C’est à sa cabane à sucre que Fred Pellerin vit son isolement de crise du coronavirus.

«Regardez: y’a un chevreuil!» [VIDÉO]

TROIS-RIVIÈRES — «Moi, chus pas sur les réseaux sociaux. Ça m’aide à pas me laisser emporter par l’anxiété pendant la crise.» C’est précisément pour qu’il me parle de la vidéo qu’il a diffusée mercredi sur sa page Facebook que j’appelais Fred Pellerin. Il est gentil, Fred, mais des fois, il est mêlé comme une poignée de moulée.

«Ouain, la vidéo... C’est Micheline (Sarrasin, sa gérante) qui me disait que beaucoup l’ont fait ces derniers jours. Je me suis dit que je pourrais faire ma part. Comme apporter un bouquet de douceur dans le tumulte.»

Fred a l’art de faire croire que tout lui vient naturellement, sur le coup de l’inspiration. Que les idées lui tombent sur la tête depuis les branches de l’arbre à paparmanes comme la pomme sur celle de Newton. Pas toujours.

«Depuis samedi que je zigonne là-dessus. J’ai fait le tour du village en filmant le monde au ralenti. Après quatre jours de montage, c’était vraiment n’importe quoi. J’ai pris mon téléphone pis j‘ai enregistré la chanson en une prise comme un moment d’vie.»

Il y a combien de millions de chansons dans le monde? Des milliards? Il a choisi Amène-toi chez nous de Jacques Michel. Choix admirable de pertinence dans le contexte. «Je l’aimais, la contradiction, soumet-il à mon scepticisme. C’est pour montrer comment c’est possible d’être ensemble sans être ensemble parce qu’on ne peut pas. C’est un beau paradoxe: je trouve ça rassurant.»

Seul dans son p’tit coin, il crée un «ensemble» avec la multitude potentielle sur Facebook. Un ensemble virtuel et pourtant vrai.

Isolé, Fred? Mets-en. Quand on s’est parlé, il était dans le bois, à sa cabane à sucre avec sa tribu rapprochée, très très rapprochée. «J’ai envoyé un message à mes amis en leur disant que je fais les sucres et que je les remercie de ne pas venir. C’est pas triste. C’est un privilège immense de faire ça seul avec les enfants. On ramasse l’eau, on fait bouillir, on fait de la tire sur la neige. Je te parle, chus assis sur une bûche pis je les regarde se bourrer la face. Dans quelques années, on va en reparler de cette saison des sucres-là.» 

Rien n’est meilleur que le sucre de crise, bonbon unique au petit goût de fin du monde qui n’arrivera pas.

Le plus étrange, c’est que Fred la survole, la crise. C’est la deuxième année qu’il arrache de son agenda les pages de cinq semaines entre la fin mars et la fin avril, le temps de faire les sucres. Une promesse faite à Gilles Vigneault. «Quand j’étais petit, je les faisais avec mon père. Quand il est mort, y’a 12 ans, je me suis promis de me garder du temps pour ça à chaque année mais j’avais beau me réserver des semaines, il y avait toujours une exception, puis une autre. Finalement, je ne le faisais pas. Jusqu’à ce qu’on tourne Le goût du pays avec Vigneault. Il m’a dit qu’il fallait que je le fasse le plus vite possible. Quand il parle, lui, ça te rentre dedans.»

«Hey, les amours, regardez: y’a un chevreuil!»

Fred revient à moi : «Faque c’est ça: j’ai fait mon dernier spectacle avant mon congé à L’Assomption le mercredi soir et le lendemain midi, le premier ministre Legault disait aux gens de se confiner. J’ai pas annulé un spectacle encore.»

Il est quand même abasourdi par cette catastrophe qu’on vit, là, tout le monde ensemble, chacun dans son coin. «Quelle grande leçon d’humilité. Et d’humanité en même temps. C’est-tu moi ou dans l’épreuve, on voit apparaître de belles affaires? On dirait qu’il y a moins de haine sur les réseaux sociaux et une vague de douceur et de gentillesse. Imagine-toi si on arrivait à l’appliquer quand ça va aller mieux.»

«C’est fou parce que la façon de s’en sortir, c’est de ne rien faire, de juste rester chez nous. Ou alors, des tout petits gestes: appeler quelqu’un pour voir comment il va. Il faut seulement rester fort devant l’ennemi invisible. On n’a même pas le luxe de se décourager.»

«Ce serait triste que ce qu’on vit là ne nous amène pas à être un peu plus humains après. Qu’on reparte sur la même track que celle sur laquelle on roulait, trop vite pour plein d’affaires essentielles. Là, on s’en rend compte: l’individu n’est jamais complètement isolé. Celui qui tousse pis qui va au Costco a un impact sur la communauté. De la même façon que de pas y aller, c’est un geste collectif. On est tous des particules d’un grand ensemble même dans nos choix personnels.»

La vidéo de sa page Facebook, il la débute ainsi: «Il semble bien que la force de ce qu’il y a à faire ensemble va se mesurer à notre capacité à le faire chacun de notre bord.»

Fred aime les paradoxes, faire les sucres et les chevreuils. 

Moi, j’aime Fred.