Pierre Lapointe propose avec <em>Chansons hivernales</em> un premier album de Noël. 
Pierre Lapointe propose avec <em>Chansons hivernales</em> un premier album de Noël. 

Pierre Lapointe: mêmes fêtes, nouveaux angles

Geneviève Bouchard
Geneviève Bouchard
Le Soleil
Pierre Lapointe le reconnaît : il entretient un rapport ambigu avec la musique de Noël. Rien toutefois pour le décourager de plonger à son tour dans le bain avec Chansons hivernales. L’auteur-compositeur-interprète l’a toutefois fait à sa manière, assumant un côté kitsch, quelques accents grinçants, doux ou tragiques et se donnant pour défi d’embrasser des codes connus sous des points de vue inédits.

«Il ne faut pas se mentir : à une époque où faire des albums rapportait encore de l’argent, ç’a été un moyen extrêmement facile pour les maisons de disques de faire de l’argent rapidement. Ç’a donné des trucs qu’on pourrait comparer à de la saucisse bas de gamme», estime Lapointe, qui ne nie pas que «de grandes» chansons de Noël sont nées dans le contexte. 

«Mais la sixième version dance d’une chanson de Sinatra ou d’Elvis, elle n’était peut-être pas nécessaire. Ce n’est pas ça qui reste de toute manière», avance le musicien. 

Ses propres compositions, il ne cache pas son désir de les voir durer d’un Noël à l’autre.

«J’ai essayé d’écrire des chansons qui, je l’espère, deviendront de nouveaux classiques, confie-t-il. J’espère que dans 15 ans, certaines seront reprises et possiblement massacrées par d’autres personnes de mon industrie. Ce sera signe que j’ai réussi...»

Des reprises pour Pierre Lapointe? C’était donc hors de question. «Ça ne m’intéressait pas du tout, tranche-t-il. En raison du métier que j’exerce depuis 20 ans et en raison du savoir-faire que j’ai, j’aurais trouvé ça insultant pour moi-même de reprendre des chansons bêtement. Le but était de trouver de nouveaux angles. Même si le contexte était plutôt restrictif, il m’a aussi donné beaucoup de liberté et d’occasions d’être encore plus imaginatif.»


« J’ai essayé d’écrire des chansons qui, je l’espère, deviendront de nouveaux classiques. J’espère que dans 15 ans, certaines seront reprises et possiblement massacrées par d’autres personnes de mon industrie. Ce sera signe que j’ai réussi... »
Pierre Lapointe

Au bout du fil, le musicien se lance dans une énumération. «Ç’a donné des chansons d’amour entre deux gars, une chanson en créole, une autre avec un coming-out qui vire mal. Il y a une chanson sur un party de famille où je dis carrément que la famille me dégoûte, mais qu’on finit toujours par y revenir. Parce que la famille, c’est du monde qu’on n’a pas choisi, qui nous énerve souvent, mais qu’on va aimer toute notre vie.»

Pierre Lapointe évoque les rassemblements parfois surréalistes qui viennent avec les clans nombreux. «Moi, je viens d’une famille au Lac-Saint-Jean. Du côté de ma mère comme de mon père, ils étaient 10 enfants. Les partys de Noël avec 20 mononcles et matantes, au moins 20 cousins et cousines dont la moitié a l’âge d’avoir un chum ou une blonde qui viennent avec eux… Il y a toujours des moments un peu drôles.»

Dans un registre plus doux, il s’adresse au poupon Jules, un nouveau filleul qu’il n’a pas pu accueillir comme il l’aurait souhaité à cause de la pandémie.

«Je n’ai pas pu le prendre dans mes bras au moment où il est né, raconte-t-il. J’ai trouvé ça extrêmement dur. Je n’ai pas pu aller à l’hôpital quand il est arrivé, je n’ai pas pu préparer sa venue comme j’aurais voulu. Pour moi, cette chanson, c’est une façon de réparer ça et de lui faire un beau cadeau de bienvenue. Mais encore une fois, le regard que j’ai sur la vie s’exprime là. Ce que je lui dis, en gros, c’est que la vie, c’est dégueulasse et merveilleux à la fois.»

