Josée Bastien, de la première mouture de «Lentement la beauté», présentée en 2003 au Périscope.

PS C’est toujours aussi anachronique. Ça n’a pas vieilli, c’est encore un ovni. Ça parle de la jeunesse qui sera toujours la jeunesse, avec son désir de changer le monde. L’oppression politique restera toujours de l’oppression.

MN Un fonctionnaire désillusionné qui n’arrive plus à se dépasser, avec de nouvelles responsabilités, et qui s’interroge à 47 ans sur le sens de la vie, c’est encore d’actualité aujourd’hui. Encore plus, je dirais, avec le poids de la gestion dans les hôpitaux, les écoles...

Lentement la beauté est présentée à La Bordée, du 17 septembre au 12 octobre. Le miel est plus doux que le sang est à l’affiche au Périscope du 17 septembre au 5 octobre.