Pierre Soulages, photographié au Louvre, mardi. L’artiste aura 100 ans le 24 décembre.
Pierre Soulages, photographié au Louvre, mardi. L’artiste aura 100 ans le 24 décembre.

Pierre Soulages au Louvre: lumière sur le noir

Aurélie Mayembo
Agence France-Presse
PARIS — C’est une exposition qui s’apprécie différemment selon la clarté du jour et la présence du soleil. Exploration de la lumière à travers une couleur, le noir, l’œuvre de Pierre Soulages est célébrée depuis mercredi au Louvre, à l’aube de ses 100 ans.

Jusqu’ici, seuls Picasso et Chagall avaient eu ce privilège, pour leurs 90 ans. Si peu d’artistes ont eu les honneurs de l’institution de leur vivant, ils sont encore moins nombreux à avoir une carrière étalée sur huit décennies et une obsession déclinée à l’infini.

Plutôt qu’une grande rétrospective rassemblant une centaine d’œuvres comme au Centre Pompidou, il y a dix ans, le Louvre s’est concentré sur une vingtaine de peintures du maître, considéré comme le plus grand artiste français vivant.

Un choix resserré pour cet hommage jusqu’au 9 mars 2020, avec des prêts du monde entier (Tate à Londres, Guggenheim à New York, musée Soulages à Rodez...), signe de sa reconnaissance de part et d’autre de l’Atlantique.

L’idée est de voir comment l’œuvre de ce peintre, très tôt attiré par le noir, «se développe et se transforme», souligne Alfred Pacquement, commissaire de l’exposition avec Pierre Encrevé, grand spécialiste du peintre, décédé en début d’année.

Créateur de contraste 

Du brou de noix de ses débuts dans les années 40 au goudron, matériau d’ordinaire peu prisé des artistes, à l’huile, puis à la peinture acrylique qu’il utilise exclusivement depuis 2004, les oeuvres sont présentées chronologiquement, comme pour mieux témoigner de l’évolution du peintre, porté vers plus de radicalité.

Sans surprise, une grande part de l’exposition est consacrée à l’outrenoir, cet univers imaginé par Soulages en 1979 lorsqu’il a pris le virage du noir complet, misant sur le contraste, entre lisse et stries, mat et brillant et, bien sûr, noir et lumière.

«Ce sont des différences de textures, lisses, fibreuses, calmes, tendues ou agitées qui, captant ou refusant la lumière, font naître les noirs gris ou les noirs profonds. Le reflet est pris en compte et devient partie intégrante de l’œuvre», explique Soulages dans une notice.

Le visiteur est ainsi invité à graviter autour des œuvres, pour en saisir les nuances, voir surgir des gris ou se fondre dans la matière.

«Aujourd’hui est une journée très grise, mais il y avait du soleil pendant les jours d’installation. On voyait les œuvres très différemment et on les verra différemment», décrivait pendant la visite de presse M. Pacquement.

À 99 ans, Soulages n’en a pas fini d’explorer ce territoire qu’il a créé. Pour preuve, ces deux tableaux verticaux de 3,90 mètres, réalisés cet automne, mettant en évidence son incroyable longévité.

Place au ressenti 

S’il s’est beaucoup expliqué sur l’outrenoir, Soulages n’est pas homme à théoriser son œuvre et se contente de nommer ses tableaux par leur dimension et leur date d’exécution (ex : peinture, 326x18cm, 14 mars 2009). Comme pour mieux laisser la place au ressenti.

Le Louvre lui a offert un écrin, en l’occurrence, le Salon Carré, à quelques pas de La Victoire de Samothrace éclairée par une verrière qui fait entrer la lumière.

«Le Salon Carré est un endroit où se trouve habituellement la peinture italienne d’avant la Renaissance et notamment La Maestà de Cimabue, immense tableau dans tous les sens du terme. On décroche tout cela, ces tableaux les plus prestigieux» pour mettre les miens, s’émerveillait récemment Soulages dans une entrevue au Monde.

Installé depuis des années à Sète, avec sa femme Colette, le peintre a fait le déplacement à Paris pour veiller à l’accrochage des œuvres et va revenir pour l’inauguration. «Il le vit comme un moment important dans la diffusion de son œuvre», confirme, ému, M. Pacquement, qui le côtoie depuis de nombreuses années.

2 Peinture 324X362 (1985) est l’une des toiles exposées au Louvre jusqu’au 9 mars 2020.

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LE MAÎTRE DE L'«OUTRENOIR»

PARIS — Du noir pur, il est parvenu à faire jaillir la lumière. Créateur sans compromis, Pierre Soulages, le plus grand peintre français vivant, ne cesse d’explorer les mystères de ce pigment et de peindre... à quelques jours de son centenaire.