Jouer sur les clichés

Au moment d’entrer en studio avec le réalisateur Emmanuel Éthier, Pierre Lapointe n’a pas fui les clichés musicaux qui viennent souvent avec le répertoire de fin d’année. Au contraire.

«On a joué avec les sons. Quand j’ai parlé avec Emmanuel, je lui ai dit qu’on sortirait tous les clichés : les cloches, les chœurs, les violons… Tout ce qu’on peut sortir pour qu’au niveau de l’écriture, je puisse aller n’importe où, mais qu’au final, les gens puissent ressentir cette espèce de chaleur, ce côté rassurant du temps des Fêtes. Mais je voulais avoir le droit d’aller n’importe où.»

Thèmes pas si souvent — voire jamais? — déclinés dans le répertoire de saison, des histoires d’amour ou de désamour ancrées dans la communauté LGBTQ, notamment en duo avec Mika ou Mélissa Laveaux. «Je suis content parce qu’il y a plein de chansons sur cet album qui nous ont fait dire : “ça ne s’est jamais fait”», se réjouit-il.

C’est toutefois arrivé un peu par hasard, assure le musicien. «Je pense que ce qui fait que des gens hétéros peuvent se retrouver dans mes chansons et depuis plusieurs années maintenant, c’est que ce n’est pas du militantisme. Je fais juste parler de ma réalité et ma réalité, elle est très proche de n’importe qui. Je parle d’émotions.»

Au final, ces angles d’attaques poétiques ont donné la permission à Pierre Lapointe de jouer sans gêne la carte kitsch, en musique comme dans le visuel de Chansons hivernales. «Ça nous a permis de ne pas basculer dans du cucul guimauve. On réussit à surfer sur la guimauve sans jamais s’affaisser dedans!» lance le musicien.

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Une pochette signée Pierre et Gilles

La pochette de Chansons hivernales nous montre un Pierre Lapointe sur fond pastel, la larme à l’œil, vêtu en coureur des bois. «En poète coureur des bois», précise le principal intéressé, qui a vécu un «grand moment» en collaborant ici avec le «mythique» duo de portraitistes français Pierre et Gilles. 

La pochette de l'album <em>Chansons hivernales</em> de Pierre Lapointe

«Le premier portrait qu’ils ont tiré à la fin des années 70, c’était Andy Warhol. Leur particularité, c’est qu’ils prennent des photos, mais qu’ils peignent sur les photos après. Ça donne toujours des couleurs hyper éclatantes», s’enthousiasme Pierre Lapointe, grand passionné d’arts visuels. 

«Ils ont photographié Madonna, Marilyn Manson, Juliette Gréco, reprend-il. Ce sont des monstres sacrés de la culture populaire. Je les ai invités à venir voir mon concert La science du cœur. Ils sont venus. J’ai été hyper ému quand ils m’ont dit qu’ils étaient intéressés à faire mon portrait.»

Pour les deux artistes, Pierre Lapointe a mordu à belles dents dans un stéréotype lié aux Québécois qu’il a souvent déploré dans l’Hexagone. 

«Ça fait des années que je viens à Paris et que je me bats contre ça : le caribou, la poutine, les “hé tabernacles”, cite le musicien. Parce qu’ils travaillent les clichés et qu’ils les magnifient en bijoux bonbon, je leur ai dit que j’étais prêt à m’habiller en coureur des bois pour eux.»

L’œuvre s’est retrouvée dans une exposition à Paris, aux côtés de celles consacrées à plusieurs grandes vedettes. De ça, Pierre Lapointe n’est pas peu fier. Une nouvelle création de Pierre et Gilles devait à l’origine être réalisée pour Chansons hivernales. Dans l’impossibilité de voyager pendant la pandémie, Pierre Lapointe et son équipe ont plutôt acheté les droits de ce coureur des bois. 

«Au final, je suis content, parce que je trouve qu’elle illustre extrêmement bien le contenu de l’album, observe-t-il. C’est poétique, c’est beau, c’est attirant, mais en même temps, il y a quelque chose d’un peu inquiétant ou d’un peu ridicule...»  Geneviève Bouchard