Jean-Pierre Bacri (ici avec Yvick Letexier) joue le grognon égocentrique qui troqué ses idéaux pour le cynisme dans «Place publique».

«Place publique»: l'usure du temps ***

CRITIQUE / Depuis le mémorable «Le goût des autres» en 2000, la sortie d’un film d’Agnès Jaoui et de Jean-Pierre Bacri est toujours un événement. Dans ce cinquième long métrage écrit ensemble, le duo fait écho à ce premier effort, mais sans sa grâce et sa puissance.

Place publique revisite les thèmes des classes sociales, des préjugés et de l’exclusion, dans une comédie chorale à la mise en scène élégante et plutôt bien réussie, malgré tout.

Jaoui et Bacri écrivant aussi pour le théâtre, ils ont l’habitude de l’unité de lieu, de temps et d’action. Place publique, proche du vaudeville, se déroule pendant la crémaillère de Nathalie (pétillante Léa Drucker), dans une résidence à la campagne. Parmi les invités, Castro (Bacri), dont elle produit l’émission de télé, et Hélène (Jaoui), sa sœur et ex-compagne de l’animateur. Le premier, dont les cotes d’écoute sont en chute libre, a troqué les idéaux pour le cynisme alors que la deuxième s’accroche à son angélisme.

Leur fille Nina (Nina Meurisse) est aussi présente, elle qui publiera bientôt un livre librement inspiré de la vie de ses parents, une source de bisbille… Les invités présents sont, bien sûr, une occasion de dépeindre une galerie de personnages pittoresques, malheureusement souvent à peine esquissée, comme la serveuse entichée d’egoportraits ou l’amoureux de Léa, un immigré qui baragouine un sabir incompréhensible. Ils nous font rigoler, sans plus.

Pas de flammèches

Le chassé-croisé des snobs de Paris, des voisins du cru et des invités-surprises ne génèrent pas les flammèches auxquels on se serait attendu. Pas plus avec le voisin cultivateur importuné par le bruit du party qui surgit périodiquement.

Comme avec Le goût des autres, la référence à La règle du jeu (1939), le classique de Jean Renoir, crève les yeux. Place publique souffre toutefois bien plus de la comparaison avec Le sens de la fête (2017), d’Olivier Nakache et Éric Toledano, dans lequel Bacri joue le rôle principal et qui se déroule dans le même cadre — avec plus d’à-propos et de répartie.

Évidemment, quelques répliques, assassines ou joliment tournées, font mouche. Jaoui et Bacri sont des dialoguistes hors pair.

Le temps a passé depuis Le goût des autres, le couple s’est séparé et les scénaristes ont pris des rides. On ne sera pas surpris qu’ils abordent l’usure du temps. Castro vieillit mal, Hélène, plutôt bien. 

Ils en profitent pour dénoncer la superficialité de notre époque en général et de celle qu’on retrouve sur les médias sociaux en particulier. C’est un peu facile et la réflexion reste en surface.

Jaoui et Bacri sont plus sur la coche dans les moments touchants et intimes de leurs personnages (même si Bacri, en grognon égocentrique, fait du Bacri). Quand le personnage de Castro interprète Les feuilles mortes à la Montand, par exemple, la nostalgie d’une époque révolue, celle du XXe siècle, n’a rien de mièvre.

Au fond, Place publique est une œuvre agréable, bien jouée et écrite. C’est déjà beaucoup. Même si on sait qu’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri sont capables de bien mieux.  

AU GÉNÉRIQUE

• Cote: ***

• Titre: Place publique

• Genre: comédie 

• Réalisatrice: Agnès Jaoui

• Acteurs: Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri, Léa Drucker

• Classement: général

• Durée: 1h38

• On aime: la réalisation élégante. Des dialogues savoureux. Quelques moments d’éclat

• On n’aime pas: le manque de mordant. Le manque de profondeur