«J’aime l’autorité du noir, sa gravité, son évidence, sa radicalité [...] Le noir a des possibilités insoupçonnées», explique l’artiste, un des rares à avoir les honneurs du Louvre, depuis mercredi, de son vivant. «C’est une couleur très active. On met du noir à côté d’une couleur sombre et elle s’éclaire», confiait-il lors d’un entretien à l’AFP.

Grand, toujours vêtu de noir, Soulages n’a jamais coupé le lien avec son terroir natal, l’Aveyron, tout en peignant ailleurs. C’est un homme de fidélité, à lui-même, aux paysages de son enfance, aux grands plateaux, à sa quête artistique de lumière.

Depuis plus de 75 ans, il trace inlassablement son sillon, s’attirant la reconnaissance des institutions culturelles et du marché de l’art qui en a fait un des artistes français en activité les plus cotés.

À l’approche de son exposition au Louvre, une de ses toiles de 1960 a été adjugée 9,6 millions d’euros (14 M$) à Paris, un record mondial. Le précédent record était de 9,2 M$ pour une toile de 1959, vendue il y a tout juste un an à New York.

«Cela veut juste dire qu’il y a des gens fortunés qui peuvent acquérir des œuvres», balayait-il récemment, interrogé par une journaliste du Monde.

Musée à Rodez

En mai 2014 — il avait alors 94 ans —, il a eu le rare privilège d’assister à l’inauguration à Rodez, sa ville natale, d’un musée entièrement dédié à son œuvre.

Soulages est né le 24 décembre 1919 dans une maison modeste du début du XIXe siècle. Son père, artisan carrossier, meurt alors qu’il n’a que cinq ans. Il est élevé par sa mère qui tient un magasin d’articles de pêche et de chasse.

Très tôt, Soulages dédaigne «les jolies couleurs d’aquarelle» et peint à l’encre des arbres en hiver, des branches dénudées, des effets de neige.

Lors d’une visite scolaire à l’abbatiale Sainte-Foy de Conques, toute proche, l’adolescent a une révélation devant la beauté de cette église romane : il sera peintre.

Pierre Soulages est admis aux Beaux-Arts à Paris à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Mais il sèche les cours, préférant se former à Montpellier. Il y rencontre en 1941 Colette Llaurens, qu’il épouse un an plus tard, muni de faux papiers pour échapper au Service du travail obligatoire (STO) qui obligeait de jeunes Français à travailler pour l’Allemagne.

Pierre et Colette sont presque toujours ensemble.

Dès 1947, le jeune peintre s’installe à Paris où il est remarqué par Francis Picabia qui l’encourage, ainsi que Fernand Léger. La peinture abstraite a alors la cote. Mais elle est rouge, jaune, bleue. Soulages lui, choisit de travailler avec de l’humble brou de noix, utilisé pour teinter le bois, et des brosses de peintre en bâtiment.

Cent vitraux

Dans les années 1950, ses toiles entrent dans les plus prestigieux musées du monde comme le Guggenheim de New York ou la Tate Gallery de Londres. Il rencontre les principaux représentants de l’École de New York, dont Mark Rothko qui devient son ami.

Les grandes toiles des années 1950 à 1970 témoignent du travail du peintre sur le clair-obscur. Le noir s’affirme dans un rapport à d’autres couleurs comme le rouge ou le bleu, notamment grâce à la technique du raclage.

En 1959, Soulages se fait construire une maison-atelier sur les hauteurs de Sète, face à la Méditerranée, où il vit toujours. Il a également deux ateliers à Paris.

L’artiste, qui préfère travailler à plat, bascule dans «l’outrenoir» en 1979 : alors qu’il peine sur une œuvre entièrement recouverte d’un noir épais, Soulages réalise qu’il vient de franchir un cap en la striant.

«J’étais au-delà du noir, dans un autre champ mental, a-t-il raconté. Le pot avec lequel je peins est noir. Mais c’est la lumière, diffusée par reflets, qui importe.»

En 1986, l’État lui passe commande de plus de 100 vitraux pour l’abbatiale de Conques. Ils sont inaugurés en 1994.

La renommée du peintre ne cesse de s’étendre. Fin 2009, sa grande rétrospective au Centre Pompidou attire un demi-million de visiteurs. Pascale Mollard-Chenebenoit, Agence France-Presse