La pièce «Pinocchio» est présentée au Carrefour international de théâtre du 5 au 8 juin, à La Bordée.

«Pinocchio»: apprendre l'humanité

Voilà maintenant plus de 10 ans que le «Pinocchio» revu par Joël Pommerat fait son chemin sur les scènes de l’Hexagone et à l’international. Par cette incursion dans l’univers des contes de fées, l’auteur et metteur en scène français a une nouvelle fois cultivé les contrastes pour explorer les thèmes de l’humanité, de la liberté et de la désobéissance associés au célèbre pantin imaginé par Carlo Collodi.

Au bout du fil, Joël Pommerat reconnaît que le parcours de son Pinocchio est «exceptionnel». «Ça tient au fait que c’est un spectacle tout public. Ça tient au fait qu’il y a une réserve de spectateurs très grande. Les enfants, c’est un filon inépuisable...» observe l’homme de théâtre. Celui-ci a perdu de vue le nombre exact de représentations au compteur de Pinocchio — «plus de 500», se risque-t-il —, mais il assure que si le spectacle n’a pas changé depuis sa création, de grands efforts ont été déployés pour qu’il conserve sa fraîcheur et son actualité.

«Il y a un gros travail pour entretenir sa nécessité, sa justesse, pour faire en sorte qu’on n’ait pas le sentiment de son âge et qu’on ait l’impression que c’est un objet qui vient de naître, précise-t-il. C’est le gros travail de l’accompagnement d’un spectacle, aussi bien sur la question du travail avec les acteurs qu’avec la technique.»

Joël Pommerat a perdu de vue le nombre exact de représentations au compteur de «Pinocchio», mais il assure que si le spectacle n’a pas changé depuis sa création il y a 10 ans, de grands efforts ont été déployés pour qu’il conserve sa fraîcheur et son actualité.

Le Pinocchio de Joël Pommerat a vu le jour en 2008, quatre ans après sa version du Petit Chaperon rouge et trois ans avant celle de Cendrillon, présentée en 2013 à Ottawa et en 2016 au Carrefour international de théâtre de Québec. Dans une volonté assumée d’offrir une lecture moins édulcorée de ces personnages de contes notamment exploités par Disney, l’auteur et metteur en scène raconte avoir été inspiré par l’histoire du pantin au nez qui pousse au moindre mensonge pour son côté spécifique.

«C’est un peu comme un exercice de style, comme une variation sur le thème du conte de fées. Il y a une fée, mais elle a un statut de nature différente de celles popularisées par des contes de Grimm ou de Perrault. Et surtout, c’est un feuilleton. Le texte de Collodi a été écrit pour paraître dans un journal et il sortait sous forme d’épisodes. Je pense que Collodi écrivait sans vraiment avoir une idée de là où il allait. C’est une écriture moderne, même si elle date du XIXe siècle», explique Joël Pommerat.

«C’est un texte, pour l’époque, qui était presque politique, reprend-il. C’est une fable, ce sont des personnages non réalistes. Et pourtant, cette histoire s’inscrit dans une réalité sociale extrêmement concrète. On n’est pas dans le registre du conte traditionnel.»

Désobéissance

Comme chez Collodi, le Pinocchio de Joël Pommerat prend vie après avoir été sculpté par un vieil homme solitaire. Il est naïf et mesquin, paresseux, il veut tout immédiatement (notamment devenir un vrai petit garçon), sans déployer d’efforts ou se soucier des conséquences de ses actions sur lui-même ou son entourage. Surtout, il refuse d’aller à l’école, un choix qui lui causera toutes sortes de revers et de souffrances qui finiront par lui enseigner l’humanité.

«C’est la fable, résume Joël Pommerat. Qu’est-ce que l’humanité? Comment on y accède? Cette humanité qui paraît aller de soi, c’est une construction. C’est quelque chose qui s’acquiert, qui peut se perdre, qui peut aussi se développer. Nous sommes des êtres biologiques, des êtres humains. Mais notre humanité, elle est acquise et non innée. Et je pense que c’est ce que cette histoire-là raconte. C’est à travers les épreuves qu’un être non humain, un pantin, comprend en quoi cette humanité peut lui être profitable à lui et aux autres. C’est une expérience que le public ou le lecteur est amené à faire avec le personnage, au fil des épreuves qu’il subit.»

Dans la désobéissance de Pinocchio, qui résiste aux conseils de son père et de la fée sur l’importance de s’instruire, Joël Pommerat voit un paradoxe sur la liberté et sur l’école comme «outil d’émancipation sociale».

«L’école peut être à la fois dans un premier degré quelque chose qui vient réduire le champ des possibles, qui vient restreindre la liberté individuelle, voire la créativité de l’enfance, évoque-t-il. Mais comme il est montré de façon métaphorique dans le spectacle et dans le texte de Collodi, l’absence d’éducation, c’est aussi la possibilité de se retrouver dans la position de l’âne, c’est à dire de celui qui porte tout ce que les autres ne veulent pas prendre en charge dans la vie. Il porte le fardeau des autres, il n’est que dans une position de soumission et de servitude. Cette complexité-là, j’ai cherché à l’atteindre à travers le spectacle.»

La pièce Pinocchio est présentée du 29 mai au 1er juin au théâtre Babs Asper d’Ottawa et du 5 au 8 juin à La Bordée à Québec. Pour des spectateurs âgés de huit ans et plus.

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Joël Pommerat à propos de...

La morale de l’histoire

«Le spectacle n’est pas moral. Il évoque la question de la morale, il produit une réflexion sur ce sujet et amène un peu de complexité dans cette question. Mais il n’est pas question de trancher entre le bien et le mal, de donner raison aux forces du bien ou de faire en sorte que tout le monde soit rassuré. Je pense que c’est plus compliqué que ça. Qu’il y ait dans le spectacle des personnages qui incarnent la vision du bien ou du mal et qui prônent ce discours d’une manière simple, oui. Mais ce que raconte le parcours de Pinocchio, c’est que les choses sont bien plus complexes que les discours moralisateurs. C’est dans cette complexité-là qu’on fait notre chemin d’humanité. La recherche de vérité se situe au-delà des évidences des discours moralisants.»

L’amplification des voix des acteurs

«Je pense que les micros servent à faire en sorte qu’on puisse travailler à des niveaux sonores très forts sans perdre la voix des personnages. Ils ont une utilité pour mixer la voix dans cet espace sonore qui peut passer parfois par des intensités très fortes. Je suis très intéressé par les contrastes sur le plan vocal : de pouvoir travailler à la fois sur des choses extrêmement énergiques et aussi sur des choses extrêmement feutrées, très basses en énergie, de l’ordre de la parole intime. La sonorisation des voix, c’est vraiment de ne rien perdre de ces différents registres de la voix, du plus sensible au plus intense.» 

Les extrêmes de Pinocchio

«C’est un grand livre d’images spectaculaire et extrêmement violent, mais en même temps, il y a de grands contrastes. Il y a des images qui cherchent le merveilleux et en même temps, des images qui cherchent la plus grande confrontation possible avec la dureté, la violence, la peur, l’effroi. Ce sont les sentiments que traverse le personnage à travers ses épreuves, qui sont faits de grands chocs émotionnels pour lui.»