Pierre Bourgault
Pierre Bourgault

Prix Borduas 2020: un grand vent nommé Pierre Bourgault

Josianne Desloges
Collaboration spéciale
Lorsqu’on laisse la parole à Pierre Bourgault, on ouvre un vortex où l’art et les histoires de vie se bousculent gaiement. Le lauréat du prix Paul-Émile Borduas 2020, la plus haute distinction attribuée à une personne pour sa contribution remarquable aux domaines des arts visuels, est un conteur, un marin et un polémiste passionné.

Descendant des Bourgault, célèbre famille de sculpteurs sur bois de Saint-Jean-Port-Joli, il a rapidement troqué la gouge pour toutes sortes d’autres outils, plus modernes, pour faire de l’art qui s’inscrit dans le territoire et crée des occasions de rassemblement et de réflexion.

«Je suis né dans un monde d’artisans d’autrefois. Maintenant, beaucoup d’artisans deviennent artistes et vice-versa, mais moi je suis de l’époque où l’artisan produisait de petits morceaux, de petites œuvres, pour l’intérieur des maisons, il ne faisait pas du monumental», expose Pierre Bourgault.

Il se raconte au bout du fil alors qu’il vient tout juste de déballer sa médaille et les divers cadeaux qui accompagnent son prix. Une reconnaissance qui l’emplit de fierté et qui rayonne non seulement sur lui, mais sur toute la communauté artistique de Saint-Jean-Port-Joli, dont il est un des piliers. 

«Mon père, comme mes oncles, recevait les artisans qu’ils avaient formés. Ils lui montraient un produit qui ne fonctionnait plus et demandaient conseil. Mon père accrochait ça au mur et pendant l’hiver il y pensait, faisait des dessins et proposait quelque chose à l’artisan au printemps. C’était une académie à aire ouverte, avec les maîtres au centre et les praticiens autour.» Un modèle généreux qu’il a maintenu alors qu’il dirigeait l’École de sculpture, puis lorsqu’il a fondé les studios d’été, qui sont devenus le Centre Est-Nord-Est. «À 78 ans, j’ai encore cet esprit de l’artisan et cette envie de donner, de partager, d’enseigner», indique M. Bourgault.

Sans renier son legs, Pierre Bourgault a voulu tracer sa propre voie, s’inscrire dans son époque. «J’ai commencé jeune à gosser du bois et j’étais très bon là dedans. Mais je suis un Américain, un cow-boy, qui croyait qu’on pouvait tout faire. Il n’y avait pas de limites dans nos esprits, dans les années 70», se remémore-t-il. «J’ai toujours eu cet esprit de remise en question. Je ne voulais pas être obligé de faire du folklore et ça m’a poussé à faire des choses plus modernistes. Faire partie de la collection du Musée d’art contemporain [de Montréal], par exemple, c’est très important pour moi.»

Alors qu’Est-Nord-Est accueille des artistes de partout dans le monde — «Les frontières et les cadastres, ça appartient aux arpenteurs, mais pas à l’art», croit M. Bourgault — lui-même a peu voyagé, outre pour créer une sculpture à Anvers, une autre au Japon, et pour un séjour en Afrique du Sud. «Je suis trop campé ici. J’ai toujours eu l’impression que les Québécois avaient besoin d’aller se faire valider ailleurs et, moi, ça m’a donné une excuse pour ne pas y aller. Je tiens trop à mon fleuve.»

Ses œuvres, qui prennent toutes sortes de formes, s’inscrivent dans le paysage ou naissent à partir de déambulations, souvent maritimes. Comme ses Grands grands dessins, faits à partir de ses trajectoires en bateaux et posés sur des cartes marines.

Pierre Bourgault sur son bateau, récemment

Pratiquer la poésie

«Pour moi, la grande quête, c’est la poésie dans l’art. Dans le moment, on vit des choses difficiles, presque sans espoir, par rapport au climat et à la politique, mais je trouve qu’il y a un bon côté, parce que beaucoup de gens se rapproche de leur propre vie, font des jardins, commencent à prendre des cours», observe l’artiste. «Quand les gens commencent à pratiquer la poésie, ils se rapprochent de leur nature et de leur culture.»

