L’air du temps, d’Éloïse Plamondon-Pagé, chez Engramme

Projections à échelle humaine chez Méduse

Architecture machine, cocon sonore, phénomènes cosmiques, paysages altérés, corps-écrans, mémoire morcelée… les expositions qui ouvrent 2018 dans les centres d’artistes de Méduse proposent des mondes où l’humain, tangible ou intangible, s’inscrit dans un monde plus large, de l’échelle intime à l’échelle universelle.

Productivité extrême à l’Œil de poisson

Premier arrêt, L’Œil de poisson, où le Marseillais Antoine Nessi présente Le travailleur temporaire et la machine enchantée, à l’issue d’une résidence de trois mois à Québec. Dans l’atelier de métal, il a forgé une machine «à échelle humaine», de la hauteur d’un wagon de métro. Les poignées en triangle caractéristiques des transports en commun pendent au centre d’une structure qui fait penser, d’un côté, à des enclos pour le bétail et de l’autre, à des trayeuses. On voit le métal brut, les soudures, le travail. Trois œufs couleur chair et la forme d’une caméra de surveillance complètent l’objet hybride. 

Le haut-parleur «antique» de l’installation de Magalie Babin, à L’Œil de poisson

Il s’agit d’une matérialisation de la productivité poussée à l’extrême, dans ses retranchements les plus absurdes, d’une synthèse de réflexions de l’artiste sur l’industrie du travail et de la consommation. Nessi a placé au mur quatre «petits habitats non esthétiques», des boîtes de métal où des silhouettes de papier arborant des visages de victimes du tabac abîmées de manière grotesque, comme on en trouve sur les paquets de cigarettes, gisent en silence.

La machine «à échelle humaine» d’Antoine Nessi, à L’Œil de poisson

Dans la petite galerie, on entre dans le cocon de l’installation Ça ne peut pas durer toujours, de Magalie Babin, qui a été invitée à réfléchir sur le réenchantement du monde dans le cadre du Mois multi. Sur une plate-forme surélevée, cachée par des rideaux, le visiteur plonge dans une lumière tamisée, sur des coussins, où trois haut-parleurs diffusent, si lentement qu’elles ne sont plus du tout reconnaissables, Pourquoi le monde est sans amour? et Quand les hommes vivront d’amour. L’un des haut-parleurs ressemble à un coquillage, mais est en fait un vase acoustique, utilisé dans les arènes et les églises pour amplifier naturellement le son. Les chansons de trois minutes, fondues ensemble, font maintenant 1h37, et les basses fréquences créent des ondulations qui invitent à l’introspection.

Assemblages, d’Alexandre Berthier et Catherine Lebel Ouellet à VU

Vie et mort d’un soleil à VU

Autre installation du Mois multi, Movement without moving, de Scott Massey (Vancouver) est présentée à VU. Exploitant les matériaux et appareillages photographiques et audiovisuels, des apparitions cosmiques, voire magiques. Avec un projecteur de diapositives noircies, il fait par exemple naître puis mourir un soleil au mur. La trace, agrandie, de la performance The sun was born in darkness, to shine for a time, only to return to darkness (présentée au vernissage) est projetée au mur, et ses bouillonnements rappellent un gros cerveau orange en pleine crémation.

Dans une vidéo, une lentille tournant à l’infini sur une surface de verre s’impose comme un bruyant numéro de prestidigitation, alors qu’au mur, des agrandissements de photos argentiques montrant les étoiles figées et la Terre en mouvement évoquent cette idée de mouvement perpétuel, mais imperceptible, de la Terre dans le cosmos.

Alexandre Berthier et Catherine Lebel Ouellet occupent l’Espace européen de VU avec Assemblages, un laboratoire de création de maquettes de livres photo. Catherine Lebel Ouellet a créé une série sur les paysages transformés par l’activité humaine (mines, barrages, etc.) et Alexandre Berthier crée des diptyques à partir d’images accumulées autour du monde au fil des ans. Les deux artistes participeront à une table ronde autour du livre photo jeudi à 18h à VU.

L’installation de Jean-François Côté à la Bande vidéo

Smog et autres écrans à la Bande vidéo

La Bande vidéo accueille Fumée et brouillard de Jean-François Côté. L’installation photo et vidéo est le fruit d’une résidence en Chine, où l’artiste s’est intéressé aux défis existentiels causés par le smog. Des artistes locaux ont défilé dans un studio pour être filmés et photographiés au naturel et costumés.

Dans un palais des glaces brumeux, qui comporte six espaces de projection divisés sur deux murs qui se font face et un panneau qui laisse passer la lumière, mais brouille l’image, les corps de démultiplient, se répondent, nets ou vaporeux. Leurs yeux sont tour à tour dirigés vers la caméra (donc vers nous) et vers leur écran de téléphone, «une nouvelle posture humaine qui n’existait pas avant les années 2000», fait remarquer l’artiste. 

Le visiteur, dans sa déambulation où il est presque impossible de tout embrasser du regard, participe aussi à cet entrelacs des corps et de la lumière alourdie par le brouillard.

La mémoire qui s’étiole chez Engramme

Pour Éloïse Plamondon-Pagé, qui a vu la mémoire de sa grand-mère s’effriter, peu à peu, à cause de la maladie d’Alzheimer, le temps se découpe en couches flottantes, à déchiffrer. 

«Je m’intéressais à l’idée de la construction identitaire, à comment on est construit de couches d’expériences qui s’accumulent, autant sur nos visages qu’en nous», explique l’artiste.

Elle a assemblé des images de son aïeule, de sa jeunesse à la fin de sa vie. Peu à peu le visage plonge dans le noir et se fragmente. Les bandes de voile géotextile qui bougent dans l’air au passage des visiteurs deviennent de plus en plus nombreuses au fil de la séquence.

Une vidéo, baptisée L’air du temps (tout comme l’expo), le nom du fameux parfum, montre la grand-mère de l’artiste discutant sur un ton joyeux de choses et d’autres avec sa mère, pendant que la caméra capte des détails sur les corps et dans la chambre. Au mur de la galerie, une note, trouvée sous la lampe de chevet de la malade: «À tout point de vue, je vais de mieux en mieux.» Un assemblage sensible, où les interstices sont aussi parlants que les images.

*À l’exception de celles présentées chez VU, qui se poursuivent jusqu’au 18 février, les expositions évoquées sont présentées jusqu’au 11 février.