Une des cinq performances avec violoncelle auxquelles se frottera Rémy Bélanger de Beauport tient en quelques lignes, écrites par Kosugi.
Une des cinq performances avec violoncelle auxquelles se frottera Rémy Bélanger de Beauport tient en quelques lignes, écrites par Kosugi.

Rémy Bélanger de Beauport, digne héritier de Charlotte Moorman

Josianne Desloges
Collaboration spéciale
Elle a orchestré les coups d’audace au Festival d’avant-garde de New York au début des années 60 et a marqué son époque avec des interprétations appliquées d’œuvres radicalement inusitées. Pourtant, les livres d’histoire ont peiné à porter le nom de Charlotte Moorman jusqu’à ceux qui suivent ses pas.

C’est le cas de Rémy Bélanger de Beauport qui a décidé de lui rendre hommage et de s’inscrire dans son sillon le temps d’une résidence au Lieu. «De Beauport» n’est pas une simple indication du patelin dont est originaire le musicien. S’inspirant des personnages d’À la recherche du temps perdu de Proust, Rémy Bélanger s’est inventé un patronyme à particule qu’il porte depuis 15 ans avec une certaine ironie, puisque Beauport est «l’endroit le moins noble» qu’il ait connu.

S’étonnant de n’avoir jamais entendu parler de celle qu’on a surnommée la Jeanne D’Arc de la musique d’avant-garde avant d’avoir terminé sa maîtrise en théorie musicale, le violoncelliste improvisateur s’est lancé dans une vaste recherche pour recréer cinq interprétations de Charlotte Moorman.

La musicienne, qui a été la coloc de Yoko Ono, s’est frottée à des partitions éclatées, qui allaient au-delà des notes sur une portée. Elle est devenue spécialiste et défenderesse de ces partitions conceptuelles, qu’elle abordait avec son expérience d’instrumentiste de formation classique.

«Quand les notes ne sont pas écrites, chaque choix est important», souligne Rémy Bélanger, qui centre ses interprétations sur la présence et sur le corps. Il se place en déséquilibre ou répète un mouvement jusqu’à ce que l’épuisement des muscles, ou la respiration, modulent les sons produits.


« En art performance, il y a un débat à savoir s’il est possible de recréer la performance d’une autre personne. Mon projet est de recréer cinq pièces, en étudiant comment Charlotte Moorman s’en est sortie. Je vais faire une immersion dans sa pensée »
Rémy Bélanger

«C’est grâce à elle qu’il y a un répertoire de performances en violoncelle. Mais de son point de vue, elle ne faisait pas de la performance, elle ne faisait, comme musicienne, qu’interpréter des œuvres de son époque.»

Il jouera notamment une pièce de Kosugi qui tient en quelques lignes : l’interprète devra se glisser dans une pièce fermée, ou encore un sac, et s’exécuter en laissant sortir des parties de son corps par les ouvertures. Moorman avait demandé à un ami couturier de lui poser des fermetures éclair sur un parachute. Bélanger a fait de même avec la scénographe Geneviève Bournival, qui lui a créé une sculpture textile.

Dans Pour l’archet, de Chiari, il devra écouter pendant cinq minutes un enregistrement réel d’un bombardement, garder le silence pendant 100 secondes, puis réagir à ce qu’il vient d’entendre, en suivant 10 pages d’instructions à la clarté variable. Infiltration homogène pour violoncelle de Beuys (faite pour Moorman à partir de la version originale pour piano) implique de poser une croix rouge sur un instrument couvert de feutre gris. Une action apparemment anodine, où tout repose sur la présence de l’interprète.

Variations on a theme by Saint-Saens, de Paik, est une interprétation du Cygne avec piano (qui sonnera sous les mains de Fabienne Gosselin), interrompue par la plongée du violoncelliste dans un baril d’eau. «Ensuite je dois sortir du baril et compléter la pièce. Ça semble un peu loufoque, mais il y a une recherche esthétique et du sens à dégager avec le cygne et l’eau», indique le performeur.

En plus des partitions originales, il a pu consulter des versions annotées par Charlotte Moorman, qui a ponctué sa lecture d’exclamations («Really?»), de questions, de résumés et de schémas, qui ont aidé son disciple à déjouer plusieurs impasses.

Rémy Bélanger de Beauport est en résidence au Lieu pour le projet <em>(d’)après Charlotte Moorman</em>.

Pour Ice music, McWilliams demande à l’interprète de produire des sons sur un violoncelle de glace. La sculpteure Marie-Fauve Bélanger concevra l’instrument, que Rémy Bélanger activera avec un archet de plexiglas et différents outils en métal. Moorman avait livré cette interprétation complètement nue, ce qui lui a valu d’être arrêtée et emprisonnée.

Bien conscient qu’il ne pourra jamais revivre cette expérience et soupçonnant fortement que le sexe de Charlotte Moorman a joué sur le fait qu’elle demeure méconnue, Rémy Bélanger aborde son projet avec un souci féministe. «Je ne pouvais pas changer le fait que les compositeurs qui ont confié ou dédié des pièces à Moorman soient tous des hommes, mais j’ai décidé de faire appel à des collaboratrices, qui créeront des œuvres qui leur appartiendront à part entière», explique-t-il.

Baptisé (d’)après Charlotte Moorman, son projet est un hommage, mais propose également une suite, un deuxième mouvement pour chacune des recréations, où le violoncelliste improvisera.

«Un instrument noble comme un violoncelle arrive avec tout un bagage, donc c’est un bel objet à détourner en performance. Les gens sont prêts à recevoir quelque chose de doux, alors en faisant écouter des bombardements, en se plongeant dans l’eau, on les surprend», expose-t-il.

Rémy Bélanger de Beauport présentera des performances, visibles de la rue à travers les vitres du Lieu (345, rue du Pont, Québec), les dimanches 23 et 30 août et 6 septembre.