Les six manipulateurs sont aussi bruiteurs et se lancent corps et âme dans les scènes tragi-comiques et dans des combats loufoques et sanguinaires à coups de branches de céleri.

«Rashomon»: Kurosawa en cuisine

CRITIQUE / Avec des ustensiles, des légumes et un bon mélange d’imagination, d’humour et d’enthousiasme, le collectif La Trâlée et Lorraine Côté ont trouvé une manière réjouissante et inventive de raconter l’histoire de «Rashomon», dans le décor rétro de La Cuisine.

Les créateurs ont ajouté un prélude et une conclusion qui se déroulent dans un restaurant japonais où bossent des Québécois. Le couteau «enchanté» du patron a disparu, chacun raconte sa version de l’affaire. L’un d’eux évoque l’effet Rashomon et le film de 1950 réalisé par Akira Kurosawa et hop, on bascule dans un délirant théâtre d’objets construit avec tout ce qui se trouve derrière le comptoir.

Des céleris et des oignons verts deviennent une forêt, un morceau de gingembre se transforme en bel étalon et un assemblage de pots en verre, de plateau et de napperons représente la porte Rasho, où deux témoins d’un étrange procès se réfugient pour se protéger d’une pluie de grains de riz.

Chaque personnage est un assemblage à la silhouette et à la personnalité particulière. Une râpe à fromage et un chiffon rouge suffisent pour faire apparaître le samouraï «à la carrure impressionnante et au regard d’acier» dont on tentera de trouver l’assassin. Deux couteaux pointus et un infuseur à thé donne forme à sa femme aux longues jambes fuselées. Un contenant d’épices qui manie un attendrisseur à viande fait office de juge.

Chaque assemblage est inventif et habilement animé, avec des clins d’œil comiques qui rappellent la fonction première de l’objet. Les six manipulateurs sont aussi bruiteurs et se lancent corps et âme dans les scènes tragi-comiques, voire ésotériques, et dans des combats loufoques et sanguinaires à coups de céleris.

Soupe miso(gyne)

Bien qu’elle soit racontée avec beaucoup d’humour, l’histoire comporte tout de même sa part d’horreur et de drame. Une comédienne ne peut s’empêcher de protester lors de certains passages misogynes ou qui ont participé à construire une culture du viol.

Il aurait été impensable de ne rien dire — même si c’est comme ça dans le film — et les créateurs ont trouvé une bonne façon d’exercer leur esprit critique sans modifier l’histoire.

Alors que le constat final pourrait être plutôt sombre (chacun ment pour son profit et on ne peut se fier à personne), la fable est livrée avec une telle inventivité et une telle énergie qu’on y prend surtout plaisir. Le délire est orchestré avec beaucoup de doigté par Lorraine Côté. Les concepteurs Dominique Giguère (scénographie), Mathieu Turcotte (musique) et Laurence Croteau Langevin (lumières et régie) ont donné une belle texture à la pièce.

L’environnement inusité de La Cuisine est exploité à son plein potentiel. Le comptoir sert de castelet, les chaises de différentes hauteurs ont été cordées pour favoriser la convivialité. Chacun se voit forcé de s’adresser à ses voisins de siège pour réussir à se faufiler avec une bière et une tasse de soupe miso dans les mains.

Le seul bémol de cette aventure théâtro-culinaire est la livraison du prologue, qui pourrait gagner en dynamisme et en naturel, surtout lorsqu’on voit ce dont les interprètes sont capables par la suite.

Rashomon, qui fait partie de la saison de Premier Acte, est présenté du dimanche au mardi à 18h à la Cuisine jusqu’au 7 mai.