Frédéric (Frédéric Lemay) avec son grand-père (Richard Thériault) dans une scène émouvante de la pièce «Pour qu’il y ait un début à votre langue».
Frédéric (Frédéric Lemay) avec son grand-père (Richard Thériault) dans une scène émouvante de la pièce «Pour qu’il y ait un début à votre langue».

«Pour qu’il y ait un début à votre langue»: famille, je vous hais

CRITIQUE / Face à la montée des injustices et des inégalités, l’heure est à la désobéissance. «Antigone» a fait des petits sur les planches. Le dernier en lice, «Pour qu’il y ait un début à votre langue», libre adaptation des mots de Sylvain Trudel par le metteur en scène Steve Gagnon, lancée mardi au Périscope, décline une forte charge émotive d’une jeunesse en quête de liberté.

Sur son lit d’hôpital, qui fait aussi office de linceul, Frédéric (Frédéric Lemay) attend la mort. Il a seulement 26 ans. Il ne parle plus à personne, sauf à son aide-soignante (Claudiane Ruelland). Se taire est l’ultime acte de résistance. Il refuse de partir pour l’au-delà dans la langue inutile de ses parents.

Le jeune homme ignore les membres de sa famille qui défile à tour de rôle : une mère pétrie de rage et de tristesse (Nathalie Mallette), un père silencieux (Daniel Parent), l’amour de ses 16 ans (Pascale Renaud-Hébert), un frère d’âme et de sang (Jonathan Saint-Armand), sa grand-mère accro au magasinage (Linda Laplante), un grand-père aimant, mais effacé (Richard Thériault).

Dix ans auparavant, le triangle que formait Frédéric avec l’élue de son cœur, Odile, et son meilleur ami d’origine africaine, Wilson, s’est disloqué face à leurs idées de grandeur. Il fallait fuir, loin dans une terre d’exil pour échapper à cette vie de banlieue plantée à des années-lumière de leurs idéaux, avec ces maisons trop grandes avec garage double, ces IKEA devenus symbole outrageant du consumérisme, ce troisième lien.

Pour Frédéric et Wilson, «vivre devant le Kilimandjaro ou devant un Jean Coutu, c’est pas la même chose...» Tout pour ne pas être banal, pour ne pas succomber à la médiocrité du quotidien devant un rôti de porc ou un ordinateur qu’on s’évertue à reseter.

Radicaux

Les huit personnages sont radicaux dans leur façon de voir le monde, ou plutôt leur monde. La poésie brute de Gagnon devient des armes de destruction massive. Les mots frappent fort, enveloppés à l’occasion de sonorités qui amplifient le drame choral. Les tirades de chacun, souvent bouleversantes, forcent l’admiration.

Déployée de part et d’autre de la scène, l’assistance offre un refuge à quelques personnages qui évoluent dans une mise en scène toute en sobriété. Le lit devient table pour servir un repas imaginaire. Une cuisinière sert à la fois à sa fonction utilitaire, mais devient aussi autel pour une conclusion tragique.

L’œuvre de Steve Gagnon, même si échevelée à l’occasion, s’avère un puissant réquisitoire contre le conformisme et les idées reçues. La lettre d’adieu de Frédéric à ses parents, en finale, résume parfaitement le message : «J’oppose ma colère à vos rêves tranquilles.» 

CQFD

Pour qu’il y ait un début à votre langue tient l’affiche au Périscope jusqu’au 25 janvier.