Lui-même adore prendre le large et vit au bord de la rivière Trois-Saumons, sur un vaste terrain que sa femme a patiemment aménagé avec toutes sortes de plantes qui migrent et évoluent au fil des ans. Une recherche aussi investie que celle de son homme, qui a bien vu, au fil d’une démonstration de trois heures, qu’elle aussi, suivait une quête poétique.

Pierre Bourgault sur son bateau, il y a plusieurs années

Les œuvres de Pierre Bourgault s’emboîtent les unes dans les autres, portées par des idées maîtresses, comme celle de l’horizontal imaginé, dont il a fait son sujet de maîtrise à l’Université Laval. «Ici, en Amérique on fait tout à la verticale, tout est anthropomorphe, en l’honneur de ce qu’il y a en haut et idéalement placé sur un socle», note-t-il. En réaction, il se permet plutôt de créer des formes qui s’allongent sur l’horizon, comme la sculpture Latitude 51° 27’ 50’’ - Longitude 57° 16’ 12’’, qui évoque une coque de navire sur la Promenade Samuel-de-Champlain. 

Les œuvres qu’il laisse dans l’espace public sont nombreuses et lui auront permis d’avoir la liberté financière de mener des recherches sur une, voire plusieurs années, sans s’inquiéter de ramener un pécule régulier. Quand il passe près d’une de ses sculptures, dans la métropole, par exemple, il aime bien questionner les passants pour leur demander ce que c’est, sans dire qu’il en est l’auteur. Depuis cinq ans, il a cessé de courir les concours, mais il a récemment accepté de déposer un projet avec d’autres artistes pour rendre hommage à Réal Cloutier, au Centre Vidéotron.

Et sa porte, comme toujours, demeure grande ouverte pour les artistes de passage.

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CE QU'ILS ONT DIT:

Jean-Robert Drouillard, sculpteur

«J’avais déjà rencontré Pierre Bourgault à plusieurs reprises, mais un jour il m’a appelé. Il a dit: «DROUILLARD?!» (il parle fort et il m’appelle toujours par mon nom de famille), je vais passer par ton atelier, j’ai quelque chose pour toi. Il est arrivé avec une boîte de chaussures qui contenait de vieilles gouges. Elles appartenaient à son père Jean-Julien. Il a dit : “choisis en une, c’est ton legs pour perpétuer la sculpture sur bois au Québec.” Cette gouge est mon outil préféré depuis.»

Yvon Noël, fondateur de la Maison des métiers d’arts

«Pierre est quelqu’un d’assez inspirant, qui tombe rapidement en rébellion, mais qui a une énergie impressionnante et une grande générosité. Il a été formé par les échanges et les partages avec les artistes de passage et souvent ses œuvres, dans les symposiums, sont des lieux de rassemblement. Transmettre l’intelligence des mains, le savoir et le savoir-faire, a toujours été important pour lui. Il croit que les artistes doivent faire des gestes du présent, et non seulement perpétrer les gestes du passé.»

Jean-Pierre Morin, sculpteur

«J’ai connu Pierre en 1968, quand j’avais 16 ans. Il en avait 25 et il dirigeait L’école de sculpture. C’était un environnement extraordinaire pour développer le goût du travail. Les ateliers étaient ouverts 24 heures sur 24, on pouvait faire des nuits de dessins. Nous étions constamment en recherche, c’était un milieu effervescent, stimulant et même olé olé. Pierre Bourgault a attiré le regard de toute la communauté artistique sur Saint-Jean-Port-Joli.»

Meriol Lehmann, artiste sonore et photographe

«Alors que j’étais directeur technique à Avatar, j’ai eu la chance de pouvoir travailler pour Pierre afin de réaliser la programmation du logiciel des Grands grands dessins. Lors d’un voyage à New York pour son projet, il m’a amené à Dia : Beacon. Visiter Dia avec Pierre Bourgault comme guide est une expérience unique et marquante…! Avec toutes ces heures passées en voiture, nous avions beaucoup discuté d’art évidemment. Il m’a parlé abondamment de son concept d’horizontalité, et c’est une façon de penser qui me rejoint particulièrement. C’est aussi à ce moment-là qu’il m’avait dit très directement d’arrêter de chercher de midi à quatorze heures et de concentrer mon travail artistique sur la ruralité et sur mes racines. Quand Pierre parle, on l’écoute, et c’est ce que j’ai fait! Avec le recul, je ne peux que reconnaître qu’il avait entièrement raison.»

Un des Grands grands dessins