Dominique Fortier est la lauréate du Prix Renaudot de l’essai.
Dominique Fortier est la lauréate du Prix Renaudot de l’essai.

Prix Renaudot de l’essai: «un rêve impossible à prévoir» pour Dominique Fortier

Léa Harvey
Léa Harvey
Le Soleil
Pandémie oblige, c’est de Montréal, à quelque 5500 km de Paris, que Dominique Fortier a appris qu’elle était la lauréate du Prix Renaudot de l’essai, l’une des plus grandes distinctions littéraires françaises. Les villes de papier, son essai sur la poétesse américaine Emily Dickinson, a conquis le cœur du jury face aux deux autres essais français en lice : L’autre Rimbaud de David Le Bailly et Avec Pessoa de Frédéric Pajak.

Bien qu’étourdie par le flot médiatique qui l’entourait depuis l’annonce de lundi matin, Dominique Fortier s’est dite «très reconnaissante» de recevoir un titre d’une telle envergure.

«Au Québec, on a un drôle de rapport avec les grands prix français. Tous les ans, on voit les listes apparaître. On prend connaissance des lauréats. Les livres sont dans les vitrines de nos librairies avec les bandeaux. On a un peu l’impression que ce sont nos prix, mais en fait ce ne sont jamais des auteurs québécois qui gagnent ou c’est très rare», explique l’écrivaine, en soulignant que pour elle ces prix semblaient «inaccessibles», comme «quelque chose qui n’arrive pas dans la vraie vie».

Jamais, depuis la création du Renaudot – en 1926 pour la catégorie roman et 2003 pour l’essai – un auteur québécois n’avait remporté le titre. Une première historique que l’auteure, originaire de la ville de Québec, est loin de prendre à la légère.

«Je pense que, quand on est écrivain, musicien ou cinéaste, on recommence chaque projet comme si c’était la première fois. Et c’est ce qui est formidable! On peut faire notre métier pendant dix, vingt ou trente ans et, devant chaque nouveau projet, on se retrouve démuni et effrayé. Donc je ne pense pas que c’est un prix qui me simplifiera ni me compliquera la vie», estime toutefois la lauréate.

À l’instar du Goncourt qui s’accompagne simplement d’un chèque de 10 euros, le Renaudot est un prix symbolique, représentant néanmoins un «symbole très fort» que l’auteure reçoit comme «un grand cadeau». Un présent qui lui aura d’ailleurs permis de discuter brièvement avec Dominique Bona, seule femme parmi les sept jurys du Renaudot et écrivaine française que Dominique Fortier estime beaucoup.

«Quand je faisais ma maîtrise, à McGill, sur Romain Gary, il n’y avait qu’une seule biographie sur lui et c’est Dominique Bona qui l’avait écrite. Je me suis promenée avec son livre sur moi pendant des années. Entendre la voix douce et toute gentille de cette femme-là au téléphone, qui me dit que le jury avait été touché et ému par mon texte… Ça m’a tiré des larmes. C’était tellement inattendu de l’avoir au bout du fil», raconte-t-elle avec beaucoup d’émotions.

Les villes de papier

<em>Les villes de papier</em>

Pour l’écrivaine, il est bien difficile d’expliquer comment un auteur en vient à écrire sur un sujet plutôt qu’un autre. «J’ai presque l’impression que ce sont les livres qui nous choisissent», lance-t-elle, pensive.

Dominique Fortier considère toutefois que son ouvrage Pour mémoire (Petits miracles et cailloux blancs), qu’elle a coécrit avec l’auteure Rafaële Germain, l’a préparée à voir le monde comme le faisait Emily Dickinson. Imaginer, documenter et réfléchir sur la vie de la poétesse américaine du 19e siècle a, par la suite, coulé de source.

«On devait, chaque jour, noter quelque chose qu’on souhaitait garder de notre journée : la phrase d’une de nos filles, un oiseau qu’on avait vu ou encore une lumière frappante. […] Je pense que cette démarche-là est assez proche de celle qu’avait Emily Dickinson face au monde. Une sorte d’émerveillement qui n’est pas total ni constant, mais une grande capacité d’observation.»

Si l’Histoire ne possède qu’une seule photo d’Emily Dickinson, plusieurs morceaux de ses correspondances et poèmes ont été conservés comme archives, affirme l’essayiste, tout en admettant que la jeune femme à l’œuvre prolifique conserve certaines allures mythiques en littérature.

«On a plusieurs bouts de sa vie, mais on a l’impression que c’est une vie où il ne se passe pas grand-chose parce qu’Emily Dickinson était quelqu’un qui lisait et écrivait toute seule dans sa chambre. Du dehors, on a l’impression qu’il ne lui arrive rien mais, pour moi, ça veut dire que les choses se passaient à l’intérieur d’elle-même. Et c’est ce dont j’ai essayé de rendre compte dans Les villes de papier», conclut l’auteure avant de déposer le combiné pour célébrer son Renaudot dans la plus pure des traditions françaises… Champagne!